Jacques Darriulat

 

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Introduction à la philosophie esthétique


     

 

 

 

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La relativité des espaces et des temps (1)

La relativité des espaces et des temps (2)

La relativité des espaces et des temps (3)

La relativité des espaces et des temps (4)

A la recherche du temps perdu : chronologie

« Sentant l’iris »

Albertine

ROUSSEAU

SCHLOEZER

SCHOPENHAUER

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VALERY

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Master II, Paris IV, 2010-11
Mise en ligne : 1-10-11

 

 


PROUST

La relativité des espaces et des temps (1)

 

            Bibliographie

            Œuvres de Proust :
            Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, Gallimard, « Quarto », 1999 (texte de la Pléiade) ; Jean Santeuil, précédé de Les plaisirs et les jours, éd. Pierre Clarac et Yves Sandre, Gallimard, « Pléiade », 1971 ; Contre Sainte-Beuve, précédé de Pastiches et mélanges, et suivi de Essais et articles, éd. Pierre Clarac et Yves Sandre, Gallimard, « Pléiade », 1971.
            Pour les références à la RTP, je dois avouer que je reste attaché à l’ancienne édition en trois volumes de la Pléiade de Pierre Clarac et André Ferré (I : 1964 ; II : 1964 ; III : 1965). Je pratique cette édition depuis quarante ans, et il m’est difficile désormais de m’en détacher : c’est donc à la pagination de cette édition que je ferai référence. Elle n’est pas exactement semblable au texte publié en quatre volumes dans la Pléiade par Jean-Yves Tadié (I : 1987 ; II : 1988 ; III : 1988 ; IV : 1989)  : La Fugitive (titre original lors de la publication) dans Clarac/Ferré, devient Albertine disparue dans Tadié (texte identique en Quarto) ; le dernier chapitre, Le Temps retrouvé, commence dans l’édition Tadié quelques pages après le début de ce même chapitre dans l’édition Clarac/Ferré (le séjour du narrateur chez Gilberte à Tansonville – « nous pourrons aller à Guermantes, en prenant par Méséglise, c’est la plus jolie façon » III 693 – conclut Albertine disparue dans l’édition Tadié, et ouvre Le Temps retrouvé dans l’édition Clarac/Ferré). Mais surtout, l’édition Tadié en quatre volumes dans la « Pléiade » est enrichie de très nombreuses esquisses à partir desquelles Proust a peu à peu dessiné le texte définitif de la Recherche. Ces esquisses, d'une valeur inestimable, ne figurent pas dans l’édition Clarac/Ferré. Les notes de cette nouvelle édition sont également d'une très grande richesse. C'est indiscutablement dans les quatre volumes de la « Pléiade » composés sous la direction de Jean-Yves Tadié qu'il faut aujourd'hui lire A la recherche du temps perdu.
            Les « esquisses » publiées dans la « Pléiade » sont extraites des soixante-quinze Cahiers manuscrits qui forment la matrice dont est issu le texte de La Recherche. Depuis quelque temps, un site extraordinaire permet de consulter sur Gallica, en mode image, ces précieux cahiers. Le nom de ce site, source de découvertes qu'une vie ne suffirait pas à épuiser, est « Item, Equipe Proust ». Son adresse électronique est la suivante :
             http://www.item.ens.fr/index.php?id=13857
          On atteint les Cahiers en cliquant sur « Fonds Proust numérique », dans l'encadré qui se trouve à droite de la page d'accueil.
          L’œuvre de Marcel Proust ne se réduit pas à la RTP, même s’il s’agit incontestablement de son chef-d’œuvre. Deux volumes supplémentaires dans la « Pléiade » complètent l’œuvre : dans Jean Santeuil, précédé de Les plaisirs et les jours (« Pléiade », 1971), on lira les textes de jeunesse de l’écrivain comprenant un nombre élevé de fragments divers en lesquels le jeune Proust fait l’essai de son style ; Jean Santeuil, roman inachevé se présente comme un autobiographie, l’auteur et le narrateur ne faisant plus qu’un seul personnage, et Combray se nomme Illiers. On trouve là les premières esquisses de ce qui sera le texte de la RTP : c’est ainsi, par exemple, que le premier chapitre, « Enfance et adolescence » (hommage à Tolstoï ?) s’ouvre sur le baiser refusé de la mère (« Le baiser du soir »). On peut donc le lire comme une sorte de fondation archéologique de la RTP. En outre, Jean Santeuil est composé de morceaux qui ne s’enchaînent pas toujours clairement, comme si l’on avait là une collection de fragments, ou de tableaux, plutôt qu’un ouvrage véritablement maîtrisé. L’autre volume de la « Pléiade », intitulé Contre Sainte-Beuve, précédé de Pastiches et Mélanges et suivi de Essais et articles (1971), rassemble des pastiches (Balzac, Flaubert, Michelet, Renan, Saint-Simon) qui témoignent de l’extraordinaire mimétisme de Proust, capable de retrouver la musique qui fait l’idiotisme de chacun des discours individuels (dans La Recherche, chaque personnage parle une langue particulière, qui le caractérise, Françoise étant sans doute le phénomène linguistique le plus profondément travaillé en ce sens) ; des fragments sur les cathédrales de France (le clocher de l’église de Combray est l’un des repères essentiels de La Recherche, le centre de toute sa topologie imaginaire) ; le Contre Sainte-Beuve (c'est-à-dire contre le critique littéraire qui attribue le génie de l’œuvre à la personnalité et à la vie de son auteur, au lieu de l’étudier comme un système de significations qui ne renvoie qu’à lui-même), référence aux Lundis de Sainte-Beuve, feuilletons hebdomadaires qui paraissaient le lundi, en lesquels Sainte-Beuve encensait ou assassinait (il s’agissait en ce second cas de Chateaubriand, Balzac, Stendhal, Hugo ou Baudelaire !), exerçant une sorte de police littéraire contre l’humeur révolutionnaire du romantisme ; des compositions du jeune écolier, des articles de jeunesse (que Proust s'efforçait d'éditer dans le Figaro, comme le narrateur d'Albertine disparue réussit enfin à publier son texte sur les clochers de Martinville), des articles critiques, des documents, des interviews.
            La Correspondance de Marcel Proust occupe vingt-et-un volumes (Plon, 1970-93, avec un très précieux index et un remarquable appareil critique par Philip Kolb). Sur les six mille lettres environ de la correspondance, Jérôme Picon en a choisi cent-vingt et les a publiées en GF (2007), avec introduction, chronologie et index.
            Proust a traduit (c’est beaucoup dire : Proust ne connaissait guère l'anglais, et la traduction est surtout l'œuvre de sa propre mère et de la fidèle Marie Nordlinger) deux ouvrages de John Ruskin (1819-1900), critique et historien d’art anglais pour lequel il avait une  admiration non exempte d’ambivalence. Ces traductions sont précédées de préfaces importantes, et tout particulièrement « Sur la lecture », qui précède Sésame et les lys. Sésame et les lys est aujourd'hui publié aux éditions Complexe, avec une introduction d’Antoine Compagnon (1987) ; La Bible d’Amiens (1885) était, il y a bien longtemps, publié en 10/18. Longtemps introuvable, il vient d'être republié dans la « Petite Bibliothèque Payot », collection « Rivage Poche », chez Payot & Rivage, en 2011. Ce texte figure également parmi les documents qu’on trouve sur Wikisource (édition originale de la traduction de Proust, en 1904).
            A partir de 1907 et jusqu’à sa mort en 1922, Proust fait retraite du monde et s’enferme dans une chambre pour écrire La Recherche. Se protégeant contre toute intrusion fâcheuse, contre toute émotion forte (cela déclenchait de redoutables crises d’asthmes), contre tout courant d’air qui pourrait menacer sa santé fragile (il s’efforce d’obturer les interstices des fenêtres, et insonorise sa chambre en la tapissant de liège), ne se levant plus que rarement et écrivant au lit, Proust n’achèvera pas vraiment son grand œuvre, mais réussira à lui donner la forme d’une totalité. Du côté de chez Swann, après avoir été refusé par Gide, lecteur chez Gallimard, paraît chez Grasset, à compte d’auteur, en 1913 (Gallimard repentant le publiera en 1919) ; A l’ombre des jeunes filles en fleurs paraît également chez Gallimard en 1919, et reçoit le prix Goncourt ; Le Côté de Guermantes paraît en deux volumes, le premier en 1920, le second en 1921 ; Sodome et Gomorrhe, en deux volumes également (1921 et 1922) ; La Prisonnière est publié après la mort de l’auteur, d’après les manuscrits, en 1925 ; Albertine disparue (sous le titre La Fugitive) en 1927 ; en 1927 paraît également Le Temps retrouvé, qui clôt le cycle de La Recherche.

            Nous utiliserons les abréviations suivantes :
A la Recherche du Temps perdu : RTP
Du côté de chez Swann : S
A l’ombre des jeunes filles en fleurs : JF
Du côté de Guermantes : G
Sodome et Gomorrhe : SG
La Prisonnière : P
Albertine disparue : AD
Le Temps retrouvé : TR

            Travaux critiques

           Outils de travail :
            Jean-Yves Tadié, Proust, le dossier, Belfond, « Agora », 1983 : une sorte de vadémécum universitaire, composé d’une « présentation générale » de RTP, une « analyse » cursive des œuvres de Marcel Proust, enfin d’un « bilan critique » qui fait le point des travaux publiés sur Proust à la date de 1983 (classés par thème, par ex. « Proust et la peinture », « Proust et la musique », « Proust et l’architecture »). Documentation toujours précieuse.
            Pour la biographie, on lira Jean-Yves Tadié, Marcel Proust, biographie, deux volumes (1450 pages !) en Folio : documenté mais, il faut bien le reconnaître, assez fastidieux pour une lecture suivie ; à consulter pour un sujet précis, la richesse de l’information se révélant alors très précieuse. En revanche, les mémoires idolâtres (qu’il ne faut donc pas prendre à la lettre) de celle qui fut le modèle de Françoise, et la servante au grand cœur qui accompagna pendant sa réclusion l’écrivain, se lisent avec plaisir : Céleste Albaret (il existe un personnage de ce nom dans La recherche, « courrière » (1) au grand hôtel de Balbec) : Monsieur Proust, souvenirs recueillis par Georges Belmont, Laffont, 1973.

            Etudes sur l’œuvre
            Voici quelques titres, prélevés parmi les innombrables études consacrées à notre auteur :
1929 : Walter Benjamin, « Pour le portrait de Proust », dans Mythe et violence, Denoël, 1971 (le titre est la traduction du texte original publié en 1929 ; on peut également lire ce texte, sous le titre d’une autre version, de 1934, intitulée : « L’Image proustienne », dans le tome II des Œuvres de Walter Benjamin publié chez Gallimard, « Folio », en 2000, p. 315-330 ; la traduction est de Maurice de Gandillac revue, dans l’édition « Folio », par Rainer Rochlitz). Des remarques générales mais parfois fort suggestives.
1931 : Samuel Beckett, Proust, Minuit : un essai rapide, qui lit Proust à la lumière de la philosophie de Schopenhauer, essai renié plus tard par son auteur.
1950 : Georges Poulet, « Proust », Etudes sur le temps humain, 10/18, p. 400-438 (repris en Pocket) : le passé nous sauve du présent, et le miracle de la réminiscence de la conscience intime du temps, qui est mort perpétuée à soi-même.
1953 : Claude Mauriac, Proust par lui-même, « Ecrivains de toujours », Seuil : une présentation (en vérité surtout une anthologie de textes) personnelle, et qui se lit avec intérêt.
1959 : Maurice Blanchot, « L'expérience de Proust » (texte de 1954), dans Le Livre à venir, Gallimard. De Jean Santeuil, un « livre en lambeaux » qui collectionne les instants élus par la réminiscence comme autant de points lumineux disséminés discrètement dans le vide, à La Recherche, qui les rassemble dans la sphère infinie et limitée de l'espace-temps, où chacun correspond avec tous les autres.
1960 : Michel Butor, « Les moments de Marcel Proust », dans Répertoire I, Minuit
1963 : Georges Poulet, L’espace proustien, « Tel » : une analyse riche et dense des transformations de l’espace-temps dans le récit proustien.
1964 : Gilles Deleuze, Proust et les signes, PUF : une remarquable et inaugurale analyse sur l’événement qui fait sens et détermine le travail de mémoire et d’écriture ; cela dit, parvient à un Proust platonicien, ce qui est pour le moins discutable. L’un des nombreux symptômes du fait que Proust intéresse le philosophe.
1966 : Gérard Genette, « Proust palimpseste », Figures I, Éd. du Seuil, « Points ». Sur le pastiche chez Proust.
1967 : Roland Barthes, « Proust et les noms », dans Le degré zéro de l’écriture, Seuil. Une dizaine de pages soutenant que toute La Recherche est née de la poétique des noms propres.
1969 : Gérard Genette, « Proust et le langage indirect », Figures II, Éd. du Seuil, « Points ».
1971 : Jean-Yves Tadié, Proust et le roman, « Tel » : une synthèse universitaire de l’ensemble des questions que soulève la composition de La Recherche. Un excellent travail.
1972 : Gérard Genette, « Métonymie chez Proust » et « Discours du récit », Figures III, Éd. du Seuil.
1972 : Michel Butor, Les Sept femmes de Gilbert le Mauvais, éditions Fata Morgana (publié ensuite dans Répertoire IV, Minuit, 1974, p. 293-322) : « divagations prismatiques », ou « capriccio critique », de l’aveu même de son auteur, ce court essai propose une série de variations autour des sept chambres de La Recherche : Combray, le Paris du Côté de Guermantes, Doncières (Hôtel de Flandres), Balbec, la chambre parisienne où Albertine est prisonnière, la chambre de Tansonville où le narrateur âgé retrouve Combray dans la propriété de Swann devenue celle de Madame de Saint-Loup, et enfin la chambre vénitienne d’Albertine disparue.
1974 : Jean-Pierre Richard, Proust et le monde sensible, Seuil : un grand livre d’un grand critique, dont la méthode s’inspire des « psychanalyses » de Bachelard.
1980 : Recherche de Proust, ouvrage collectif, rassemblant entre autres des articles de Gérard Genette, Roland Barthes, Léo Bersani et Jean Rousset, Points-Seuil.
1981 : Anne Henry, Marcel Proust. Théories pour une esthétique, Klincksieck (voir même auteur, 1983).
1983 : Anne Henry, Proust romancier. Le Tombeau Egyptien, Flammarion : le récit de la RTP est la projection romanesque d’une philosophie, en l’occurrence celle de l’idéalisme allemand, telle qu’on la trouve dans Le Système de l’idéalisme transcendantal de Schelling, et dans Le Monde comme volonté et comme représentation de Schopenhauer. Brillant, mais aboutit à faire de RTP une sorte de philosophie qui se serait dépravée dans le romanesque. Suppose en outre à Proust des connaissances philosophiques qu’il n’avait probablement pas.
1984 : Paul Ricœur, « À la recherche du temps perdu : le temps traversé », Temps et récit, t. II (1984), Éd. du Seuil, « Points », p. 246-286. Très belles pages sur la RTP comme une « fable du Temps », et surtout du temps retrouvé, analysé comme métaphore, reconnaissance et impression retrouvée.
1986 : Anne Henry, Proust, Editions Balland. Une présentation générale de l’œuvre et de son temps, que son souci pédagogique protège, dans une certaine mesure, des défauts des précédents ouvrages de l’auteur : préciosité, approximations, affirmations péremptoires. Une assez bonne initiation. A la fin, une petite anthologie de textes de la recherche, classés par thèmes.
1987 : Vincent Descombes, Proust. Philosophie du roman, Minuit. Un livre plutôt déroutant, qui propose une lecture de Proust à l’aide des clés analytiques, et tout particulièrement du refus de l’intériorité, dénoncé comme un « mythe » (Bouveresse lisant Wittgenstein). La notion de réminiscence, pourtant au cœur de l’œuvre, devient alors fort problématique. Ce qui conduit à une profession de foi : la RTP doit être lue non à l’aide des lunettes du psychologue, moins encore celles de la philosophie transcendantale, mais seulement celles de la sociologie, qui permet une mise à plat objective de la comédie humains qui défile dans la lanterne magique de Proust. Ajoutons que l’analyse est encombrée de préliminaires méthodologiques indéfiniment multipliés, et que ces 330 pages peuvent se résumer rapidement, si l’on ne tient compte que des remarques qui peuvent enrichir la lecture de RTP.
1989 : Antoine Compagnon, Proust entre deux siècles, Seuil.
1990 : Luc Fraisse, L’œuvre cathédrale. Proust et l’architecture médiévale, José Corti.
1993 : Nicolas Grimaldi, La Jalousie, étude sur l’imaginaire proustien, Arles, Actes Sud, « Le génie du philosophe ».
1994 : Stéphane Zagdanski, Le Sexe de Proust, « L’infini », Gallimard : un essai très personnel, plutôt narcissique et confus, et qui n’apporte pas grand-chose.
1994 : Julia Kristeva, Le Temps sensible ; Proust et l’expérience littéraire, Gallimard (2000 en « Folio ») : une série de variations d’inspiration psychanalytique sur les noms propres, les personnages, les objets du désir et les lieux dans La Recherche, et les associations, ou « surimpressions », qu’ils condensent ; ou bien encore sur la relation incestueuse, la poétique de la métaphore, ou ce que Proust doit à la philosophie. L’analyse, toujours dense, s’enrichit de nombreuses références aux Cahiers.
1995 : Pietro Citati, La Colombe poignardée, « Folio » : la première partie est consacrée à Proust lui-même (ce qui est une façon de contrer le Contre Sainte-Beuve) ; la seconde au texte de La Recherche. Très sensible, parfois trop sentimental, à la fois suggestif et approximatif. Le titre est inspiré de l’un des titres que Proust avait un moment envisagés pour baptiser son œuvre.
1996 : Pierre Bayard, Le Hors-sujet, Proust et la digression, Minuit : ne peut-on considérer toute La Recherche comme une longue digression ? Genette (« Comment le petit Marcel est devenu écrivain » dans Figure III) résume le livre à l’énoncé : « Marcel devient écrivain », le reste étant digression… Intelligent et stimulant.
1997 : Marcel Brassaï, Marcel Proust sous l’emprise de la photographie, Gallimard : par un grand photographe, l’étude d’un thème d’une grande richesse pour La Recherche. La photographie, interprétée comme trace de la mémoire.
1997 : Jacques Dubois, Pour Albertine, Proust et le sens du social, Seuil : un ouvrage stimulant, qui met en lumière un personnage longtemps laissé dans l’ombre, et se livre à une analyse sociologique, d’inspiration bourdieusienne, des castes dans la La Recherche.
1998 : Raymonde Coudert, Proust au féminin, Grasset/Le Monde de l’Education. Un beau livre, riche, qui lit La Recherche comme une analyse du thème constant de la féminité. L’auteur comprend fort bien comment Sodome et Gomorrhe ne sont pas les deux mondes de l’homosexualité masculine et féminine (148 sq : Albertine n’est pas Albert, et moins encore Alfred, le prénom d'Agostinelli), mais les deux sphères, rigoureusement étrangères l’une à l’autre, de la féminité et de la virilité. L’énigme de la féminité consiste alors dans la jouissance d’un corps qui se suffit à lui-même, et dont l’amant n’est que le faire-valoir ou le comparse. L’auteur excelle à faire sentir combien, dans ce roman, toute fille est comme enceinte de sa mère, par l’effet de la ressemblance, symbolisant ainsi une féminité-gigogne qui est à elle-même comme sa raison suffisante. Un livre passionnant, qui repose sur une excellente connaissance du texte de La Recherche (peu de références aux autres textes de Proust), mais qui se perd peut-être en notations de détails, suggestives sans doute, mais incapables de reconstituer l’unité de l’ensemble, c'est-à-dire l’architecture de la cathédrale. La question centrale, celle du « Temps », n’est jamais posée.
1999 : Gérard Genette, « Combray-Venise-Combray », Figures IV, Seuil.
2008 : Nicolas Grimaldi, Proust, Les Horreurs de l’amour, PUF : une analyse psychologique des enfers de la jalousie, auxquels n’échappent guère que la mère et plus encore la grand’mère. La distance infinie qui éloigne la rêverie du désir de la réalité de la possession fait de tout amour une cruelle désillusion.
2012 : Jean-Yves Tadié, Le lac inconnu ; entre Proust et Freud, Gallimard. L'auteur interroge Proust sur quelques-uns des grands thèmes freudiens : le rêve, l'attachement œdipien à la mère, le désir homosexuel, le lapsus, le travail du rêve... Chacune de ces pistes, sans doute fécondes, est esquissée plutôt que développée.

***

 

            Car il y avait autour de Combray deux « côtés » pour les promenades, et si opposés qu'on ne sortait pas en effet de chez nous par la même porte, quand on voulait aller d'un côté ou de l'autre : le côté de Méséglise-la-Vineuse, qu'on appelait aussi le côté de chez Swann parce qu'on passait devant la propriété de M. Swann pour aller par là, et le côté de Guermantes. De Méséglise-la-Vineuse, à vrai dire, je n'ai jamais connu que le « côté » et des gens étrangers qui venaient le dimanche se promener à Combray, des gens que, cette fois, ma tante elle-même et nous tous ne « connaissions point » et qu'à ce signe on tenait pour « des gens qui seront venus de Méséglise ». Quant à Guermantes je devais un jour en connaître davantage, mais bien plus tard seulement ; et pendant toute mon adolescence, si Méséglise était pour moi quelque chose d'inaccessible comme l'horizon, dérobé à la vue si loin qu'on allât, par les plis d'un terrain qui ne ressemblait déjà plus à celui de Combray, Guermantes lui ne m'est apparu que comme le terme plutôt idéal que réel de son propre « côté », une sorte d'expression géographique abstraite comme la ligne de l'équateur, comme le pôle, comme l'orient. Alors, « prendre par Guermantes » pour aller à Méséglise, ou le contraire, m'eût semblé une expression aussi dénuée de sens que prendre par l'est pour aller à l'ouest. Comme mon père parlait toujours du côté de Méséglise comme de la plus belle vue de la plaine qu'il connût et du côté de Guermantes comme du type de paysage de rivière, je leur donnais, en les concevant ainsi comme deux entités, cette cohésion, cette unité qui n'appartiennent qu'aux créations de notre esprit ; la moindre parcelle de chacun d'eux me semblait précieuse et manifester leur excellence particulière, tandis qu'à côté d'eux, avant qu'on fût arrivé sur le sol sacré de l'un ou de l'autre, les chemins purement matériels au milieu desquels ils étaient posés comme l'idéal de la vue de plaine et l'idéal du paysage de rivière, ne valaient pas plus la peine d'être regardés que par le spectateur épris d'art dramatique les petites rues qui avoisinent un théâtre. Mais surtout je mettais entre eux, bien plus que leurs distances kilométriques la distance qu'il y avait entre les deux parties de mon cerveau où je pensais à eux, une de ces distances dans l'esprit qui ne font pas qu'éloigner, qui séparent et mettent dans un autre plan. Et cette démarcation était rendue plus absolue encore parce que cette habitude que nous avions de n'aller jamais vers les deux côtés un même jour, dans une seule promenade, mais une fois du côté de Méséglise, une fois du côté de Guermantes, les enfermait pour ainsi dire loin l'un de l'autre, inconnaissables l'un à l'autre, dans les vases clos et sans communication entre eux, d'après-midi différents.

 

            La division des deux côtés – Guermantes et Méséglise – structure tout « Combray », qui est la première partie de Du côté de chez Swann. Elle joue en ce sens un rôle fondamental, puisque « Combray » est bien davantage que le panneau d’un diptyque dont l’autre panneau serait « Un amour de Swann », l’un et l’autre dessinant les deux portails qui sont aussi les deux entrées qui ouvrent l’œuvre cathédrale de La Recherche (2)– ce qu’il n’est pourtant pas impossible de concevoir, si l’on reconnaît dans « Combray » le lieu mystique de l’enfance, c'est-à-dire de la foi et de la communion qui font de l’enfance le domaine préservée d’une union mystique, qui se révélera par la suite également mythique, la fusion encore heureuse, non encore inquiétée par l’angoisse du temps perdu, c'est-à-dire du temps où l’on se perd, où l’on est perdu, où l’on souffre cette sorte d’angoisse et d’agonie proustiennes, qui est le désespoir vécu par celui qu’on abandonne ; on lira alors inversement « Un amour de Swann » comme la désillusion du mythe de l’enfance, la phénoménologie de l’expérience panique de l’abandon que répète indéfiniment la souffrance de la jalousie. Le baiser du soir, à Combray, fait communier l’enfant avec la mère, à la façon du croyant qui communie avec son dieu par le goût de l’hostie, cette hostie qui trouve ici une curieuse réincarnation en un gâteau qui porte le nom d’une sainte, qui est pècheresse convertie : une « madeleine » : « …le calme qu'elle [ma mère] m'avait apporté un instant avant, quand elle avait penché vers mon lit sa figure aimante, et me l'avait tendue comme une hostie pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient sa présence réelle et le pouvoir de m'endormir » (« Combray », I, 13). Inversement, l’absence d’Odette chez les Verdurin, au contraire de l’habitude qui avait rendu sa présence familière, précipite Swann dans l’enfer de la solitude absolue, c'est-à-dire d’une temporalité qu’aucune réminiscence ne parvient plus à totaliser, à rassembler, et qui n’est plus que fuite, perte et mort : « … l’attente saccageait, dénudait à ce point les moments qui la précédaient qu’il ne trouvait plus une seule idée, un seul souvenir derrière lequel il pût faire reposer son esprit » (« Un amour de Swann », I, 229). Si bien que dans cette terrible angoisse de l’abandon, qui est comme l’image simplement humaine du moment mystique où le fils de Dieu semble lui-même effleuré par le doute – « Mon Dieu, pourquoi m’a-tu abandonné ? » – la temporalité se fige, comme saisie par une sorte d’hypnose, à la façon d’un animal qui fait le mort devant le surgissement d’un danger imprévisible et fatal, et perd la bienheureuse continuité sur laquelle se fonde le travail de la correspondance et de la métaphore, et ainsi donne sens à ce qui peut-être, de soi-même, n’en a aucun : « Il [Swann] avait dans l’âme le manque de souplesse que certains êtres ont dans le corps, ceux-là qui au moment d’éviter un choc, d’éloigner une flamme de leur habit, d’accomplir un mouvement urgent, prennent leur temps, commencent par rester une seconde dans la situation où ils étaient auparavant comme pour y trouver leur point d’appui, leur élan » (« Un amour de Swann », I, 230). En vérité le temps de l’angoisse, le vertige de l’abandon est un temps qui tarde et retarde, un temps qui ralentit, qui se paralyse comme sous l’effet d’un poison et tombe comme en catalepsie. En fait de « point d’appui » et « d’élan », Swann ne retrouvera la vie que par le choc miraculeux qui le fera se fixer, pour jamais, à Odette apparemment retrouvée, mais l’exposant en vérité au risque désormais indéfiniment répété de la perte et du deuil : « … marchant à grands pas, l’air hagard, pour rejoindre sa voiture qui l’attendait au coin du boulevard des Italiens, quand il heurta une personne qui venait en sens contraire : c’était Odette » (ibid. I, 231). Mais avant que l’illusion de la retrouvaille n’éclipse l’abîme de ténèbres un moment entraperçu, Swann vit très réellement les douleurs d’une agonie, et son angoisse est une descente aux enfers, un voyage au royaume des morts et des ombres errantes : « D'ailleurs on commençait à éteindre partout. Sous les arbres des boulevards, dans une obscurité mystérieuse, les passants plus rares erraient, à peine reconnaissables. Parfois l'ombre d'une femme qui s'approchait de lui, lui murmurant un mot à l'oreille, lui demandant de la ramener, fit tressaillir Swann. Il frôlait anxieusement tous ces corps obscurs comme si parmi les fantômes des morts dans le royaume sombre, il eût cherché Eurydice » (ibid. I, 230). Si bien que l’apparition d’Odette fait véritablement office de signal de la résurrection, elle hisse Swann, de la mort où il commençait à s’ensevelir jusqu’à la vie qui rétablit la continuité de l’existence, qui remet pour ainsi dire le temps en marche.
            Ainsi Du côté de chez Swann est composé de deux parties opposées, comme une cathédrale qui ouvre ses portes par deux porches contraires, l’un détaillant les supplices des damnés livrés aux démons de l’enfer, l’autre célébrant la joie de la résurrection ; l’un ouvrant sur le temps de la perte, de l’abandon et du deuil (ce que signifie très exactement l’expression « le temps perdu », qui désigne moins le temps que l’on perd, plutôt que la temporalité que l’expérience cruciale de la perte et de l’abandon nous révèle), l’autre ouvrant sur la béatitude de la résurrection, opposition fondamentale qui gouverne toute l’architecture de l’œuvre et qu’on pourrait résumer par les deux notions contraires de l’abandon et de la communion. Cette dualité simple se complique pourtant immédiatement, du fait que la cathédrale de La Recherche se trouve mise en abîme par la composition de l’ouvrage, et que le tout peut s’y lire dans la partie elle-même. C’est ainsi que « Combray », qui devrait correspondre au portail de la « communion », n’est que la première partie de Du côté de chez Swann, dont la seconde partie est « Un amour de Swann », que nous avons situé du côté de « l’abandon ». On s’étonnera alors que l’ambiguïté de la figure de Swann lui permette de se situer à la fois, par l’angoisse de la jalousie, du « côté » de l’abandon, tout comme du « côté » de la communion, puisque Combray n’est qu’une partie d’un chapitre intitulé « Du côté de chez Swann ». Il faut donc supposer que l’abandon s’insinue jusque dans la communion, et c’est bien en effet le cas puisque l’événement qui retarde, ou même abolit le baiser de paix de la mère à l’enfant, est précisément l’intrusion de Swann dans la maison familiale : c'est en effet en tant que voisin de Combray que Swann, qui avait été lié avec le grand père du narrateur, et l’un des meilleurs amis de son père (I, 14 ; Swann et le père du narrateur sont de la même génération), vient dîner, ou fait une visite à l’improviste, ce qui retient la mère auprès de l’invité et l’empêche de donner à l’enfant le baiser du soir, sans lequel il ne saurait y avoir de repos ni de sommeil possible. Swann est bien, dans cette fable du Temps, l’Etranger par lequel le scandale arrive : c’est comme un ambassadeur de l’angoisse qu’il fait son entrée en scène. Si bien que l’angoisse que Swann a connue, en un temps qui précède la naissance du narrateur et qui constitue une sorte de préfigure ou d’allégorie de ce que le narrateur sera appelé lui-même à vivre, annonce l’angoisse de l’enfant attendant vainement dans sa chambre la venue de la mère, comme une sorte de magicienne seule capable d’apporter l’élixir du sommeil paisible. Le texte lui-même, et de façon très explicite, souligne le rapprochement, qui tend à faire de Swann, sinon le double, du moins l’ombre du narrateur : « … une angoisse semblable fut le tourment de longues années de sa vie, et personne aussi bien que lui peut-être n’aurait pu me comprendre ; lui, cette angoisse qu’il y a à sentir l’être qu’on aime dans un lieu de plaisir où l’on n’est pas, où l’on ne peut pas le rejoindre, c’est l’amour qui la lui a fait connaître, l’amour, auquel elle est en quelque sorte prédestinée, par lequel elle sera accaparée, spécialisée » (I, 30). L’arrivée de Swann marque ainsi la perte de l’innocence, et la séparation douloureuse de l’enfant d’avec la mère, qui est aussi la scène primitive de l’apprentissage de la solitude, et de la catastrophe du Temps (3). Aussi peut-on dire que toute l’odyssée du narrateur se déploie au sein de l’espace révélé par l’intrusion de Swann dans le jardin illusoirement clos de l’enfance. C’est ainsi que la sonnette, ou plutôt « le double tintement timide, ovale et doré de la clochette pour les étrangers » (les familiers, qui entrent sans sonner, ne font entendre qu’un « grelot profus et criard » : I, 14) qui annonce la venue de Swann, n’a jamais cessé de retentir dans la vie du narrateur, comme le sinistre présage du Temps perdu et de la mort, comme la cloche d’un couvent qui sonnerait un glas perpétuel, en mémoire d’un deuil infini et inconsolable, comme des sanglots que rien désormais ne peut arrêter : « Mais depuis peu de temps, je recommence à très bien percevoir si je prête l'oreille, les sanglots que j'eus la force de contenir devant mon père et qui n'éclatèrent que quand je me retrouvai seul avec maman. En réalité ils n'ont jamais cessé ; et c'est seulement parce que la vie se tait maintenant davantage autour de moi que je les entends de nouveau, comme ces cloches de couvents que couvrent si bien les bruits de la ville pendant le jour qu'on les croirait arrêtées mais qui se remettent à sonner dans le silence du soir » (I, 37). Ainsi, Swann étant la figure emblématique de l’angoisse que l’abandon nous enseigne, il faut bien reconnaître qu’il est déjà présent dans le cercle de l’enfance, que dès l’origine la communion est menacée par la venue d’un tiers qu’on ne réussit jamais à exclure, et que l’angoisse de l’abandon entre dans la maison de l’enfance chaque fois que la porte s’ouvre pour laisser passer Swann. Le ver est déjà dans le fruit. L’opposition de la communion et de l’abandon ne tient donc pas, puisque la première, bien malgré elle, contient la seconde, et que la division doit toujours être poursuivie plus avant par celui qui poursuit chimériquement une origine enfin pure, où rien ne viendrait troubler la paix d’une première communion. En vérité le côté de chez Swann est bien déjà présent du côté de Combray, microcosme qui contient à lui seul la composition de l’ouvrage tout entier, à la façon d’une tasse de thé qui contiendrait par magie tout un village, avec ses deux côtés : « Comme dans ce jeu où les Japonais s'amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d'eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s'étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l'église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé » (I, 47-48).
            Car Combray n’est pas une totalité indivise, mais au contraire une dualité qui divise irréversiblement le monde que l’enfance voudrait clos, mais que le Temps se charge d’ouvrir douloureusement à la venue inquiétante de l’Etranger. Dans une lettre à Gaston Gallimard de la mi-septembre 1922, Proust lui-même commentait en ces termes le titre Du côté de chez Swann, qui rassemble à la fois « Combray » et « Un amour de Swann » : « Vous savez ce que signifie le titre Du côté de chez Swann dont le sens principal est qu’à Combray il y avait deux buts de promenade, un chemin qui menait vers le château des Guermantes et un autre vers la propriété de Swann » (GF 342). Ainsi les deux chemins, qui sont chemins de vie et de mort, Proust traçant ici une topologie existentielle et nullement géographique (on trouvera bien des équivalents à Illiers, mais qui n’apporteront rien à l’intelligence du roman), qui ont pour but jamais atteint Méséglise-la-Vineuse d’une part (on quitte Combray par le raidillon de Tansonville, qui longe la propriété de Swann), et le château des Guermantes de l’autre (on suit alors le fleuve de la Vivonne), comme les deux contraires de l’opposition des indissociables, communion du côté de Guermantes dans la proximité de la famille, et abandon du côté de Méséglise dans les promenades solitaires au cours desquelles l’adolescent, reproduisant les errances du jeune Chateaubriand dans la forêt de Combourg, attend vainement la réalisation de ses désirs. La loi de la mise en abîme, qui marque la précession toujours nécessaire de l’angoisse sur le plaisir, de la scission sur la fusion, fera sans doute que Méséglise est déjà dans Guermantes, et que toute communion est menacée par un danger intime, que rien ne saurait éliminer tout à fait, de désagrégation et de mort, tout comme le baiser de paix lui-même de la mère est mis en péril par la venue de l’Etranger. Il n’en reste pas moins que le portail d’entrée de La Recherche, comme le double tympan d’une cathédrale, est composé de ces deux ouvertures, de Méséglise et de Guermantes. Elles constituent le narthex de cette cathédrale, ou le pronaos de ce temple, et c’est la raison pour laquelle Proust évoque « le sol sacré de l’un ou de l’autre ». Dans l’esprit de l’enfant, ils s’opposent comme l’Eternité à la Distance, comme le Clos à l’Ouvert, comme la Totalité à l’Indéfini : « … si opposés qu'on ne sortait pas en effet de chez nous par la même porte, quand on voulait aller d'un côté ou de l'autre » ; ou bien : « … "prendre par Guermantes" pour aller à Méséglise, ou le contraire, m'eût semblé une expression aussi dénuée de sens que prendre par l'est pour aller à l'ouest ». Toute La Recherche, qu’on peut en effet prendre en ce sens comme un roman d’apprentissage, consiste alors à parcourir l’itinéraire qui va de l’illusion de l’enfance – les deux côtés sont à jamais séparés l’un de l’autre, « comme des vases clos et sans communication entre eux » – au savoir de l’adulte, qui est un homme seul et désormais le sait, qui peut alors être compris en un double sens : ou bien Méséglise est déjà présent du côté de Guermantes, et la mort et la séparation travaillent depuis toujours, à notre insu, le cheminement de notre vie ; ou bien au contraire Guermantes peut naître du côté de Méséglise, et alors l’éternité (4), par la joie secrète de l’écriture, par la rédemption de la « littérature » (« la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature », TR), fait irruption au sein même du Temps.

 

            I- Le côté de Méséglise (I, 135-165)

            Méséglise, qui définit le côté de la promenade la plus courte, que l’on faisait en conséquence les jours où le père, maître du baromètre, jugeait que le temps était incertain, ce qui fait que l’atmosphère, dans le souvenir de l’enfant y est pluvieuse et venteuse (5), et ce qui fait aussi qu’on le laisse aller seul plus tôt et plus volontiers que du côté de Guermantes, le côté de Méséglise qu’on croirait en conséquence limité à la proximité, s’ouvre au contraire, sans doute davantage encore que le côté de Guermantes, sur les lointains : « Pendant toute mon adolescence, Méséglise était pour moi quelque chose d’inaccessible comme l’horizon, dérobé à la vue, si loin qu’on allât, par les plis d’un terrain qui ne ressemblait déjà plus à celui de Combray » (134). Méséglise, qu’il faut entendre comme « mésalliance » ou « mésentente », définit la coordonnée de la distance, non seulement la distance qui sépare les lieux (et en effet Méséglise est un espace ouvert sur l’immensité, à savoir les champs de blés ondulant sous le souffle du vent dans la plaine illimitée), mais plus encore la distance qui sépare les êtres, et fait de chacun d’eux un monde spirituel infiniment distant des autres, sans réelle communication possible. On peut dire que c’est du côté de Méséglise que le narrateur fera l’apprentissage de la solitude, qui est l’attente indéfiniment prolongée de la rencontre amoureuse qui saurait y mettre fin. C’est ainsi qu’on va du côté de Méséglise, sans jamais en atteindre le but, et que Méséglise demeure à jamais une direction, non un village localisable, une ouverture sur l’indéterminé et non un parcours géographiquement défini. Pour aller non à Méséglise, mais seulement vers Méséglise, on quitte Combray en passant rue du Saint-Esprit, devant la maison de la tante Léonie – qui est une préfigure caricaturale et comique du narrateur lui-même devenu écrivain, puisqu’elle consume le temps qui lui reste à observer le microcosme de Combray sans sortir de sa chambre, pliant Françoise à ses manies et ses rites comme plus tard Proust lui-même Céleste Albaret à son travail d’écrivain. Aussi est-ce tante Léonie – et non la mère comme on le croit souvent – qui donne au narrateur un petit morceau de madeleine (« petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot » : 47) qu’elle trempe auparavant dans une infusion de tilleul ou de thé ; cette même tasse de thé, redevenue présente un jour d’hiver où la mère offre à son tour au fils une tasse de thé, accompagnée d’un « de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille Saint-Jacques » (45), libérant ainsi la magie de la réminiscence, réactualisant  tout le monde de Combray, qui est le monde de l’enfance heureuse, des vacances auprès des parents, et faisant ainsi naître par miracle, de la tasse de thé comme ces fleurs de papier séché qui viennent du Japon, et qui éclosent lentement sous les yeux de l’enfant quand on les plonge dans l’eau, « toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l'église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé » (47-48).  C’est ainsi d’une saveur oubliée de l’enfance, redevenue vivante et pour ainsi dire sanctifiée par la préparation maternelle, que le livre sort tout entier, et qu’à source de cette réminiscence indéfinie qu’est La Recherche du temps perdu, on trouve une vieille tante, ses manies et ses rites. Le long de l’itinéraire spirituel de Méséglise, avant même qu’on ait quitté le village, se trouve donc l’annonce du destin futur de l’écrivain, de sa solitude nocturne, de sa claustration en une chambre dont on ne sort plus, et qui annonce la tombe (et le lien est en effet profond entre La Recherche et les Mémoires d’outre-tombe). En continuant le parcours, on croise ensuite Théodore, le garçon qui travaille chez l’épicier Camus, qui fait visiter l’église de Combray au voyageurs de passages, et raconte les secrets de sa crypte (6), et qu’on apprendra plus tard lié aux jeux sexuels des enfants des environs, jeux ignorés du narrateur mais fréquentés par la très jeune fille des Swann, Gilberte, qui nous attend un peu plus loin. Théodore qui appartient d’autant plus au côté de Méséglise qu’il figure parmi les anges sculptés sur le porche de Saint-André-des-Champs (I, 151). Après avoir ainsi dépassé Léonie la Solitaire et Théodore le Voluptueux (7), on sort du village, on s’aventure au-delà de la frontière qui limite le microcosme, vers les grands espaces qui ouvrent la direction de Méséglise. Cette issue passe par un chemin qui longe la clôture de la propriété de Charles Swann (un ami du père et du grand père du narrateur qui s’est discrédité en se remariant à une cocotte), une montée qui permet de sortir de la vasque du village et de déboucher sur l’illimité de la plaine, qu’on appelle pour cette raison le « raidillon » de Tansonville (c’est le nom de la propriété de Swann), et qui prolonge, par cette femme réputée transgresser les codes de la convenance bourgeoise (il s’agit d’Odette de Crécy), la vague inquiétude dont la folie solitaire de Léonie et le plaisir interdit dont Théodore est le metteur en scène colorent le côté troublant (en ce sens qu’il est un mixte de désir et d’interdit) de Méséglise. A tel point qu’on évite de longer le parc de Swann quand celui-ci est présent, pour ne pas être obligé de saluer sa peu convenable épouse ; mais quand il est absent, on en profite pour s’approcher du domaine interdit et peu fréquentable, et jeter un coup d’œil sur le parc et la propriété. L’odeur lourde et prenante des lilas (« c'est au côté de Méséglise que je dois de rester seul en extase à respirer, à travers le bruit de la pluie qui tombe, l’odeur d’invisibles et persistants lilas » : I, 186) indique que l’on approche, une haie d’aubépines sépare le promeneur du royaume de Swann, sur lequel règnent une courtisane fastueuse, « dame en rose » ou « dame en blanc », et sa fille adulée par le narrateur, Gilberte. Tout le texte se déploie au sein de la mythologie de l’enfance, chaque figure n’apparaissant qu’auréolée d’une longue rêverie qui la transfigure. La haie d’aubépines, fleurs roses et presque charnelles qui décorent l’autel de la Vierge, dans l’église de Combray, pendant le mois de Marie (qui est le mois de mai, quand fleurissent les aubépines), participe à cette mythologisation, à cette sacralisation par l’imaginaire – qui n’est pas sans rapport avec la littérature même, qui vise à la vérité du désir et non à celle de l’utilité commune – d’un espace que les adultes, par habitude ou par lucidité, jugent banal. De même que le côté de Guermantes passe par l’église de Combray, Saint-Hilaire (dont le curé dérive l’étymologie en « Illiers » : I, 105), de même le côté de Méséglise passe par la chapelle à ciel ouvert de la haie d’aubépines, comme un espace sacré où doit avoir lieu une révélation : « Je le [« le petit chemin qui monte vers les champs »] trouvai tout bourdonnant de l’odeur des aubépines. La haie formait comme une suite de chapelles qui disparaissaient sous la jonchée de fleurs amoncelées en reposoir […] Leur parfum s'étendait aussi onctueux, aussi délimité en sa forme que si j'eusse été devant l'autel de la Vierge, et les fleurs, aussi parées, tenaient chacune d'un air distrait son étincelant bouquet d'étamines, fines et rayonnantes nervures de style flamboyant comme celles qui à l'église ajouraient la rampe du jubé ou les meneaux du vitrail et qui s'épanouissaient en blanche chair de fleur de fraisier » (I, 138 ; souligné par moi). Mais tandis que Saint-Hilaire apaise le trouble du désir en totalisant l’infinité des temps et des espaces (l’église de Combray étant en quelque sorte l’habitacle de l’infinité de l’espace-temps : comme la tasse de thé, elle contient le monde entier, et rien ne lui est extérieur), l’église florale et charnelle du raidillon de Tansonville attise le désir dans l’attente de l’apparition. Cette haie d’aubépines longe en effet le parc de Swann, hantée par la présence diffuse de Gilberte, qui peut survenir à tout moment : à l’espace maternel et clos de Saint-Hilaire, elle oppose son ouverture sur une transcendance, l’épiphanie de l’objet du désir. Gilberte peut apparaître alors comme une concrétion, une incarnation de l’âme des aubépines, une fille-fleur, « une jeune fille en fleur », la délivrance de la rêverie sexuée qui flotte comme un parfum enivrant autour de la chair rose des aubépines. Gilberte est ainsi l’aubépine faite femme, non pas l’aubépine blanche, chaste et fleur de la Vierge, mais cette « épine rose » que le grand père fait admirer à l’enfant (« Toi qui aimes les aubépines, regarde un peu cette épine rose ; est-elle jolie ! » : I, 139), et sur laquelle cristallise l’imagination érotique (le rose est couleur de la chair, il colore de désir la couleur blanche et mariale de la pureté) et gourmande (le rose est aussi  « le fromage à la crème rose, celui où l’on m’avait permis d’écraser les fraises » I, 139) du narrateur. Cette ambivalence de la chasteté et du désir, du blanc et du rose, se redouble ici de ce qu’Odette sera bientôt nommée « la dame en blanc » (« Allons, Gilberte, viens ; qu’est-ce que tu fais, cria d’une voix perçante et autoritaire une dame en blanc que je n’avais jamais vue » : I, 141), alors qu’elle a fait son entrée anonyme dans le récit comme la maîtresse de l’oncle Adolphe, rencontrée par le narrateur jeune enfant dans l’appartement parisien de son oncle, et baptisée à cette occasion « la dame en rose » (I, 78 : « J’avais une envie irrésistible de baiser la main de la dame en rose ») : aussi est-il naturel que la courtisane ait la couleur du désir – le rose – tandis que la mère, qui doit demeurer immaculée, porte le blanc. Gilberte est à ce point la métamorphose féminine de l’épine de l’aubépine rose, que l’enfant du récit, quand les vacances prennent fin et que vient l’heure de quitter Combray, ne pouvant faire ses adieux amoureux à Gilberte, les adresse à la haie d’aubépines qui en est l’avatar fleuri : « O mes pauvres petites aubépines, disais-je en pleurant, ce n’est pas vous qui voudriez me faire du chagrin, me forcer à partir. Vous, vous ne m’avez jamais fait de peine ! Aussi je vous aimerai toujours » (I, 145).  
            Comme presque toujours dans La Recherche, où les personnages entrent dans le texte comme des acteurs qui font leur apparition sur la scène d’un théâtre, Gilberte soudain est présente par le miracle de ce qu’on pourrait nommer une « épiphanie » : « Tout à coup, je m'arrêtai, je ne pus plus bouger, comme il arrive quand une vision ne s'adresse pas seulement à nos regards, mais requiert des perceptions plus profondes et dispose de notre être tout entier » (I, 140). Plus qu’une personne réelle, Gilberte est une « vision », la fée enfin devenue visible qui hantait la sensualité parfumée et rose de la haie d’aubépines. La force magique de cette apparition est décuplée du fait qu’elle accomplit l’attente du désir qui la précède : c’est en effet parce qu’on a tout lieu de penser que Swann et sa famille sont absent, qu’on prend la liberté de longer sa propriété (sa présence obligerait peut-être à saluer Odette, son épouse, qui a la réputation d’avoir été une femme de mauvaise vie et avec laquelle la prudence bourgeoise de Combray tient à ne pas se compromettre) : « Swann a dit hier, dit au père le grand-père, que comme sa femme et sa fille partaient pour Reims, il en profiterait pour aller passer vingt-quatre heures à Paris. Nous pourrions longer le parc, puisque ces dames ne sont pas là » (I, 136). Pourtant, l’enfant discerne les signes d’une possible présence, et l’imminence possible de Gilberte attise son désir et tend son attention : un panier, près de la pièce d’eau que Swann a fait aménager dans son parc, une canne à pêche dont le bouchon flotte sur l’eau laissent entendre qu’il y a quelqu'un, et qu’un poisson sera bientôt pris (le narrateur pense à Gilberte, mais n’est-ce pas plutôt la fillette qui pêchera durablement le jeune garçon ? Dans la pêche du désir, on  ne sait jamais qui prend et qui est pris) : « … le trouble où m’avait jeté la vue du flotteur de liège […] il paraissait prêt à plonger et déjà je me demandais si, sans tenir compte du désir et de la crainte que j’avais de la connaître, je n’avais pas le devoir de prévenir Mlle Swann que le poisson mordait ». Dans cette attente de la saisie désirante, où le désir est sur le point de mordre à l’hameçon, le temps se dilate et l’espace s’immobilise, en une sorte de suspens qui semble présider à la venue de l’éternité au sein même du devenir : « On n'entendait aucun bruit de pas dans les allées. Divisant la hauteur d'un arbre incertain, un invisible oiseau s'ingéniant à faire trouver la journée courte, explorait d'une note prolongée, la solitude environnante, mais il recevait d'elle une réplique si unanime, un choc en retour si redoublé de silence et d'immobilité qu'on aurait dit qu'il venait d'arrêter pour toujours l'instant qu'il avait cherché à faire passer plus vite » (I, 137). De même que le chant de la grive des Mémoires d’Outre-tombe annonce miraculeusement la réminiscence du passé, et de l’enfance à Combourg (8) – cette grive que Le Temps retrouvé cite explicitement comme le thème littéraire sur lequel le narrateur entend fonder l’œuvre avenir (9) – de même la « note prolongée » de l’oiseau suspend le déploiement symphonique du devenir et prélude à l’apparition de la présence : tout s’immobilise dans l’attente de la fée Aubépine, de la glorieuse manifestation de la première des « jeunes filles en fleurs » : « La lumière tombait si implacable du ciel devenu fixe que l’on aurait voulu se soustraire à son attention » (I, 137). La vitesse d’écoulement de la temporalité apparaît ainsi comme une fonction du désir, et l’attente du désir – qui veut toujours que lui soit rendue la présence dont il est l’orphelin – a la force d’arrêter le temps et d’éterniser l’instant (« on aurait dit qu'il venait d'arrêter pour toujours l'instant qu'il avait cherché à faire passer plus vite »), avec une tension passionnée vers ce qui va venir, qui ne vient pas troubler la réminiscence, qui a pourtant le même pouvoir d’ouvrir ainsi dans le temps un même espace d’éternité. Le temps s’arrête quand la présence vient combler l’attente, pathologiquement dans le désir, toujours aliéné à la survenue nécessairement aléatoire de l’événement, bienheureusement quand la présence est restituée par la grâce de la réminiscence, ou de la « mémoire involontaire », grâce offerte au travail de l’écriture qui s’efforce de la retenir à jamais en l’emprisonnant dans les « anneaux nécessaires d’un beau style » (TR).

Appendice

L’angoisse de Swann et l’ivresse de Rivebelle

            Une étudiante m’envoie, le 25 octobre 2010, le courriel suivant :
            « Lors de votre dernier cours, vous nous avez parlé de l'abandon que vit Swann et de son angoisse lorsqu'il ne retrouve pas Odette chez les Verdurin, angoisse vécue comme une expérience de sa propre mort, comme une dissolution dans l'instant (ou dans le temps zéro). Mais je voudrais vous demander, dans ce cas, comment interpréter le passage dans A l'Ombre des jeunes filles en fleurs, au chapitre "nom de pays: le pays", où le narrateur ivre semble là aussi emprisonné dans l'instant : "j'étais enfermé dans le présent, comme les héros, comme les ivrognes ; momentanément éclipsé, mon passé ne projetait plus devant moi cette ombre de lui-même que nous appelons notre avenir ; plaçant le but de ma vie, non plus dans la réalisation des rêves de ce passé mais dans la félicité de la minute présente, je ne voyais pas plus loin qu'elle." (p 641, Quarto). Ces deux passages semblent bien parler d'un même phénomène: la perte du temps, ou plutôt la dissolution de soi dans l'instant, mais alors que le premier révèle une angoisse profonde, le second révèle plutôt une félicité, et je ne comprends pas comment interpréter ces deux visions qui semblent assez antagonistes, mais ma question n'a peut-être pas lieu d'être.
            J'ai bien conscience que ces deux passages montrent une perte de stabilité, l'un à cause de l'absence de l'être aimé, l'autre à cause de l'ivresse, mais je ne saisis pas vraiment comment un même fait peut-être vécu de manières si différentes. Est-ce uniquement dû à la cause du phénomène? Ou y a-t-il une autre explication? »
            La pertinence de la question appelait de ma part une réponse élaborée. La voici :

            Ainsi le temps se contractant dans l’intervalle infiniment petit, la grandeur évanescente de l’instant, peut être facteur d’angoisse quand ce passage à la limite est vécu comme un évanouissement et même une mort (Swann), mais aussi et inversement facteur de béatitude quand ce resserrement du temps dans l’instant efface toutes les frayeurs qui nous viennent des fantômes du passé comme des menaces de l’avenir, et nous concentre sur la jouissance toute physique, provoquée par l’ivresse due à l’alcool, que nous éprouvons présentement (le narrateur à Rivebelle). Il est vrai cependant que l’angoisse de Swann est l’un des nombreux avatars de cette névrose d’abandon qui est en quelque sorte la scène primitive et l’événement inaugural de La Recherche : Swann errant parmi les ombres des passants tardifs sur les boulevards, puis ressuscitant du royaume des morts par le miracle qui le fait se heurter soudain à Odette en personne, renouvelle sans le savoir l’angoisse de l’enfant abandonné au seuil du sommeil et privé de « l’hostie comme pour une communion de paix » (I, 13) du baiser de la mère (10). Tant il est vrai que l’histoire du désir, selon Proust, et tant qu’elle n’est pas rétablie en sa vérité propre par le travail de l’écriture, est vouée à la malédiction de la répétition : « L'angoisse que je venais d'éprouver, je pensais que Swann s'en serait bien moqué s'il avait lu ma lettre et en avait deviné le but ; or, au contraire, comme je l'ai appris plus tard, une angoisse semblable fût le tourment de longues années de sa vie et personne, aussi bien que lui peut-être, n'aurait pu me comprendre ; lui, cette angoisse qu'il y a à sentir l'être qu'on aime dans un lieu de plaisir où l'on n'est pas, où l'on ne peut pas le rejoindre, c'est l'amour qui la lui a fait connaître, l'amour, auquel elle est en quelque sorte prédestinée, par lequel elle sera accaparée, spécialisée » (1, 30). Cette concentration des facultés sur l’instant de l’angoisse est encore une forme supérieure de lucidité : en cette épreuve, m’apparaît l’illimitation et le vide d’une temporalité devenue abstraite, puisque mon existence n’y est en quelque sorte plus impliquée, et au sein de laquelle je suis voué à mourir seul. L’image de l’objet soudain rencontré vient alors obturer l’abîme entraperçu, elle me sauve de la mort dont j’éprouvais l’attraction vertigineuse dans la révélation de l’abandon, à la façon de l’objet du divertissement qui, chez Pascal, refoule l’abîme du néant que l’ennui découvre, et dont il est en quelque sorte le vertige (« … comme si les hommes étaient juchés sur de vivantes échasse, grandissant sans cesse, parfois plus hautes que des clochers, finissant par leur rendre la marche difficile et périlleuse, et d’où tout d’un coup ils tombaient »).
            A l’inverse, le fêtard de Rivebelle sombre dans une douce inconscience qui le rend totalement insensible  à l’étrangeté du monde ainsi qu’à l’irréductible altérité de ceux qui nous entourent. L’instant somnolent de l’ivresse est celui de la stupidité, tandis que l’instant tétanisé de l’angoisse est celui de la lucidité : dans la salle illuminée du restaurant, où flotte la musique tzigane, où les garçons sont empressés à satisfaire le moindre désir de leurs clients, où l’intelligence est comme abrutie par le porto ou le champagne, le moi, plongé dans « une sorte d’ataraxie morale » (I, 815), devenu comme une « abeille engourdie par la fumée du tabac » (I, 816), rapporte illusoirement le monde à lui et s’imagine être au centre des espaces comme des temps. Si l’angoisse de Swann est extrême conscience, celle du dîneur de Rivebelle est extrême inconscience, attentif à sa seule existence physique (« j’entendais le grondement de mes nerfs dans lesquels il y avait du bien-être »), tout ramassé dans la sensation irréfléchie de son pur être-là : « Plaçant le but de ma vie, non plus dans la réalisation des rêves de ce passé, mais dans la félicité de la minute présente, je ne voyais pas plus loin qu’elle » (I, 815). Swann éprouve cruellement sa propre pesanteur, qui le fait tomber, seul, dans la « perspective déformante du temps » (TR), qui est le lent accomplissement de sa mort ; le dîneur de Rivebelle est au contraire extraordinairement léger, délesté de la charge du passé comme de la responsabilité de l’avenir : « Je ne voyais plus que dans un lointain sans réalité ma grand-mère, ma vie à venir, mes livres à composer, j’adhérais tout entier à l’odeur de la femme qui était à la table voisine, à la politesse des maîtres d’hôtel, au contour de la valse qu’on jouait, j’étais collé à la sensation présente, n’ayant pas plus d’extension qu’elle ni d’autre but que de ne pas en être séparé » (I, 815-816). C’est donc par bêtise, et non par une véritable connaissance, que le narrateur peut se croire vainqueur de l’angoisse du temps, qu’il s’imagine en être le maître, son « héroïsme » apparent n’étant que l’effet de son inconscience : « J’étais enfermé dans le présent, comme les héros, comme les ivrognes » (I, 815).
            Il faut ajouter à cela que le temps est toujours, chez Proust, un espace-temps, et que les deux expériences contradictoires de l’annulation de la temporalité dans l’instant, celle de l’angoisse lucide et celle de l’ivresse imbécile, sont aussi et indissociablement deux expériences opposées de l’espace. Abandonné par Odette, Swann fait l’expérience d’un espace en lequel il n’a pas lieu d’être, qui ne lui accorde aucune place, qui le rejette et l’exclut. Tel est l’espace de l’abandon, en lequel je vis ma propre mort, je ressens à chaque pas la nécessité de ma disparition. Tous les chemins sont pour Swann des impasses, puisqu’il ne trouve nulle part la présence qui le sauverait (du moins en a-t-il l’illusion) de sa mortelle solitude, et qu’Odette n’est ni chez Prévost (I, 228), ni à la Maison Dorée, ni chez Tortoni, ni au Café Anglais (I, 231). Swann fait l’expérience du labyrinthe qui, en de nombreux mythes, annonce la venue de la mort, « comme si, parmi les fantômes des morts, il eût cherché Eurydice » (I, 230). Un labyrinthe est un chemin indéfiniment contrarié, un obstacle indéfiniment multiplié, l’exact opposé de la ligne droite qui est le plus court chemin d’un point à un autre. Swann fait l’expérience, dans le temps de l’angoisse, de l’hostilité de l’espace, un espace où il n’a pas de lieu propre, puisqu’il est chaque fois chassé vers un ailleurs où se renouvelle infailliblement, par une sorte de répétition hypnotique, la déception primitive (Odette n’était pas chez les Verdurin). L’espace de l’angoisse est un espace où le moi n’a jamais sa place, chassé du lieu où il se trouve par l’obstacle qui le contraint à rebrousser chemin : « … à chaque pas sa voiture était arrêtée par d’autres ou par des gens qui traversaient, odieux obstacles qu’il eût été heureux de renverser si le procès-verbal de l’agent ne l’eût retardé plus encore que le passage du piéton » (I, 228).
            A l’inverse l’espace préservé et lumineux (l’espace de l’angoisse est inversement ténébreux : on n’y voit pas l’obstacle qui tout d’un coup surgit) du restaurant de Rivebelle est un espace centré sur le moi, organisé de façon théâtrale pour satisfaire sa vanité, et lui donner l’illusion que le monde n’est que pour lui, et gravite autour de son seul désir. A l’espace décentré de l’angoisse, privé de point fixe, l’ivresse oppose un espace « égocentré » plutôt qu’égocentrique, qui rétablit le moi dans une souveraineté fictive en ordonnant le monde autour de lui comme une cour autour d’un prince. On peut dire en ce sens que l’angoisse résulte d’une sorte de révolution copernicienne qui renverse du tout au tout l’illusion du système égocentrique. Deux cosmologies s’opposent : celle de l’angoisse, où le moi n’a pas de place, où, déchu de sa place, il tombe indéfiniment dans l’abîme du néant, qui est le Temps ; et l’autre, celle de l’ivresse, où le moi est au centre, fixé par l’illusion stupide qui fait croire au roi qu’il est plus qu’un homme. Toute la description du restaurant de Rivebelle s’inspire d’une cosmologie géocentrique ou médiévale, qui préserve la royauté imaginaire d’un moi qui ne sait rien encore de la déchéance qui le menace : « Je regardais les tables rondes, dont l’assemblée innombrable emplissait le restaurant, comme autant de planètes, telles que celles-ci sont figurées dans les tableaux allégoriques d’autrefois […] L’harmonie de ces tables astrales n’empêchait pas l’incessante révolution des servants innombrables, lesquels parce qu’au lieu d’être assis, comme les dîneurs, étaient debout évoluaient dans une zone supérieure. Sans doute l’un courait porter des hors-d’œuvre, changer le vin, ajouter des verres. Mais malgré ces raisons particulières, leur course perpétuelle entre les tables rondes finissait par dégager la loi de sa circulation vertigineuse et réglée. Assises derrière un massif de fleurs, deux horribles caissières, occupées à des calculs sans fin semblaient deux magiciennes occupées à prévoir par des calculs astrologiques les bouleversements qui pouvaient parfois se produire dans cette voûte céleste conçue selon la science du moyen âge. » (I, 810-811). Dans la cosmologie égocentrique de l’ivresse, rien ne fait obstacle au moi, à la tyrannie de son désir, puisque tout se rapporte à lui comme la sphère à son centre. De la provient la légèreté illusoire et folle de celui qui ne se sait pas seul, et mourant dans l’abîme du temps : à l’inverse de la voiture de Swann sans cesse retardée par les obstacles qui contrarient sa progression, la voiture de l’ivrogne héroïque fonce aveuglément dans la nuit, persuadée que les dangers du chemin s’effaceront magiquement devant le centre du monde : « S’il [Saint-Loup] me mettait seul dans une voiture, je recommandais au cocher d’aller à toute vitesse […] Le choc possible avec une voiture venant en sens inverse dans ces sentiers où il n’y avait de place que pour une seule et où il faisait nuit noire, l’instabilité du sol souvent éboulé de la falaise, la proximité de son versant à pic sur la mer, rien de tout cela ne trouvait en moi le petit effort qui eût été nécessaire pour amener la représentation et la crainte du danger jusqu’à ma raison » (I, 814-815). Si l’angoisse rétablit l’inquiétante étrangeté de l’espace et du temps, et me fait prendre conscience de la solitude où je meurs, inversement l’ivresse fait de l’espace-temps une pure apparence dont le moi est l’unique et souverain spectateur : « L’ivresse réalise pour quelques heures l’idéalisme subjectif, le phénoménisme pur ; tout n’est plus qu’apparences et n’existe plus qu’en fonction de notre sublime nous-même » (I, 816).

 

NOTES


1- On nomme ainsi les serviteurs accompagnant les clients, qui déjeunent et dînent dans les « courriers », salle qui leur est réservée dans le grand hôtel de Balbec : « … notre vieille Françoise, dont la vue baissait et qui passait à ce moment-là au pied de l’escalier pour aller dîner ‟aux courriers”… » (JF).

2- Par deux fois, de façon explicite, dans « Le Temps retrouvé », Proust compare son œuvre à une cathédrale : « Dans ces grands livres-là, il y a des parties qui n'ont eu le temps que d'être esquissées, et qui ne seront sans doute jamais finies, à cause de l'ampleur même du plan de l'architecte. Combien de grandes cathédrales restent inachevées. Longtemps, un tel livre, on le nourrit, on fortifie ses parties faibles, on le préserve, mais ensuite c'est lui qui grandit, qui désigne notre tombe, la protège contre les rumeurs et quelque peu contre l'oubli » ; et, mais c’est cette fois pour repousser la comparaison, au profit d’une autre plus humble : « …comme j'avais assez oublié Albertine pour avoir pardonné à Françoise ce qu'elle avait pu faire contre elle, je travaillerais auprès d'elle, et presque comme elle (du moins comme elle faisait autrefois: si vieille maintenant elle n'y voyait plus goutte) car épinglant de ci de là un feuillet supplémentaire, je bâtirais mon livre, je n'ose pas dire ambitieusement comme une cathédrale, mais tout simplement comme une robe ». Une lettre de 1919 à Jean de Gaigneron nous apprend que Proust avait d’abord pensé intituler les chapitres de son œuvre en se référant à l’architecture d’une cathédrale : « Et quand vous me parlez de cathédrale, je ne peux pas ne pas être ému d’une intuition qui vous permet de deviner ce que je n’ai jamais dit à personne et que j’écris ici pour la première fois : c’est que j’avais voulu donner à chaque partie de mon livre le titre : Porche I, Vitraux de l’abside, etc. pour répondre à l’avance à la critique stupide qu’on me fait du manque de construction dans des livres où je vous montrerai que le seul mérite est dans la solidité des moindres des parties » (cité par Tadié, Proust et le roman, 2003, p. 232-233).

3- On a voulu parfois, avec raison, lire La Recherche comme un roman d’apprentissage. Encore faudrait-il ajouter que ce qu’il s’agit d’apprendre ici, ce n’est pas une leçon clairement formulable, mais plutôt la présence inquiétante du néant au cœur de notre vie, et la puissance dissolvante du Temps. La Recherche est le roman de l’apprentissage du rien. Ce qui situe bien l’œuvre de Proust dans l’héritage de celle de Flaubert, qu’il admirait tout particulièrement. On se souvient en effet de la célèbre formule de la lettre à Louise Collet du 16 janvier 1852 : « Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet où du moins le sujet serait presque invisible, si cela se peut » (Pléiade, Correspondance, II, 31).

4- La réminiscence, que Ricœur nomme la « Visitation », qui a en effet la valeur d’une véritable révélation (les pavés inégaux, le tintement de la cuillère contre le verre, la serviette empesée), est selon Proust une expérience de l’Eternité au sein du Devenir, Eternité féconde en ce sens qu’elle est à la source de toute création de l’art, mais Eternité fugitive néanmoins, qui, si puissante fût-elle, finira par être engloutie à son tour dans le Temps : « De sorte que ce que l'être par trois et quatre fois ressuscité en moi venait de goûter, c'était peut-être bien des fragments d'existence soustraits au temps, mais cette contemplation, quoique d'éternité, était fugitive. Et pourtant je sentais que le plaisir qu'elle m'avait donné à de rares intervalles dans ma vie, était le seul qui fût fécond et véritable » ; et encore : « … le bonheur que j'éprouvais ne tenait pas d'une tension purement subjective des nerfs qui nous isole du passé, mais au contraire d'un élargissement de mon esprit en qui se reformait, s'actualisait le passé et me donnait, mais hélas! momentanément, une valeur d'éternité » (TR).

5- « Comme la promenade du côté de Méséglise était la moins longue des deux que nous faisions autour de Combray et qu’à cause de cela on la réservait pour les temps incertains, le climat du côté de Méséglise était assez pluvieux… » (I, 150).

6- Ce sont Théodore et sa sœur qui font la visite de la crypte. La sœur de Théodore est aussi du côté du désir et de sa transgression,  puisque nous apprendrons par la suite qu’elle est devenue la femme de chambre de madame Putbus, qu’elle est occasionnellement prostituée et gomorrhéenne, et sur laquelle se fixera vainement la rêverie érotique du narrateur.

7- De même que sa sœur sera du côté de Gomorrhe, Théodore sera du côté de Sodome, puisqu’il  deviendra l’amant entretenu de Legrandin, et pourra ainsi s’installer comme pharmacien à Combray.

8- « Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d'une grive perchée sur la plus haute branche d'un bouleau. A l'instant, ce son magique fit reparaître à mes yeux le domaine paternel. J'oubliai les catastrophes dont je venais d'être le témoin, et, transporté subitement dans le passé, je revis ces campagnes où j'entendis si souvent siffler la grive » : Mémoires d’outre-tombe, première partie, livre I, chapitre 3 : « Promenade. Apparition de Combourg » ; LP, I, p. 116.

9- « N'est-ce pas à des sensations du genre de celle de la madeleine qu'est suspendue la plus belle partie des Mémoires d'Outre-Tombe : "Hier au soir je me promenais seul... je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d'une grive perchée sur la plus haute branche d'un bouleau. A l'instant, ce son magique fit reparaître à mes yeux le domaine paternel ; j'oubliai les catastrophes dont je venais d'être le témoin et, transporté subitement dans le passé, je revis ces campagnes où j'entendis si souvent siffler la grive" » : Le Temps retrouvé, III, 919.

10- Cette résurrection d'entre les morts, qui fixe à jamais l'amour de Swann, est pourtant corrompue dès l'origine par le mensonge : Swann apprendra plus tard, de la bouche d'Odette elle-même, que, le jour de la rencontre fatidique, Odette ne venait pas de la Maison d'Or, comme elle l'avait fait croire à Swann, mais de chez Forcheville, son amant d'alors : « C'est vrai que je n'avais pas été à la Maison Dorée, que je sortais de chez Forcheville. J'avais vraiment été chez Prévost, ça c'était pas de la blague, il m'y avait rencontrée et m'avait demandé d'entrer regarder ses gravures. Mais il était venu quelqu'un pour le voir. Je t'ai dit que je venais de la Maison d'Or, parce que j'avais peur que cela ne t'ennuie. Tu vois, c'était plutôt gentil de ma part. Mettons que j'aie eu tort, au moins je te le dis carrément. »

 

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