Jacques Darriulat

 

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- Introduction aux Rêveries

- Première Promenade

- Deuxième Promenade

- Troisième Promenade

- Quatrième Promenade

- Cinquième Promenade

Rousseau, la musique et la langue

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SCHOPENHAUER

SPINOZA

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Paris IV (Master I), année 2006-2007
Mis en ligne le 3 mars 2009


Les Rêveries du promeneur solitaire
1776-1778
Commentaire

 

Cinquième Promenade

         Après l’enfer de l’état civil, qui abîme la connaissance de soi dans le labyrinthe infini de la dépossession et de l’aliénation, le sujet de la rêverie se réfugie hors du monde pour se retrouver lui-même, pour rétablir l’unité brisée d’un moi originairement innocent. Ce texte touche donc à ce qu’il y a de plus essentiel et de plus fondamental dans la pensée de Rousseau. Jamais les Rêveries n’ont mérité davantage le titre de « confessions » suprêmes, ou premières, que Rousseau leur attribue : dans les douze livres des Confessions, Rousseau fait le récit des divers avatars et aventures du moi égaré dans le monde ; il fait ainsi le portrait d’un moi empirique, qui ne se connaît lui-même que par l’entremise de l’expérience, et façonne progressivement sa personnalité selon les leçons qu’il en tire. Dans les dix promenades des Rêveries, la méditation de Rousseau régresse en deçà de toute expérience possible, découvrant le moi transcendantal qui est au fondement de notre rapport au monde, un moi pur sans rapport avec la personnalité singulière qui est devenue la nôtre par l’effet conjugué de notre nature et de nos rencontres, un moi universel qui nous fait toucher du doigt le mystère de notre mise au monde. C’est pourquoi les Rêveries confessent l’ontologie fondamentale qui se trouve au fondement du récit empirique des Confessions, mettant à nu l’origine très enfouie qui est la condition de possibilité de notre expérience de la vie : « Je reprends, écrit-il dans la première promenade, la suite de l’examen sévère et sincère que j’appelai jadis mes Confessions […] Ces feuilles peuvent donc être regardées comme un appendice de mes Confessions, mais je ne leur en donne plus le titre, ne sentant plus rien à dire qui puisse le mériter » (999-1000). La cinquième promenade constitue en ce sens le sommet de cette phénoménologie de la subjectivité transcendantale. La seconde promenade, à l’occasion d’un événement, donc à la suite d’une circonstance nécessairement aléatoire, avait découvert, comme par effraction et presque par miracle, l’ouverture originairement extatique de notre être-au-monde. La cinquième promenade prend la maîtrise de cette révélation, elle s’exerce systématiquement à cette amplification qui nous réconcilie avec l’essentielle innocence du phénomène de l’existence, elle cultive méthodiquement la béatitude.
         Pour renouveler et goûter à volonté le ravissement qui nous découvre la pure présence du monde, et notre pure présence au monde, il faut en premier lieu définir la situation qui se prête le mieux au dévoilement de l’origine enfouie qui nous donne la vie. Fuyant la société, qui l’a dépossédé de lui-même et voué pour ainsi dire au mensonge, le rêveur se réfugie donc en une île où il pourra se retrouver seul avec lui-même, et jouir à son gré de cette solitude retrouvée. Aussitôt se définit une géographie de l’insularité, dont le moindre détail fait sens, tant l’intensité de l’expérience métaphysique, comme la profondeur de sa réminiscence par le jeu de l’écriture, investit en sa totalité le décor qui l’a rendue matériellement possible. Le texte peut alors décrire la vie qui peut se déployer dans ce paradis retrouvé, par une description extérieure et qui n’est encore que simplement empirique : Jean-Jacques se remémore l’emploi du temps de l’isolé, l’art du précieux farniente, et les délices de l’oisiveté, de ce qu’on nommait alors la vie « oiseuse ». La méditation peut alors s’élever, de la description objective de cette expérience, au fondement subjectif qui la rend possible, ou bien encore de l’existence empirique à l’exister transcendantal qui en est la source. Par cette régression à l’origine, qui est le pur sentiment de l’existence, la rêverie connaît intuitivement sa propre métaphysique, et l’homme, c'est-à-dire cette sensibilité intelligente qui est originairement ouverture au monde, peut enfin se connaître lui-même, d’une connaissance essentielle et affranchie de ses conditions contingentes, se connaître hors du temps comme de l’espace, dans l’éternité comme dans l’immensité. Cette dernière partie constitue une courte mais très essentielle métaphysique de la rêverie, qui nous porte jusqu’au point de la source vive qui alimente toute la pensée et l’écriture de Jean-Jacques, non seulement des Rêveries, mais de toute son œuvre.

Géographie de l’insularité

         Dans le bonheur retrouvé de l’origine, où tout se fait écho et correspond comme dans une symphonie muette, le dessin de l’île est comme la transcription matérielle de l’isolement du rêveur qui veut revenir à lui-même et, tel un animal qui hiberne, ou un animal blessé qui se réfugie dans un terrier, se replier sur lui-même pour ne s’alimenter qu’à sa propre chaleur. Un tel mouvement concentrique, qui tend à réaliser l’idéal divin de l’autarcie, Rousseau le nomme « circonscription » : le refuge sera donc « une île très agréable et singulièrement située pour le bonheur d'un homme qui aime à se circonscrire » ; « une île fertile et solitaire, naturellement circonscrite et séparée du reste du monde ». La « circonscription » est ainsi le mouvement de l’être qui se ramasse en son centre, comme on ramasse ses forces, puisant à la source la plus intime de la vie qui est en lui. Cette quête du point originaire qui donne la vie se redouble en écho, par un jeu d’implications emboîtées, de circonscription de circonscriptions et de cercle de cercles, qui marque la progression vers l’asymptote originaire, tels les degrés d’une initiation qui doit conduire au sanctuaire. Pour se réfugier sur une île, il faut d’abord trouver un lac : il convient en effet, pour la tranquillité de la rêverie, qui veut un asile contre la fureur des passions déchaînées dans le monde, que l’île où nous nous retrouvons nous-mêmes soit environnée d’eau douce et paisible, harmonieusement rythmée, et non fouettée par les vagues de la mer. L’océan invite aux extases du sentiment du sublime, qui nous transporte hors de nous-mêmes ; l’île de la rêverie doit inversement nous inciter à la circonscription, et nous restituer à nous-mêmes. Un lac, il en est un qui fut le centre des promenades heureuses de l’adolescence de Jean-Jacques : c’est bien entendu le lac Léman : « Je fis une promenade de deux ou trois jours, durant lesquels la plus douce émotion ne me quitta point. L'aspect du lac de Genève et de ses admirables côtes eut toujours à mes yeux un attrait particulier que je ne saurais expliquer, et qui ne tient pas seulement à la beauté du spectacle, mais à je ne sais quoi de plus intéressant qui m'affecte et m'attendrit » (Confessions, IV) (1). Pourtant, ce lac est bien grand pour être embrassé d’un seul coup d’œil, comme l’exige le retour à soi de la circonscription ; en outre, il est riche d’histoire et de culture, et c’est inversement dans le sein de la nature que le rêveur cherche un asile. Il faut donc substituer au lac de Genève le lac de Bienne, près de Neufchâtel, qui en est en quelque sorte la réplique de dimensions réduites, et davantage livrée à l’abandon de la nature : « Les rives du lac de Bienne sont plus sauvages et romantiques que celles du lac de Genève » (2) ; « moins de culture de champs et de vignes, moins de villes et de maisons, il y aussi plus de verdure naturelle, plus de prairies, d'asiles ombragés de bocages, des contrastes plus fréquents et des accidents plus rapprochés ». Mieux circonscrit que le Léman, le lac de Bienne répond mieux à la circularité du retour à soi : c’est un « beau bassin d'une forme presque ronde ». L’île est exactement au centre de ce cercle presque parfait : « l'île de Saint-Pierre au milieu du lac de Bienne ». Ce centre lui-même se dédouble enfin : il y a deux îles, l’une plus grande et habitée, l’autre plus petite et véritablement sauvage : « deux petites îles, l'une habitée et cultivée, d'environ une demi-lieue de tour, l'autre plus petite, déserte et en friche, et qui sera détruite à la fin par les transports de terre qu'on en ôte sans cesse pour réparer les dégâts que les vagues et les orages font à la grande ». La petite île est donc le lieu du plus grand secret, puisqu’elle est elle-même vouée à la disparition, à sa dissolution dans l’eau calme du lac : il n’y en aura bientôt plus la moindre trace. En outre, elle disparaît du fait du travail de l’homme, qui supprime l’asile des « contemplatifs » et n’aménage que ce qui profite à son travail : « C'est ainsi que la substance du faible est toujours employée au profit du puissant ». Le suprême refuge de la petite île témoigne donc aussi de la négligence des hommes envers leur mère Nature, et permet au rêveur de se constituer en défenseur de ce coin de terre abandonné (3). En outre, Rousseau affectionne particulièrement, sur la petite île, le « sommet d'un tertre sablonneux couvert de gazon, de serpolet, de fleurs même d'esparcette et de trèfles », sommet qu’on imagine volontiers au centre de ce bout du monde. Léman, lac de Bienne, la grande île, la petite île, le tertre sablonneux : on obtient ainsi une série d’asiles emboîtés, à la façon des poupées de la matriochka, de la Mère Gigogne, dont le terme est le secret superlatif de la petite île, et qui se donne comme l’équivalent symbolique des degrés peut-être infinis qui conduisent au point source de l’origine. La topographie est la représentation physique d’une véritable métaphysique de l’insularité. A la circonscription de l’âme : « le bonheur d'un homme qui aime à se circonscrire », répond la circonscription de l’île : « une île fertile et solitaire, naturellement circonscrite et séparée du reste du monde ». Au centre des circonscriptions successives, Jean-Jacques l’exilé, le paria, trouve enfin un « chez soi », une résidence sur la terre : l’horizon devient l’enceinte d’un bonheur suffisant. La jouissance de l’immanence s’inscrit au cœur de la circonscription. Confessions XII : « Je pris tant de goût à l'île de Saint-Pierre, et son séjour me convenait si fort, qu'à force d'inscrire tous mes désirs dans cette île, je formai celui de n'en point sortir […] Un jour à passer hors de l'île me paraissait retranché de mon bonheur ; et sortir de l'enceinte de ce lac était pour moi sortir de mon élément ». Et ce « chez soi » s’ensevelit dans le secret le plus profond, le plus intime de l’intériorité. Jamais un habitat n’a mieux mérité son nom : un « intérieur ». Ce centre est un centre secret : l’île Saint-Pierre est une terra incognita : « Aucun voyageur, que je sache, n'en fait mention ». Son nom est fluctuant, selon qu’on consulte la carte, ou l’usage : « petite île qu'on appelle à Neuchâtel l'île de La Motte ». Quant à la petite île, plus « petite » encore et vouée à disparaître, elle n’a pas même de nom. Il n’y a pas de route qui conduise au lac : « il n'y a pas sur ces heureux bords de grandes routes commodes pour les voitures ». Résider sur l’île, c’est se rendre invisible. Jouissance de l’incognito. Retraite pour « les contemplatifs solitaires ». Le bruit du monde cesse sur ces rivages : « un silence que ne trouble aucun autre bruit que le cri des aigles, le ramage entrecoupé de quelques oiseaux, et le roulement des torrents qui tombent de la montagne ! ». Dans l’absence de l’homme, se fait entendre la parole oubliée de la nature. Au vain bavardage de l’état civil se substitue la musique du silence : le chant du monde n’est sensible qu’à ceux qui choisissent de se taire.
         C’est en se lovant ainsi autour de lui-même que le rêveur peut espérer échapper à la malédiction de l’aliénation civile. Suprême secret, l’île est aussi le suprême refuge : le réfugié qui l’aborde se met hors d’atteinte des haines attisées par la société : « C'est dans cette île que je me réfugiai après la lapidation de Motiers ». Confessions XII : « Je prenais donc en quelque sorte congé de mon siècle et de mes contemporains, et je faisais mes adieux au monde en me confinant dans cette île pour le reste de mes jours ». Au cœur des enceintes successives qui construisent la forteresse de la circonscription, le rêveur se réconcilie avec lui-même et trouve ainsi la ressource de commencer une autre existence. Ce terme ultime est encore l’origine d’une autre vie. L’intimité du secret est la porte étroite qui s’ouvre sur un nouveau monde. La série des emboîtements semble conduire à l’infiniment petit de l’île ; pourtant, au terme de cette progression, l’infiniment petit devient le centre d’une expansion qui donne lieu à tout un univers. Dans l’île elle-même, la maison, centre de ce centre : « Il n y a dans l'île qu'une seule maison, mais grande, agréable et commode ». Dans la maison, une famille, cellule originaire de la société des hommes, cellule qui était toute la société quand la société était heureuse (l’âge des cabanes) : « un receveur avec sa famille et ses domestiques ». Microsociété qui contient tout l’avenir des sociétés humaines. La domesticité contient en germe le progrès de l’inégalité. Mais la redoutable puissance de la perfectibilité n’a pas encore irrité la convoitise ou la rivalité. Equilibre rare, en suspens entre l’abêtissement de l’origine et les fureurs de la civilisation. L’île est une arche de Noé, le microcosme de la création tout entière : on y trouve « une nombreuse basse-cour, une volière et des réservoirs pour le poisson. L'île dans sa petitesse est tellement variée dans ses terrains et ses aspects qu'elle offre toutes sortes de sites et souffre toutes sortes de cultures. On y trouve des champs, des vignes, des bois, des vergers, de gras pâturages ombragés de bosquets et bordés d'arbrisseaux de toute espèce dont le bord des eaux entretient la fraîcheur ». L’infiniment grand dans l’infiniment petit. L’île devient un Etat divisé en cantons et départements : Jean-Jacques entreprend de « visiter un canton de l'île que j'avais pour cet effet divisée en petits carrés dans l'intention de les parcourir l'un après l'autre en chaque saison ». Montaigne, la terre, « ce canton de l’univers ».
         Métaphysique de l’insularité : la circonscription est une concentration, l’écoute de ce qui est le plus intime, le plus secret. Mais l’origine de cette régression est aussi le point d’inflexion de la courbe de la rêverie : l’infiniment petit conduit à l’infiniment grand. C’est en resserrant le cœur au seul sentiment de l’existence, dépouillé de tout autre qualité, qu’on touche au point sensible à partir duquel l’âme peut s’épancher à l’infini : le point de la plus extrême concentration (sensible, non intellectuelle) est aussi l’origine de la plus extrême expansion. Dans l’enceinte infime de l’arche de Noé, je découvre l’immensité d’un nouvel univers. Se resserrer pour se retrouver, contre la dispersion passionnelle ; se retrouver pour s’épancher, dans l’immensité de l’espace et dans le perpétuel présent de l’éternité. On le devine : l’île est animée d’un rythme fondamental, entre contraction et expansion, qui est aussi la palpitation de la vie au plus intime de nous-mêmes.
         A Neufchâtel, elle est l’île de la Motte ; mais pour Rousseau, elle est l’île Saint-Pierre. Elle partage son nom avec le portier du paradis. L’île est la porte étroite qui conduit à l’immensité de la béatitude. Toute une vie ne suffirait pas pour en épuiser la richesse. On se trouve ici en un lieu enchanté, comme transporté en un autre monde, au-delà de l’espace, au-delà du temps : « j'y aurais passé deux ans, deux siècles et toute l'éternité sans m'y ennuyer un moment ». Deux mois passés dans l’île valent éternellement. L’extrême confinement du refuge est la condition paradoxale de la délivrance dans l’infini de la liberté ; il n’y a que les prisonniers qui savent ce que c’est qu’être libre : « j'aurais voulu qu'on m'eût fait de cet asile une prison perpétuelle, qu'on m'y eût confiné pour toute ma vie » ; « cette espèce de rêverie peut se goûter partout où l'on peut être tranquille, et j'ai souvent pensé qu'à la Bastille, et même dans un cachot où nul objet n'eût frappé ma vue, j'aurais encore pu rêver agréablement. Mais il faut avouer que cela se faisait bien mieux et plus agréablement dans une île fertile et solitaire, naturellement circonscrite et séparée du reste du monde ». Confessions XII : « j'en vins à désirer, mais avec une ardeur incroyable, qu'au lieu de tolérer seulement mon habitation dans cette île, on me la donnât pour prison perpétuelle ». Première lettre à Malesherbes : « La vie active n'a rien qui me tente, je consentirais cent fois plutôt à ne jamais rien faire qu'à faire quelque chose malgré moi ; et j'ai cent fois pensé que je n'aurais pas vécu trop malheureux à la Bastille, n'y étant tenu à rien du tout qu'à rester là. »
         Prisonnier volontaire, Jean-Jacques sur son île évoque une autre figure, célèbre dans la littérature du siècle : celle du naufragé volontaire. Jean-Jacques sur l’île Saint-Pierre est un nouveau Robinson. Dans le récit équivalent des Confessions (livre XII), Rousseau se compare lui-même à Robinson sur son île : « Je suivais d'ordinaire un but de promenade ; c'était d'aller débarquer à la petite île, de m'y promener une heure ou deux, ou de m'étendre au sommet du tertre sur le gazon, pour m'assouvir du plaisir d'admirer ce lac et ses environs, pour examiner et disséquer toutes les herbes qui se trouvaient à ma portée, et pour me bâtir, comme un autre Robinson, une demeure imaginaire dans cette petite île ». Au centre des centres, au sommet du tertre, Jean-Jacques est comme un roi trônant dans la capitale. L’inventaire de la végétation insulaire devient l’inventaire qu’un propriétaire fait de ses biens, pour s’en assurer la jouissance. Monarque sans rival, Jean-Jacques est en son royaume comme Adam en paradis : « On ne peut disconvenir qu'Adam n'ait été souverain du monde comme Robinson de son île, tant qu'il en fut le seul habitant; et ce qu'il y avait de commode dans cet empire était que le monarque assuré sur son trône n'avait à craindre ni rébellions ni guerres ni conspirateurs. » (Contrat I, 2). Rousseau affectionne cette royauté imaginaire de la robinsonnade. Dans les Confessions, au livre VII, il raconte comment, en route pour le secrétariat d’ambassade qui l’attendait à Venise, son vaisseau est mis en quarantaine à Gênes, qui se protège alors d’une épidémie de peste. On donne à Rousseau le choix de rester sur le navire, en compagnie de ses camarades, ou de passer ce délai dans le lazaret désert, où il serait seul avec lui-même. Il choisit cette seconde solution, et ne s’en repent pas : « Tout cela ne me fit pas repentir d'avoir choisi le lazaret plutôt que la felouque; et, comme un nouveau Robinson, je me mis à m'arranger pour mes vingt-un jours comme j'aurais fait pour toute ma vie […] Je passai de la sorte quatorze jours; et j'aurais passé la vingtaine entière sans m'ennuyer un moment ». Sans doute faut-il rappeler ici que le Robinson Crusoe de Daniel Defoe (1719, première traduction française en 1720) est l’unique ouvrage auquel doit se résumer la bibliothèque d’Emile : « Ce livre sera le premier que lira mon Emile; seul il composera durant longtemps toute sa bibliothèque, et il y tiendra toujours une place distinguée. Il sera le texte auquel tous nos entretiens sur les sciences naturelles ne serviront que de commentaire. Il servira d'épreuve durant nos progrès à l'état de notre jugement; et, tant que notre goût ne sera pas gâté, sa lecture nous plaira toujours. Quel est donc ce merveilleux livre? Est-ce Aristote? Est-ce Pline? Est-ce Buffon? Non; c'est Robinson Crusoé » (livre III). Il est vrai que le Robinson des Rêveries est un Robinson oisif, et contemplatif ; le Robinson de l’Emile est au contraire un travailleur, et le livre de Defoe une sorte de manuel universel du bricolage, une encyclopédie du do it yourself. Le premier marque l’état que l’on atteint en régressant vers l’origine ; le second marque l’état depuis lequel on part quand on s’achemine vers l’état civil : « Je veux que la tête lui en tourne, qu'il s'occupe sans cesse de son château, de ses chèvres, de ses plantations; qu'il apprenne en détail, non dans des livres, mais sur les choses, tout ce qu'il faut savoir en pareil cas […] Je veux qu'il s'inquiète des mesures à prendre, si ceci ou cela venait à lui manquer, qu'il examine la conduite de son héros, qu'il cherche s'il n'a rien omis, s'il n'y avait rien de mieux à faire ».
         A l’utopie laborieuse de l’Emile, il faut donc opposer la robinsonnade de pure rêverie de la cinquième promenade. En ce sens, le monarque de l’île Saint-Pierre est un nouveau Saint-Preux. La poétique de l’insularité, en relation avec le séjour du célèbre naufragé, hante en effet discrètement le texte de La Nouvelle Héloïse. Rapportant le tour du monde qu’il a fait pour fuir son amour désormais interdit pour Julie d’Etange, devenue madame de Wolmar, Saint-Preux, exilé mélancolique, évoque avec nostalgie son séjour sur une île du bout du monde : « J'ai séjourné trois mois dans une île déserte et délicieuse, douce et touchante image de l'antique beauté de la nature, et qui semble être confinée au bout du monde pour y servir d'asile à l'innocence et à l'amour persécutés » (IV, 3). Nous apprenons par une autre lettre (IV, 11 : la description du jardin secret de l’Elysée au centre de Clarens, autre île dévouée à la seule nature) qu’il s’agit de l’île Juan Fernandez. C’est sur cette île en effet, qui se trouve à 800 km au large de Santiago du Chili, qu’en 1705 fut abandonné par son capitaine, avec lequel il n’avait cessé de se quereller, l’Ecossais Alexandre Selkirk. Il y resta quatre ans et quatre mois, et fut le modèle dont s’inspira Defoe pour son roman. Rousseau avait lu en 1757 une description enchanteresse de cette île dans le Voyage autour du monde de George Anson (Genève, 1750), alors célèbre, et s’inspire de ce récit pour tracer l’itinéraire imaginaire de Saint-Preux désespéré. Il y a ainsi une sorte de rêverie robinsonne qui traverse tout son œuvre, et qui ne devient vraiment explicite que dans la cinquième promenade. Ajoutons que le souvenir du Voyage autour du monde est également présent dans les deux îles, la grande et la petite, de la cinquième rêverie : dans la même lettre où il évoque les charmes de l’île Juan Fernandez, sans la nommer toutefois, Saint-Preux fait encore l’éloge d’une « seconde île déserte, plus inconnue, plus charmante encore que la première ». Il s’agit, comme nous l’apprend encore la lettre sur le paradis élyséen (IV, 11, mais aussi 10), de l’île de Tinian (Pléiade II, 1584), une île de l’archipel des Mariannes, en Micronésie. Les îles des Philippines et d’Océanie se constituent dans l’imaginaire occidental, au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle, comme une sorte de paradis terrestre pour une vie de loisir perpétuel, qu’on ne nomme pas encore « vacance ». C’est ainsi que la grande île Saint-Pierre est à la petite île au centre du lac de Bienne comme Juan Fernandez dans l’océan pacifique, royaume de Robinson, est à Tinian dans la mer des Philippines. Les rêves de l’insularité se perpétuent en écho dans le réseau des correspondances tissé par l’écriture.

La vie « oiseuse »

         Le Robinson de Defoe, comme celui de l’Emile, travaille. Il n’a pas un moment de répit, sue sang et eau pour réaliser les plus inutiles constructions (ainsi le navire trop pesant qu’il ne réussira jamais à mettre à flots), et consacre ses rares loisirs à la lecture austère de la Bible. Le roi de Saint-Pierre, en revanche, choisit bravement de ne rien faire, et jouit de la plus totale oisiveté. Ses livres mêmes sont restés dans la malle : « Le précieux farniente fut la première et la principale de ces jouissances que je voulus savourer ». Jean-Jacques est en ce sens un anti-Robinson, un Robinson de l’état de nature comme celui de Defoe était Robinson de l’état civil, préfigurant ainsi le Robinson inversé de Michel Tournier, qui fait du serviteur le maître de son maître, et de Vendredi l’initiateur à la vie sauvage. Ni maître ni serviteur, ou presque, sur l’île bienheureuse de l’origine, au centre du lac de Bienne. Rien d’autre que l’espace circonscrit du farniente, traduction littérale du français « fainéant ». On sait que l’italien, langue chantante et accentuée, est plus proche de la langue passionnée de l’origine que le français, langue raisonneuse et articulée. L’art de ne rien faire est une sagesse qui se perd dans les pays du nord, assujettis au besoin, et qui se cultive davantage dans les pays du sud, qui se livrent sans retenue aux transports du sentiment. Le mot « besogne », proche de « besoin », vient du francique, langue du nord, bisunnia, et le mot « travail » qui lui correspond dans les langues du sud est un mot odieux, qui vient du tripalium latin, supplice qu’on infligeait aux esclaves rebelles. Cependant, ne fait-on pas toujours quelque chose, même quand on ne fait rien ? Que fait donc celui qui s’emploie à ne rien faire ? En quoi consiste « l'occupation délicieuse et nécessaire d'un homme qui s'est dévoué à l'oisiveté » ?
         L’insulaire se consacre en premier lieu à la rêverie et à la contemplation ; il peut alors mettre en pratique cette communication muette avec le monde qui s’accomplit dans la promenade du botaniste ; les bras chargés de plantes et de fleurs, il peut ensuite revenir, sans crainte de s’ennuyer, parmi la société des hommes, ou plutôt dans cette microsociété que constitue la communauté des résidents de l’île Saint-Pierre. Donc : rêver et contempler, d’abord ; herboriser ensuite ; jouir enfin d’une société idyllique.

         Rêver

         L’opération consiste dans le fait de suspendre l’affairement du travail pour se livrer au pur sentiment de l’existence : « Le précieux farniente fut la première et la principale de ces jouissances que je voulus savourer dans toute sa douceur, et tout ce que je fis durant mon séjour ne fut en effet que l'occupation délicieuse et nécessaire d'un homme qui s'est dévoué à l'oisiveté ». La « vie oiseuse » : au début du livre septième des Confessions, Jean-Jacques fait l’aveu de son véritable talent, celui de se consacrer à  « la vie oiseuse et tranquille pour laquelle je me sentais né ». Et au livre XII, rapportant son arrivée à l’île Saint-Pierre, il rapporte avoir reconnu en ce lieu l’asile idéal pour  y réaliser sa plus authentique destination : ne rien faire : « Je prenais donc en quelque sorte congé de mon siècle et de mes contemporains, et je faisais mes adieux au monde en me confinant dans cette île pour le reste de mes jours; car telle était ma résolution, et c'était là que je comptais exécuter enfin le grand projet de cette vie oiseuse, auquel j'avais inutilement consacré jusqu'alors tout le peu d'activité que le ciel m'avait départie. Cette île allait devenir pour moi celle de Papimanie, ce bienheureux pays où l'on dort : "On y fait plus, on n'y fait nulle chose" (4). Ce plus était tout pour moi, car j'ai toujours peu regretté le sommeil ; l'oisiveté me suffit ; et pourvu que je ne fasse rien, j'aime encore mieux rêver éveillé qu'en songe ». Rêver, c’est donc songer éveillé, c'est maintenir l’activité de la vie à la limite de son anéantissement dans le sommeil. C’est goûter la volupté d’une vie minimale, une vie pure et simple réduite au mouvement essentiel qui l’anime. D’une telle vie, on peut dire quelle est absolument libre, comme on dit d’un vélo, qui se laisse aller selon la pente, qu’il roule en roue « libre ». La vie oiseuse, dans l’état de nature, est liberté ; mais elle est contrainte dans l’état civil, exposée aux regards des autres, mise en demeure de se justifier ou de s’excuser : « L'oisiveté des cercles est tuante, parce qu'elle est de nécessité; celle de la solitude est charmante, parce qu'elle est libre et de volonté. Dans une compagnie il m'est cruel de ne rien faire, parce que j'y suis forcé. Il faut que je reste là cloué sur une chaise ou debout, planté comme un piquet, sans remuer ni pied ni patte, n'osant ni courir, ni sauter, ni chanter, ni crier, ni gesticuler quand j'en ai envie, n'osant pas même rêver » (Confessions XII). L’oisiveté que célèbre Jean-Jacques n’est pas inactive, elle ne fait pas rien mais s’occupe à des riens ; elle est ludique et met dans ses amusements le sérieux que l’enfant met dans ses jeux : « L'oisiveté que j'aime n'est pas celle d'un fainéant qui reste là les bras croisés dans une inaction totale, et ne pense pas plus qu'il n'agit. C'est à la fois celle d'un enfant qui est sans cesse en mouvement pour ne rien faire, et celle d'un radoteur qui bat la campagne, tandis que ses bras sont en repos. J'aime à m'occuper à faire des riens, à commencer cent choses, et n'en achever aucune, à aller et venir comme la tête me chante, à changer à chaque instant de projet, à suivre une mouche dans toutes ses allures, à vouloir déraciner un rocher pour voir ce qui est dessous, à entreprendre avec ardeur un travail de dix ans, et à l'abandonner sans regret au bout de dix minutes, à muser enfin toute la journée sans ordre et sans suite, et à ne suivre en toute chose que le caprice du moment. » (Confessions XII). On ne saurait être oisif en société, puisque le sérieux de son occupation doit être légitimé par le tribunal des gens laborieux ; dans la nature seulement, on peut être oisif en toute innocence. On n’est pas mis en demeure de donner sens à son comportement, l’on peut au contraire se livrer en toute liberté au plaisir du non-sens.
         Il y a beaucoup de sérieux dans l’oisiveté comme dans les jeux d’enfant : ne rien faire, c’est n’être attentif qu’à la qualité de l’instant, c’est se mettre à l’écoute de l’être, s’étonner de la présence. Le bonheur du jeu enfantin vient de ce qu’il s’accomplit dans l’instant, dans l’innocence de la pré-réflexion. L’oisiveté est l’art de jouir de l’immédiateté, de l’immédiatement présent. Jean-Jacques est extraordinairement sensible à la qualité atmosphérique de l’instant, à la contingence du donné, au présent du présent. Ainsi, à propos de la période heureuse où le jeune Jean-Jacques faisait partie de la maîtrise de la cathédrale Saint-Pierre de Genève (la cathédrale et l’île partagent le même patronage), Rousseau, qui se souvient alors de quantités de détails, note : « Dans les situations diverses où je me suis trouvé, quelques-uns ont été marqués par un tel sentiment de bien-être, qu'en les remémorant j'en suis affecté comme si j'y étais encore. Non seulement je me rappelle les temps, les lieux, les personnes, mais tous les objets environnants, la température de l'air, son odeur, sa couleur, une certaine impression locale qui ne s'est fait sentir que là, et dont le souvenir vif m'y transporte de nouveau » (Confessions III, Pléiade I, 122). Et il s’empresse de faire l’inventaire à la fois amusé et précis de ces insignifiances mémorables. Il revient sur ce trait de son caractère dans un remarquable passage de Rousseau juge de Jean-Jacques, évoquant précisément le repos de la vie « oiseuse » si nécessaire à son esprit : « Le contemplatif Jean-Jacques, en tout autre temps si peu attentif aux objets qui l’entourent a souvent grand besoin de ce repos et le goûte alors avec une sensualité d’enfant dont nos sages ne se doutent guère. Il n’aperçoit rien, sinon quelque mouvement à son oreille ou devant ses yeux, mais c’en est assez pour lui. Non seulement une parade de foire, une revue, un exercice, une procession l’amusent ; mais la grue, le cabestan, le mouton, le jeu d’une machine quelconque, un bateau qui passe, un moulin qui tourne, un bouvier qui laboure, des joueurs de boule ou de battoir, la rivière qui court, l’oiseau qui vole attachent ses regards » (Deuxième dialogue, Pléiade I 816-817). Le rien, qui est l’objet de la rêverie, n’est pas rien, mais en vérité quantité de petites choses, de sensations instantanées qui marquent le mystère du présent. Instantané miraculeusement saisis, prélevés sur l’écoulement du temps : « un bateau qui passe, un moulin qui tourne ». L’attention ne s’attache à aucun objet en particulier parce qu’en chacun d’entre eux, ce qu’elle perçoit, ce n’est pas l’objet lui-même, mais l’intensité de l’instant dont la sensation n’est que le signe ; et plus encore le sentiment intime de l’existence que le signe un instant suscite et motive. La rêverie est la différentielle de l’être, et comme le premier frémissement de sa naissance. Dans la rêverie, le moi et le monde redeviennent simultanément présents, et c’est cet avènement qui donne tout son poids à cette expérience métaphysique.
         Parce que son attention ne se fixe ni ne s’attache à rien, le rêveur s’affranchit de son engagement dans le monde, il se retranche du monde pour mieux en considérer le spectacle. La rêverie implique ainsi le recul ou l’élévation que doit prendre le spectateur pour embrasser l’amplitude du panorama. Il fait retraite non par mépris du monde, mais au contraire pour mieux en apprécier le spectacle. Dans cette distance, s’ouvre l’écart du désintéressement esthétique qui rend possible l’avènement de la beauté : « m'asseyant tantôt dans les réduits les plus riants et les plus solitaires pour y rêver à mon aise, tantôt sur les terrasses et les tertres, pour parcourir des yeux le superbe et ravissant coup d'œil du lac et de ses rivages couronnés d'un côté par des montagnes prochaines et de l'autre élargis en riches et fertiles plaines, dans lesquelles la vue s'étendait jusqu'aux montagnes bleuâtres plus éloignées qui la bornaient ». Jouissance de tenir tout un monde dans l’horizon d’un seul regard, sans pour autant se compromettre en son agitation. Spectacle panoramique qui extrait le moi du monde pour poser le monde devant le moi. Le monde est ma représentation. Je suis le maître de l’île et le roi de ce monde, qui tout entier est mon royaume, enclos dans l’enceinte de l’horizon : « Je suivais d'ordinaire un but de promenade; c'était d'aller débarquer à la petite île, de m'y promener une heure ou deux, ou de m'étendre au sommet du tertre sur le gazon, pour m'assouvir du plaisir d'admirer ce lac et ses environs, pour examiner et disséquer toutes les herbes qui se trouvaient à ma portée, et pour me bâtir, comme un autre Robinson, une demeure imaginaire dans cette petite île. Je m'affectionnai fortement à cette butte » (Confessions XII).
         La rêverie est ainsi extrême sensibilité à la présence du monde, dans sa factualité. Et la présence au monde est donnée, sur l’île, sans médiation. Il suffit d’en recevoir le présent. C'est pourquoi il est inutile d’écrire, c'est-à-dire inutile de dire, ni de lire : il suffit de vivre. « Un de mes plus grands délices était surtout de laisser toujours mes livres bien encaissés et de n'avoir point d'écritoire. Quand de malheureuses lettres me forçaient de prendre la plume pour y répondre, j'empruntais en murmurant l'écritoire du receveur, et je me hâtais de la rendre dans la vaine espérance de n'avoir plus besoin de la remprunter ». Ecrire, penser, fixe l’esprit ; celui du rêveur est au contraire flottant, il ne s’attache à rien et touche à tout, il se perd dans l’indéterminé. Renonçant à toute initiative, le rêveur se laisse dériver au fil de l’eau et son imagination inconstante est fluide comme l’eau, sans rien en lui qui pèse ou qui pose. L’attention se pétrifie dans l’effort laborieux, elle se liquide inversement dans la rêverie : « je m'esquivais et j'allais me jeter seul dans un bateau que je conduisais au milieu du lac quand l'eau était calme, et là, m'étendant tout de mon long dans le bateau les yeux tournés vers le ciel, je me laissais aller et dériver lentement au gré de l'eau, quelquefois pendant plusieurs heures, plongé dans mille rêveries confuses mais délicieuses, et qui sans avoir aucun objet bien déterminé ni constant ne laissaient pas d'être à mon gré cent fois préférables à tout ce que j'avais trouvé de plus doux dans ce qu'on appelle les plaisirs de la vie ». Rêver au fil de l’eau : le mouvement de l’eau répond au mouvement de l’esprit, l’âme est aussi fluide et changeante que le reflet à la surface du lac. Rien ne retient l’intérêt, rien ne fait obstacle ; la fluidité est transparence : « romanesques rivages qui bordaient une vaste étendue d'eau claire et cristalline ». Confessions XII : « J'ai toujours aimé l'eau passionnément, et sa vue me jette dans une rêverie délicieuse, quoique souvent sans objet déterminé ». C’est que l’eau est sans mémoire, elle ne conserve aucune trace, et le trouble s’y apaise aussitôt tandis que la surface redevient miroir ondulant. Tout s’y dissous, y compris les îles : « Tout est dans un flux continuel sur la terre : rien n'y garde une forme constante et arrêtée ». L’eau de Rousseau n’est pas profonde, elle est moirée, jeux de surface, l’eau est un jeu de lumières perpétuellement mouvant mais pourtant immobile. Eau miroir : elle ne réfléchit que l’extériorité, elle s’annule dans la lumière qu’elle redouble, à la façon du rêveur qui disparaît pour n’être plus que le clair miroir du paysage, à la façon du sujet sensible qui n’est qu’ouverture au monde et s’identifie à sa pure présence.
         Le mouvement d’ondulation à la surface du lac est un mélange de mouvement et d’immobilité (le rythme est un mouvement qui revient sur lui-même, il est en quelque sorte un mouvement immobile) qui réussit la synthèse de la succession temporelle avec la simultanéité de l’éternité. Le mouvement, dans sa répétition hypnotique, rejoint l’immobilité de l’éternité : « l'agitation de l'eau fixant mes sens » : le mouvement est paradoxalement « fixation ». L’âme du rêveur, oscillante et sans objet déterminé, s’identifie à la barcarolle du lac. Confessions XII : « J'ai toujours aimé l'eau passionnément, et sa vue me jette dans une rêverie délicieuse, quoique souvent sans objet déterminé ». Rythme et bercement, barque et berceau : la vie s’apaise et se met en phase avec sa respiration la plus intérieure. Le rêveur ne fait pas œuvre de travail, mais « d’amusement ». Amusement n’est pourtant pas divertissement : le second nous détourne de nous-mêmes pour nous précipiter en quelque chasse, à la poursuite d’un bien qui nous est extérieur ; mais le premier, suspendant toute vaine activité, nous réconcilie avec nous-mêmes, nous laisse le loisir de rentrer en nous-mêmes, et nous initie ainsi à l’essentiel en nous rendant attentif au sentiment de l’existence qui palpite au fond de notre cœur, comme la barque sur le lac. Le mouvement de l’eau nous fait entendre le métronome le plus originaire et le plus intime. Ni eau vive, ni eau morte, mais eau frémissante du lac, vie frissonnante du reflet et de la lumière. « L’uniformité du mouvement continu » : le mouvement devient synonyme d’immobilité, d’uniformité, et le temps d’éternité. Ni la rivière (eau vive), ni la mer (eau déferlante), mais le lac (l’eau ondoyante). « Admirable tremblement du temps ». Claudel : « L’eau est le regard de la terre, son appareil à regarder le temps » (L’oiseau noir et le soleil levant, cité par Bachelard, L’eau et les rêves, p. 45).
         Le rythme de la vague, ou plutôt de la vaguelette, est alors comme l’écho ou le correspondant de la plus intime vibration qui respire dans le fond de notre âme. L’un « supplée » à l’autre, en une équivalence parfaite qui redonne vie au temps perdu de l’unité. En une sorte d’adagio métaphysique, la barcarolle du lac répond au souffle de l’esprit ; et l’indétermination de la nuit tombante redouble dans l’extériorité l’attention flottante de l’âme qui, dans l’intériorité, se laisse dériver au fil de la rêverie. Cette barcarolle est un nocturne : « J'allais volontiers m'asseoir au bord du lac sur la grève dans quelque asile caché ; là le bruit des vagues et l'agitation de l'eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fusse aperçu. Le flux et reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion sur l'instabilité des choses de ce monde dont la surface des eaux m'offrait l'image : mais bientôt ces impressions légères s'effaçaient dans l'uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui sans aucun concours actif de mon âme ne laissait pas de m'attacher au point qu'appelé par l'heure et par le signal convenu je ne pouvais m'arracher de là sans effort. »
         Le monde s’intériorise et le moi se fait monde. Le flux de l’eau s’identifie à la respiration du rêveur. La pitié engendre une symbiose parfaite entre le moi et le monde : la dissociation du sujet et de l’objet, qui est la condition de la réflexion, s’efface, et la sensibilité revient progressivement à son état naissant, à l’indifférenciation de l’origine. La rêverie indéterminée du vol plané de l’imagination en son libre jeu (les ailes de l’imagination portent le rêve : « ils ne m'empêcheront pas du moins de m'y transporter chaque jour sur les ailes de l'imagination ») coïncide avec le spectacle d’un monde indéterminé et fluide, qui s’offre à une attention flottante, attentive seulement au « charme » de l’instant (« un état simple et permanent, qui n'a rien de vif en lui-même, mais dont la durée accroît le charme au point d'y trouver enfin la suprême félicité »). Ainsi fusionnent la fiction de la rêverie avec le monde environnant, l’imaginaire avec le réel : « j'assimilais à mes fictions tous ces aimables objets, et me trouvant enfin ramené par degrés à moi-même et à ce qui m'entourait, je ne pouvais marquer le point de séparation des fictions aux réalités, tant tout concourait également à me rendre chère la vie recueillie et solitaire que je menais dans ce beau séjour ».
         Que fait-on quand on ne fait rien, avons-nous demandé. A quoi pense-t-on quand on se persuade qu’on ne pense à rien, demandait Descartes. Une fois encore, c’est à l’auteur des Passions de l’âme que l’auteur de la cinquième rêverie doit être associé. Dans une lettre célèbre, Descartes conseillait à la mélancolique Elisabeth, princesse en exil du royaume de Bohême, de s’exercer à cette béatitude de la rêverie en laquelle Rousseau discerne à son tour la plus haute philosophie de l’existence, et la source toujours vive d’une inépuisable joie : « Il se faut entièrement délivrer l’esprit de toutes sortes de pensée tristes, conseille Descartes en médecin de l’âme mélancolique, et même aussi de toutes sortes de méditations sérieuses touchant les sciences, et ne s’occuper qu’à imiter ceux qui, en regardant la verdeur d’un bois, les couleurs d’une fleur, le vol d’un oiseau, et telles choses qui ne requièrent aucune attention, se persuadent qu’ils ne pensent à rien. Ce qui n’est pas perdre le temps mais le bien employer » (mai ou juin 1645, Pléiade 1187).  Le philosophe du cogito conseille ainsi de ne pas penser, ou plutôt de ne penser à rien, ou plutôt de se persuader qu’on ne pense à rien. Car l’âme pense toujours, puisque c’est par la pensée qu’elle touche à l’être, et qu’elle s’annulerait dans le néant en cessant de penser : « La raison pour laquelle je crois que l’âme pense toujours est la même qui me fait croire que la lumière luit toujours, bien qu’il n’y ait point d’yeux qui la regardent » (au P. Gibieuf, 19-1-1642). Quand donc on se persuade qu’on ne pense à rien, il faut bien tout de même qu’on pense à quelque chose. A quoi donc ? Il serait un peu long, et trop éloigné de notre sujet, de montrer que l’âme qui s’entraîne à ne penser à rien ne pense qu’à l’impensable, c'est-à-dire à l’évidence nécessairement confuse de l’union substantielle de l’âme avec le corps, ou au mystère de l’incarnation (voyez, sur ce site même, « Descartes et la mélancolie », dans la section « Auteurs »). C’est par cette union que mon âme est mise au monde, sujette à la passion, et à la première d’entre elles, l’admiration que suscite en elle le spectacle monde et le dévoilement de la présence. Ainsi le rêveur ne se sait pas existant, mais se sent exister d’une connaissance qui est indissociablement sensible et spirituelle, il fait l’expérience originaire de sa mise au monde, dans l’indissociable union du moi et du monde qui précède toute réflexion.

         Herboriser

         Cependant, la respiration minimale de la rêverie se maintient au seuil de l’inexistence, il s’en faut d’un infiniment petit pour qu’elle tombe en léthargie. Il faut donc l’entretenir par une activité qui assure sa continuité, éveiller un intérêt « amusé », ce qui signifie « désintéressé », pour le monde sans pour autant engager la volonté dans le monde, sans l’impliquer dans le sérieux ou l’effectif de la situation. Maintenir le détachement de la rêverie tout en l’attachant à l’insignifiance d’un objet, assez intéressant pour réveiller l’attention, mais suffisamment futile aussi pour ne pas fixer l’intérêt. Ainsi l’enfant, à la fois engagé dans et détaché de son jeu, s’y adonnant avec sérieux mais s’en détournant en un instant, et l’oubliant aussitôt. Cette activité à la fois ludique et sérieuse, à la fois laborieuse et oisive, c’est celle du botaniste : le promeneur solitaire herborise, il apprend méthodiquement à admirer le don du phénomène comme l’éclosion des fleurs ou l’épanouissement des fruits. Il se maintient dans l’émerveillement de la présence. Dans la deuxième promenade déjà, la rêverie du botaniste était le prélude de la révélation de la béatitude. Elle en est maintenant l’accompagnement, l’exercice méthodique qui en soutient et en prolonge l’attention désintéressée.
         « J'étais alors dans ma première ferveur de botanique, pour laquelle le docteur d'Ivernois m'avait inspiré un goût qui bientôt devint passion ». L’oisiveté rêveuse se donne alors une tâche considérable : « J'entrepris de faire la Flora petrinsularis et de décrire toutes les plantes de l'île sans en omettre une seule, avec un détail suffisant pour m'occuper le reste de mes jours ». Le roi Robinson fait l’inventaire de ses propriétés. Jouissance d’un monde clos, descriptible en sa totalité. Le cercle de l’immanence est fermé. Le monde est contenu dans l’encyclopédie de l’herbier.
         Herboriser n’est pas travailler, ni écrire, mais s’amuser : « Ne voulant plus d'œuvre de travail il m'en fallait une d'amusement qui me plût et qui ne me donnât de peine que celle qu'aime à prendre un paresseux. J'entrepris de faire la Flora petrinsularis… ». Confessions XII : « La botanique, telle que je l'ai toujours considérée, et telle qu'elle commençait à devenir passion pour moi, était précisément une étude oiseuse, propre à remplir tout le vide de mes loisirs, sans y laisser place au délire de l'imagination, ni à l'ennui d'un désœuvrement total ». Assez absorbante pour éviter l’ennui, assez ludique pour esquiver l’attachement passionnel. Retrouver le sérieux que l’enfant met dans ses jeux.
         Septième promenade : « La botanique est l'étude d'un oisif et paresseux solitaire : une pointe et une loupe sont tout l'appareil dont il a besoin pour les observer. Il se promène, il erre librement d'un objet à l'autre, il fait la revue de chaque fleur avec intérêt et curiosité, et sitôt qu'il commence à saisir les lois de leur structure il goûte à les observer un plaisir sans peine aussi vif que s'il lui en coûtait beaucoup. Il y a dans cette oiseuse occupation un charme qu'on ne sent que dans le plein calme des passions mais qui suffit seul alors pour rendre la vie heureuse et douce ». Etude oiseuse, travail paresseux. Mais il y faut le calme des passions, sans lequel l’esprit ne saurait s’abandonner au seul sentiment de l’existence, ni à l’admiration désintéressée du monde.
         Travailler est interposer une médiation entre soi et le monde, dans un but de domination et d’exploitation. C’est briser l’immédiateté et opacifier la transparence. Inversement, herboriser est se mettre à l’écoute en direct du monde, suivre une leçon de choses, accepter de n’être que le disciple du phénomène : « Le botaniste ne souffre point d’intermédiaire entre la nature et lui. Il n’admet pour vrai que ce qu’elle lui montre, il rejette tout ce que les hommes veulent ajouter de leur chef. Il quitte la plante au moment que le médecin s’en empare » (Fragments, IV, 1250). Entre le naturaliste et la nature, la communication est immédiate, la fleur porte son âme sur son visage, le phénomène se donne pour ce qu’il est. Jean-Jacques converti à la botanique n’écrit plus, sinon avec dégoût : il décrit. Il écrit sous la dictée de la nature. Décrire, est le contraire d’écrire : c’est copier et non composer. Jean-Jacques note la flore comme il copiait la musique. Rousseau avait inventé une écriture musicale plus transparente que la traditionnelle, et qui se faisait par chiffres ; il aurait inventé également, selon Bernardin de Saint-Pierre, une écriture algébrique pour exprimer de façon concise tous les caractères d’une fleur (5). Ecriture immédiate, transposition musicale d’un mode dans un autre : en un coup d’œil, elle se laisse déchiffrer, à la façon de la fleur elle-même, et sans passer par l’arbitraire du signe, par la médiation d’une convention. Pourtant, Jean-Jacques aurait abandonné cette algèbre de la nature, si transparente fût-elle, prenant conscience que rien ne saurait se substituer à la fraîcheur et l’immédiateté de l’impression sensible.
         Herboriser, ce n’est pas composer, c’est transcrire sous la dictée de la nature, c’est apprendre à voir. « Leçon de choses ». Le livre de la nature se substitue au livre de la culture, comme la flore à la fable : « j'allais demandant si l'on avait vu les cornes de la brunelle comme La Fontaine demandait si l'on avait lu Habacucs » (6) ; ou à la bibliothèque : « Au lieu de ces tristes paperasses et de toute cette bouquinerie, j'emplissais ma chambre de fleurs et de foin ». Le seul ouvrage qui sort des caisses est, apparemment, le Systema Naturae de Linné. Encore ne le consulte-t-on que fort peu : mépris de Jean-Jacques pour la nomenclature. Il s’agit d’apprendre à voir, non de savoir, de se mettre à l’école de la nature, et non à celle des maîtres. La leçon du maître est alors celle, silencieuse, des formes végétales : « Rien n'est plus singulier que les ravissements, les extases que j'éprouvais à chaque observation que je faisais sur la structure et l'organisation végétale et sur le jeu des parties sexuelles dans la fructification, dont le système était alors tout à fait nouveau pour moi ».
         L’émerveillement du botaniste vient de la découverte de l’organisation jusque dans l’infiniment petit : « On dit qu'un Allemand a fait un livre sur un zeste de citron, j'en aurais fait un sur chaque gramen des prés, sur chaque mousse des bois, sur chaque lichen qui tapisse les rochers, enfin je ne voulais pas laisser un poil d'herbe, pas un atome végétal qui ne fût amplement décrit ». Mais le détail caractéristique (le botaniste s’arme d’une loupe) se retrouvant en chaque fleur et chaque plante, l’infiniment petit rejoint l’infiniment grand dans la correspondance du « système de la nature », dans le tout de ce monde en sa généralité et son indétermination, et pour cette raison même unique objet de l’attention flottante de la rêverie. Ainsi se répondent le détail et l’ensemble comme se répondent les instruments dans l’orchestre symphonique : « Cette constante analogie, et pourtant cette variété prodigieuse qui règne dans leur organisation, ne transporte que ceux qui ont déjà quelque idée du système végétal. Les autres n'ont, à l'aspect de tous ces trésors de la nature, qu'une admiration stupide et monotone. Ils ne voient rien en détail, parce qu'ils ne savent pas même ce qu'il faut regarder; et ils ne voient plus l'ensemble, parce qu'ils n'ont aucune idée de cette chaîne de rapports et de combinaisons qui accable de ses merveilles l'esprit de l'observateur » (Confessions XII). Ainsi retrouvons-nous, au sein de la nature, dans la rêverie du botaniste, la même coïncidence des opposés, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, que nous avons rencontrée, dans l’âme intime du rêveur, entre le resserrement du cœur qui se rend attentif au plus intime, à l’infime et essentielle palpitation du temps, et l’expansion de l’âme qui s’identifie à l’univers de l’innocence retrouvé.
         Le botaniste s’émerveille encore devant les miracles d’une sexualité sans accouplement : « les ravissements, les extases que j'éprouvais à chaque observation que je faisais sur la structure et l'organisation végétale et sur le jeu des parties sexuelles dans la fructification ». La sagesse de la plante enseigne le bonheur d’une solitude féconde, non stérile. L’hermaphroditisme de la fleur la met à l’abri du péril de l’aliénation : parfaite, elle se suffit à elle-même comme un dieu. Elle est à l’image de la rêverie, qui se nourrit de sa propre substance, et se suffit à elle-même. Rousseau se montre fort intéressé par la fructification, qui est le résultat de la fécondation de la fleur : « mille petits jeux de la fructification que j'observais pour la première fois me comblaient de joie ». Le monde végétal se reproduit ainsi malgré l’immobilité qui isole chacun de ses membres, il s’enrichit dans l’oisiveté, il se répand avec paresse : « La constitution commune au plus grand nombre des Fleurs est d’être hermaphrodites ; et cette constitution paraît  en effet la plus convenable au règne végétal, où les individus dépourvus de tout mouvement progressif et spontané ne peuvent s’aller chercher l’un l’autre quand les sexes sont séparés. Dans les arbres et les plantes où ils le sont, la nature, qui sait varier les moyens, a pourvu à cet obstacle : mais il n’en est pas moins vrai généralement que des êtres immobiles doivent, pour perpétuer leur espèce, avoir en eux-mêmes tous les mouvements propres à cette fin » : Dictionnaire de botanique, article « Fleur » (IV, 1229).
         Le botaniste ne porte ainsi intérêt à la partie que pour mieux s’ouvrir à l’harmonie du tout. Herboriser n’est donc pas un travail de savant, qui ne veut qu’accumuler des connaissances, c’est une action de grâce, une prière intelligente adressée à la beauté du monde : « J'ai lu, rapporte-t-il dans la partie de Confessions XII qui relate le séjour dans l’île Saint-Pierre, qu'un sage évêque, dans la visite de son diocèse, trouva une vieille femme qui, pour toute prière, ne savait dire que Ô ! Il lui dit: Bonne mère, continuez de prier toujours ainsi; votre prière vaut mieux que les nôtres. Cette meilleure prière est aussi la mienne ». Cette prière d'Ô ! ne mime-t-elle pas, par les lèvres arrondies du fidèle qui la profère, le cercle du lac qui porte le nom du bienheureux saint Pierre et l'enveloppement de la circonscription qui conduit l'âme rêveuse à cet infiniment petit, ce presque rien qui scintille en son centre et lui ouvre la voie de l'immensité ?

         La société idyllique

         Comblé de grâces par la leçon muette des fleurs et des fruits, Jean-Jacques, son bouquet à la main, le cœur purifié de toute envie, peut revenir parmi les hommes : ainsi passe-t-il de la petite île, sauvage et vouée à la seule occupation du botaniste, à la grande île civilisée où l’attend, pour le repas pris en commun, une société qui n’est presque qu’une famille. Les membres qui composent le cercle de Saint-Pierre, à l’inverse des salons parisiens ou de la secte Holbachienne, ne sont ni philosophes, ni puissants, ni pressants : chacun peut y être lui-même sans se croire obligé de jouer un rôle : « d'autre société que celle du receveur, de sa femme et de ses domestiques, qui tous étaient à la vérité de très bonnes gens et rien de plus, mais c'était précisément ce qu'il me fallait ». Comme dans la société utopique de Clarens, l’inégalité n’y est pas encore devenue consciente d’elle-même, et chacun, le maître, le domestique et l’hôte de passage, peut s’y croire l’égal des autres. Le travail s’y répartit équitablement, le rêveur ne répugnant pas à se mettre à l’ouvrage, qui prend alors l’allure d’un jeu, non d’un labeur : « J'employais le reste de la matinée à aller avec le receveur, sa femme et Thérèse visiter leurs ouvriers et leur récolte, mettant le plus souvent la main à l'œuvre avec eux, et souvent des Bernois qui me venaient voir m'ont trouvé juché sur de grands arbres, ceint d'un sac que je remplissais de fruits, et que je dévalais ensuite à terre avec une corde ». Confessions XII : « Je me souviens qu'un Bernois, nommé M. Kirchberger, m'étant venu voir, me trouva perché sur un grand arbre, un sac attaché autour de ma ceinture, et déjà si plein de pommes, que je ne pouvais plus me remuer ». Travail il est vrai fort primitif, puisqu’il se limite à la cueillette. Le travailleur doit produire son œuvre ; le rêveur ne fait que recueillir les fruits que l’arbre a donnés. Seule la terre travaille ; l’homme, à la condition qu’il concourre intelligemment aux progrès de la fructification, ne fait que recevoir. On pense au célèbre récit des vendanges dans la société utopique de Clarens (Nouvelle Héloïse, V, 7), et peut-être faut-il soupçonner, dans cette fraternité du maître et de l’ouvrier, du rêveur et du domestique, le même paternalisme qui rend Julie familière à ses vignerons : on ne consent à descendre de sa condition que pour mieux les convaincre de demeurer dans la leur : « Voyant qu’on veut bien sortir pour eux de sa place, il s’en tiennent d’autant plus volontiers dans la leur » (V, 7). Rien pourtant ne permet ici d’insinuer ce doute : dans la société de Clarens, les liens sont étroits et les affections sont intenses ; chez les réfugiés de l’île Saint-Pierre, dans cette coalition de solitaires, ils sont au contraire assez relâchés pour se préserver de l’étiquette comme du trouble des passions. Chacun vaque à son affaire, tous se retrouvent avec plaisir et se quittent sans regret : « la société du petit nombre d'habitants était liante et douce sans être intéressante au point de m'occuper incessamment ». L’âge d’or, qui est pour l’auteur du Second Discours, ou de l’Essai sur l’origine des langues, dans le juste milieu entre l’imbécillité de l’état de nature et la dépravation de l’état civil, trouve ici son équivalent : une société pastorale, préindustrielle, qui se limite au cercle de la famille, qui vit dans des cabanes de branchages où tous se retrouvent, assez semblables à la maison du receveur au centre de l’île. Pourtant, dans le Second Discours, l’âge des cabanes est un optimum dans le développement de la perfectibilité, le sommet précaire d’une courbe, et par conséquent aussi l’origine d’un déclin : la cabane met fin à la vie errante et fixe la famille, mais elle suscite aussi le désir d’aller voir chez les voisins. C’est ainsi que les premiers liens se nouent, et que peu à peu les passions s’avivent : « De jeunes gens de différents sexes habitent des cabanes voisines, le commerce passager que demande la nature en amène bientôt un autre non moins doux et plus permanent par la fréquentation mutuelle. On s'accoutume à considérer différents objets et à faire des comparaisons; on acquiert insensiblement des idées de mérite et de beauté qui produisent des sentiments de préférence. A force de se voir, on ne peut plus se passer de se voir encore. Un sentiment tendre et doux s'insinue dans l'âme, et la moindre opposition devient une fureur impétueuse » (Second Discours, I). L’île remédie à ce danger : isolé du reste du monde, le rêveur n’est pas exposé au risque de la passion. Ou plutôt il n’a qu’une passion, qui favorise la rêverie et ne trouble pas la paix des contemplatifs : celle de la nature elle-même, de cette « ferveur de botanique, pour laquelle le docteur d'Ivernois m'avait inspiré un goût qui bientôt devint passion ». La passion dans l’état de nature est celle de l’enfant pour sa mère : elle fait se fusionner l’âme et le monde, que la réflexion et la rivalité avaient un moment séparés ; la passion dans l’état civil irrite au contraire les amours propres, et engendre distinctions et inégalités. La population paisible des isolés n’ignore pourtant pas les joies de la fête républicaine, celles du peuple rassemblé : « une haute terrasse plantée de deux rangs d'arbres borde l'île dans sa longueur, et dans le milieu de cette terrasse on a bâti un joli salon où les habitants des rives voisines se rassemblent et viennent danser les dimanches durant les vendanges ». Les fêtes des vendanges rassemblent les hommes entre eux et tous avec la nature ; elles célèbrent les noces mystiques de la terre qui donne son sang  et des hommes qui communient dans l’ivresse. Dans La Nouvelle Héloïse, la joie partagée des vendanges est longuement décrite en une lettre célèbre (V, 7) ; ici, il ne s’agit que d’une simple allusion, et il se pourrait bien que Jean-Jacques ait préféré à ces festivités bruyantes le silence de la petite île mitoyenne. Rousseau débarque sur l’île Saint-Pierre le 10 ou le 11 septembre 1765, et doit la quitter, son expulsion par le Conseil de Berne ayant été votée, le 25 octobre : c’est précisément la période des vendanges. Pourtant, la fête du vin est évoquée par la terrasse plutôt que par les danseurs qui l’envahissent : Rousseau désabusé préfère désormais la solitude aux joies ambiguës de la fraternité. La seule société à laquelle il accepte de faire partie est celle, minimale, des insulaires : le receveur et sa femme, Thérèse et Jean-Jacques : « Après le souper, quand la soirée était belle, nous allions encore tous ensemble faire quelque tour de promenade sur la terrasse pour y respirer l'air du lac et la fraîcheur. On se reposait dans le pavillon, on riait, on causait, on chantait quelque vieille chanson qui valait bien le tortillage moderne, et enfin l'on s'allait coucher content de sa journée et n'en désirant qu'une semblable pour le lendemain ». La chanson prolonge le rythme naturel du flux et du reflux de l’eau ; elle est en accord avec le chant silencieux de la nature elle-même. La société des hommes et l’univers naturel consonnent ensemble. Chanson populaire, peut-être enfantine, semblable aux romances que lui chantait sa tante, quand il était enfant, et dont l’émotion est à l’origine de sa « passion pour la musique » (7). C’est ainsi que le réfugié de Saint-Pierre retrouve, sur le déclin de son âge, les chants qui avaient bercé son enfance. Microcosme qui contient l’univers, l’île ouvre un espace qui se situe hors du monde, hors de l’espace ; mais elle est aussi l’île du temps retrouvé, où le passé redevient présent, un intervalle d’éternité dans le malheur du temps perdu.

L’expérience de l’éternité     

         L’expérience de la béatitude, systématiquement cultivée dans l’asile de l’île Saint-Pierre, dans l’exil du lac de Bienne, se développe en trois moments : le premier est celui de la concentration, l’âme du rêveur se rendant attentive à la seule intensité de l’instant, à la présence du présent, et découvrant en elle le don perpétuel de l’existence ; mais cette existence se manifeste alors à l’esprit comme respiration et rythme, mouvement toujours recommencé de l’anéantissement et de la renaissance ; enfin, le balancement rythmique de la rêverie met le contemplatif en symbiose avec le monde, auquel il s’identifie et en lequel il finit par disparaître. Il nous faut donc examiner en premier lieu la concentration, puis la respiration, enfin la disparition.

         Concentration
        
         A la circonscription physique de l’île répond une circonscription spirituelle : celle de l’autarcie, du bonheur d’être enfin restitué à soi-même : « ce séjour isolé où je m'étais enlacé de moi-même ». Enlacé renvoie ordinairement  au complot qu’on ourdit contre Jean-Jacques, aux pièges qu’on lui tend ; ici, c’est au contraire le sujet qui s’enlace de lui-même, en une sorte d’étreinte narcissique qui le rend suffisant, qui ne lui permet de jouir que de lui-même. Se nourrir de sa propre substance, se suffire à soi-même comme dieu : « je m'accoutumais peu à peu à nourrir mon cœur de sa propre substance et à chercher toute sa pâture au-dedans de moi » (deuxième promenade). Se resserrer en soi est le secret du bonheur, se disperser dans le monde est la voie du malheur : « O homme ! Resserre ton existence au-dedans de toi, et tu ne seras pas misérable » (Emile, II) ; « Il me semble que j'ai plus goûté la douceur de l'existence, que j'ai réellement plus vécu quand mes sentiments resserrés, pour ainsi dire, autour de mon cœur par ma destinée, n'allaient point s'évaporant au-dehors sur tous les objets de l'estime des hommes, qui en méritent si peu par eux-mêmes et qui font l'unique occupation des gens que l'on croit heureux » (Rêveries, IX). Par la grâce de l’exil, le rêveur revient à lui-même, il reprend ses esprits, il se rend attentif à la vie qui est en lui.
         La circonscription est donc aussi une concentration, l’écoute de ce qui est le plus intime, le plus immédiat. L’attention du rêveur se concentre sur la pure présence, sur l’existence actuelle, sur la qualité de l’instant.
         Il y a dans le mouvement de la rêverie un effet de grossissement de l’infiniment petit : peu à peu, l’attention se focalise sur la pointe du présent, qui devient le centre et le point aveugle de l’énigme de l’exister, de même que l’attention du botaniste se porte sur des détails de la constitution de la fleur, et s’arme pour cela d’une loupe.
        Le rêveur s’abandonne à la vie. Renonçant à l’action, il s’en remet à ce qu’on lui donne. Or, ce qui est donné, c’est l’existence même, et l’existence n’est donnée que dans le présent. Le sentiment de l’existence ne peut donc être éprouvé que par une conscience qui réussit à n’être attentive qu’au présent.
         Se circonscrire, c’est se rendre attentif au don perpétuel du présent ; c’est réussir à n’être que ce que l’on est, dans l’immédiateté de l’instant présent. Le vrai bonheur consiste à dire : « je suis tout entier où je suis » (Lettre à Mirabeau, du 31 janvier 1767, citée par Burgelin, p. 143). On reconnaît la formule biblique : « je suis qui je suis » ; le rêveur est semblable au dieu du mont Horeb : « De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d'extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence, tant que cet état dure on se suffit à soi-même comme Dieu. » Comme Dieu, le rêveur n’est plus que « celui qui suis », dans l’intensité d’un présent perpétuellement  renouvelé, dans la perfection d'une personne éternellement réaffirmée, dans la béatitude du temps retrouvé.
         « Se resserrer »,  c’est donc revenir à soi, pour jouir du « présent » de l’existence, de cet épanchement au plus profond de nous-mêmes, qui nous donne l’être. « Deviens qui tu es » : l’impératif du présent cher à Nietzsche trouve son origine dans le « soyez qui vous êtes » de la Nouvelle Héloïse : « Mes enfants […] soyez ce que vous êtes, et nous serons tous contents. Le danger n'est que dans l'opinion : n'ayez pas peur de vous, et vous n'aurez rien à craindre ; ne songez qu'au présent, et je vous réponds de l'avenir. » (IV, 12). Jouis du présent, sache n’être que ce que tu es dans le miracle de l’instant présent (et non pas : « fais effort pour devenir ce que tu n’es pas encore »). Montaigne : « C’est une absolue perfection, et comme divine, de savoir jouir loyalement de son être. Nous cherchons d’autres conditions, pour n’entendre l’usage des nôtres, et sortons hors de nous, pour ne savoir quel il y fait » (III, 12).
         La rêverie nous restitue à cela seul qui dure : le miracle ou le mystère du présent. Aucun objet ne s’y maintient mais le don de l’existence s’y perpétue. C’est là un bonheur qui dure, même si aucun objet ne vient occuper cet intervalle ou n’y demeure bien longtemps. Ce qui dure, ce n’est pas l’objet de la sensation, c’est la durée elle-même. Le monde progressivement s’efface, et seule demeure la pure présence du Temps. La rêverie exauce le désir d’éternité : « Je voudrais que cet instant durât toujours ». Contre la diaspora de la passion, le bonheur de la rêverie naît d’un intervalle d’éternité qui rassemble la totalité du temps dans l’instant suspendu, passé et avenir ramassés dans la seule intensité de l’instant absolu : « un état où l'âme trouve une assiette assez solide pour s'y reposer tout entière et rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé ni d'enjamber sur l'avenir ; où le temps ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours sans néanmoins marquer sa durée et sans aucune trace de succession ». Plénitude du présent par delà l’arrachement à soi de la passion temporelle : « un bonheur suffisant, parfait et plein, qui ne laisse dans l'âme aucun vide qu'elle sente le besoin de remplir ». La densité est le gage de la continuité. Le vide de l’ennui, le néant de l’angoisse, sont surmontés. L’épiphanie du présent transfigure l’âme du rêveur et le transporte dans le présent infiniment dense de l’éternité.
         Il s’agit donc d’une véritable expérience de l’être, esthétique et non spéculative, fondée sur le sentiment, et non sur le raisonnement. Le farniente, nullement futile, est l’appréhension de l’être dans l’intimité du présent. Cogito sensible, pré-réflexif : l’existence s’appréhende immédiatement elle-même, elle n’est plus qu’attention à elle-même.
         C’est de cette expérience que nous vient l’idée de l’existence divine : jouir de sa seule existence dans l’éternité du temps retrouvé (car le temps perdu n’est pas la perte des scènes enfuies dans le passé, c’est la perte du temps lui-même, qui nous est restitué par le miracle de la réminiscence, qui est l’attention extrême à l’impondérable présence des choses dans la qualité du présent). Il y a ainsi une preuve ontologique de la rêverie, puisque le sujet sensible ne se connaît plus que par un seul attribut : le pur exister. Dans la rêverie, seule l’existence, et rien d’autre, appartient à mon essence : je ne suis que l’acte de l’existence, qui est création perpétuée du mystère du présent. Je « dure », et la « durée » dit l’énigme de la continuation de l’être dans le néant du temps. « De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d'extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence, tant que cet état dure on se suffit à soi-même comme Dieu. Le sentiment de l'existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement et de paix, qui suffirait seul pour rendre cette existence chère et douce à qui saurait écarter de soi toutes les impressions sensuelles et terrestres qui viennent sans cesse nous en distraire et en troubler ici-bas la douceur ». « Impassible comme dieu même », lit-on dans la première promenade (« Tout est fini pour moi sur la terre. On ne peut plus m'y faire ni bien ni mal. Il ne me reste plus rien à espérer ni à craindre en ce monde et m'y voilà tranquille au fond de l'abîme, pauvre mortel infortuné, mais impassible comme Dieu même »). Le présent palpite dans le secret du temps comme des pépites d’or dans l’eau du fleuve, comme les reflets du soleil sur le lac. C’est donc au cœur même du temps, dans le don infime et essentiel du présent, que gît le trésor de l’éternité.

         Respiration

         L’éternité palpite dans le temps. Le flux et le reflux du lac nous ont déjà mis à l’écoute de ce rythme fondamental.
         Au sein de ce présent, respire rythmiquement l’éternité, et c’est de cette source que coule la continuité mélodique, que s’engendre l’infinité de la musique et du chant.
         Le bonheur de la rêverie est un bonheur qui dure, un état simple et permanent, une paix régulièrement rythmée par la respiration du temps. Régression au degré zéro de l’origine, basse fondamentale de toute vie. La précipitation du temps s’efface, quelque chose comme la béatitude d’un éternel retour advient. Béatitude sans passion : la passion est un événement, une rupture dans le flux du temps, un point dans l’uniformité. Inversement, ce bonheur consiste en l’uniformité même, il n’est pas un instant intense, il est le mouvement de la vie enfin réconciliée avec elle-même, en accord avec son rythme le plus profond et le plus propre : « Ces courts moments de délire et de passion, quelque vifs qu'ils puissent être, ne sont cependant, et par leur vivacité même, que des points bien clairsemés dans la ligne de la vie. Ils sont trop rares et trop rapides pour constituer un état, et le bonheur que mon cœur regrette n'est point composé d'instants fugitifs mais un état simple et permanent, qui n'a rien de vif en lui-même, mais dont la durée accroît le charme au point d'y trouver enfin la suprême félicité ». Les passions nous déchirent entre passé et avenir, elles nous font errer, comme le disait Pascal, en des temps qui ne sont pas les nôtres « Nous errons dans des temps qui ne sont pas nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient » (B 172). La rêverie nous restitue au temps qui est le nôtre, et qui est le souffle et la respiration de l’éternité.
         La fluidité de l’eau se fait alors l’écho du flux de l’exister dont la source est en moi. La vie palpite en moi comme la vague vient mourir sur la rive, aussitôt recommencée par une vague nouvelle. Création continue de Descartes (« Troisième Méditation » : « la conservation et la création ne diffèrent qu’au regard de notre façon de penser ») : à chaque instant, je suis rescapé du néant et maintenu miraculeusement dans l’être. L’existence est une grâce qui se perpétue, une source qui se renouvelle. Jouissance de cette fontaine, de cette renaissance : un atome d’éternité dans l’indéfini de la dépossession temporelle. A chaque instant, je reçois le don de l’être.
         Le rythme essentiel de l’être : à chaque instant nous mourons, et à chaque instant nous renaissons. Goethe : « Meurs et deviens » (« Stirb und werde ! », Selige Sehnsucht). A chaque instant, comme à l’origine, Dieu nous crée et perpétue en nous le miracle de l’exister. Emile et Sophie : « Délivré de l’inquiétude de l’espérance, et sûr de perdre ainsi peu à peu celle du désir, je tâchais de me mettre tout à fait dans l’état d’un homme qui commence à vivre. Je me disais qu’en effet nous ne faisons jamais que commencer, et qu’il n’y a point d’autre liaison dans notre existence qu’une succession de moments présents dont le premier est toujours celui qui est en acte. Nous naissons et nous mourons à chaque instant de notre vie » (Burgelin 142). La concentration de la rêverie sur le pur présent de l’existence est donc le prélude d’une expansion de l’âme dans la joie de la renaissance.
         Le sentiment de l’existence n’est pas identité ni conservation, il est création continue, éternité renouvelée. Il est rythme. Il est au fondement de toute écoute musicale. Il est l’écoute intime du phénomène d’existence. Dans la solitude qui me rend à moi-même, qui me fait attentif au miracle continu de l’existence, j’entends battre le cœur de l’être : « Mouvement continu que j’aperçois m’avertit que j’existe car il est certain que la seule affection que j’éprouve alors est la faible sensation d’un bruit léger, égal et monotone. De quoi donc est-ce que je jouis : de moi » (sur une carte à jouer : Pléiade I, 1166). Attentif au seul sentiment de l’existence, le rêveur n’entend plus que le rythme de sa propre respiration, le battement de son propre cœur, comme l’eau palpite sur les flancs de la barque qui dérive au fil de l’eau. Les battements du cœur et le mouvement de l’eau se correspondent. C’est en s’abandonnant au temps qu’on entend la musique de l’être, qu’on se rend sensible au souffle de l’existence. Dans l’origine radicale des choses, palpite une musique fluide. Musique de la barque bercée par le rythme de la rame, et l’oscillation du lac. Musique italienne : c’est à Venise, en se laissant charmer par la barcarolle des gondoliers, que Jean-Jacques découvre la musique qui parle vraiment à son cœur, la musique qui lui ouvrit les portes de l’opéra : « J’avais apporté de Paris le préjugé qu’on a dans ce pays-là contre la musique italienne ; mais j’avais aussi reçu de la nature cette sensibilité de tact contre laquelle les préjugés ne tiennent pas. J’eus bientôt pour cette musique la passion qu’elle inspire à ceux qui sont faits pour en juger. En écoutant des barcarolles, je trouvais que je n’avais pas ouï chanter jusqu’alors, et bientôt je m’engouai tellement de l’opéra, qu’ennuyé de babiller, manger et jouer dans les loges quand je n’aurais voulu qu’écouter, je me dérobai souvent à la compagnie pour aller d’une autre côté. Là tout seul enfermé dans ma loge, je me livrai malgré la longueur du spectacle au plaisir d’en jouir à mon aise et jusqu’à la fin » (I, 314). Isolé dans sa loge d’opéra comme au centre du lac de Bienne, emporté par un mouvement de vague dans un lieu sans espace, dans un présent sans devenir, le rêveur, ivre de plénitude mais réconcilié avec lui-même, dérivant sur la lagune du temps, goûte avec délice le pur sentiment de l’existence
         Au fond du moi, chante la berceuse intime de l’être, le souffle infime de Dieu, qui est l’acte pur de l’exister. Le dieu de Rousseau, comme celui de Spinoza, n’existe pas : il est l’existence même. « Contentement » : la transcendance est au tréfonds de l’immanence. « Le sentiment de l'existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement et de paix, qui suffirait seul pour rendre cette existence chère et douce à qui saurait écarter de soi toutes les impressions sensuelles et terrestres qui viennent sans cesse nous en distraire et en troubler ici-bas la douceur ». Le sentiment d’existence est la basse fondamentale de toute vie dans le monde. Jouissance de la durée, de ce qui dure contre les forces dissolvantes du temps. « Nous sentons et nous éprouvons que nous sommes éternels » (Ethique, V).

         Disparition

         Pour que cet accomplissement ait lieu, il faut que le sujet fasse le silence en lui, et laisse advenir l’être. Il y a à cela une condition objective : avoir été rejeté du reste du monde, en exil ou proscrit de toute société humaine, vivre en ce monde hors du monde : « un infortuné qu'on a retranché de la société humaine et qui ne peut plus rien faire ici-bas d'utile et de bon pour autrui ni pour soi, peut trouver dans cet état à toutes les félicités humaines des dédommagements que la fortune et les hommes ne lui sauraient ôter ». A ce dénuement objectif correspond un dénuement subjectif : rien ne retient le rêveur en ce monde, si ce n’est l’existence elle-même : « Il faut que le cœur soit en paix et qu'aucune passion n'en vienne troubler le calme ». C’est dans le silence des passions que la musique de l’être se fait entendre. Il faut être détaché de tout pour ne s’attacher qu’à l’essentiel. L’indifférence, telle l’ataraxie du sceptique, est la première étape de l’initiation à la béatitude. « Qu'ils me fassent désormais du bien ou du mal, tout m'est indifférent de leur part, et quoi qu'ils fassent, mes contemporains ne seront jamais rien pour moi » (Deuxième promenade). Dépouillé des masques de l’identité civile, rendu à lui-même dans la sérénité de la solitude, Jean-Jacques échappe enfin aux souffrances de l’amour-propre, et peut se livrer sans réserve aux jouissances de l’amour de soi. En régressant à l’anonymat de l’origine, le rêveur fait silence en lui, il s’élève à la sérénité des « contemplatifs », il redevient ce qu’il a toujours été : ouverture au monde et sentiment du présent. Une certaine pérennité se fait entendre sous le bruit du monde, comme l’esprit, revenant à lui, trouve la paix. L’activité de l’homme introduit un trouble dans la nature : en s’effaçant, il restitue la paix qui précédait sa venue : « le pays est peu fréquenté par les voyageurs, mais il est intéressant pour des contemplatifs solitaires qui aiment à s'enivrer à loisir des charmes de la nature, et à se recueillir dans un silence que ne trouble aucun autre bruit que le cri des aigles, le ramage entrecoupé de quelques oiseaux, et le roulement des torrents qui tombent de la montagne ! »
         L’incarnation ouvre le sujet sensible à la contemplation du monde, et la sensibilité est en nous attention à la présence du monde, non à nous-mêmes. La santé est le silence du corps, qui se fait insensible pour que soit mieux sensible, en lui, le miracle de l’instant et l’acte de la présence. A l’inverse, le corps malade, ou vieilli fait obstacle à l’extase de la rêverie, l’imagination devient débile et la rêverie ne sait plus prendre son essor. La « dépouille » du corps fait alors obstacle, elle « offusque » et trouble la transparence de la contemplation. « A mesure que l'imagination s'attiédit, cela vient avec plus de peine et ne dure pas si longtemps. Hélas, c'est quand on commence à quitter sa dépouille qu'on en est le plus offusqué ! » (ce sont les derniers mots de la cinquième promenade). Le corps du rêveur est donc un corps transparent, sans pesanteur ni épaisseur, le pur reflet du monde, le clair miroir du présent, un appareil ultra-sensible pour enregistrer l’infime oscillation du présent. La finalité de l’organisme vivant est toujours selon Rousseau de disparaître dans le monde pour mieux s’ouvrir au mystère de sa présence ; c’est dans la sensibilité qu’il affirme sa fonction la plus haute. L’extase de la rêverie n’est donc pas ascétique : il ne s’agit nullement de se dépouiller de sa défroque charnelle pour prendre son essor vers un ciel intelligible (c’est le sens de l’interprétation de Burgelin, qui tend à platoniser Rousseau), mais au contraire de magnifier l’ouverture au monde vers laquelle le fait de l’incarnation incline le sentiment. Le rêveur de l’île Saint-Pierre est un mystique si l’on veut, mais c’est un mystique de l’ici-maintenant, et nullement d’un quelconque au-delà.
         Dans le « je suis » de la rêverie, le moi s’annule et c’est l’existence elle-même qui se rend sensible. Le présent est une limite vers laquelle on tend, en laquelle s’accomplit la néantisation du sujet par l’avènement réciproque (le monde « suppléant » au moi) d’une existence pure et indéterminée. Ceci évoque le phénomène de l’évanouissement : le sujet tombe en léthargie au fur et à mesure qu’advient en lui l’être du monde. Pour un peu, on retomberait dans l’inexistence, il s’en faut d’une grandeur différentielle pour que le moi ne se dilue tout à fait dans le néant. Etat limite, entre le silence absolu et le trouble de l’agitation : « Il n'y faut ni un repos absolu ni trop d'agitation, mais un mouvement uniforme et modéré qui n'ait ni secousses ni intervalles. Sans mouvement, la vie n'est qu'une léthargie. Si le mouvement est inégal ou trop fort, il réveille ». Dans Rousseau juge de Jean-Jacques, deuxième dialogue (Pléiade, I, 816), Rousseau écrit semblablement, décrivant son penchant « oriental » pour la contemplation : « Le plus indifférent spectacle a sa douceur par le relâche qu’il nous procure, et pour peu que l’impression ne soit pas tout à fait nulle, le mouvement léger dont elle nous agite suffit pour nous préserver d’un engourdissement léthargique et nourrir en nous le plaisir d’exister sans donner de l’exercice à nos facultés ». Exténuation du sensible, jusqu’au dépouillement essentiel. Non pas ascétisme, mais plutôt purisme de la sensualité. C’est le sentiment de cette vie minimale, quasi léthargique, qui détient paradoxalement le secret de la jouissance la plus intense, de la béatitude la plus profonde. L'oscillation de la rêverie se stabilise au seuil du coma, différentielle de l'être qui est l'équivalent ontologique du comma musical qui porte le son au seuil de l'imperceptible : par ce quasi évanouissement de la rupture ou de la pause, le phrasé joue en legato, et la phrase elle-même de Rousseau, miraculeusement fluide, est secrètement vivifiée par la musique naissante.
         Se dissoudre dans l’infini (à la façon de l’île faible qui s’effacera bientôt de la surface redevenue limpide du lac), jouir d’une sorte d’incognito métaphysique, pour renaître dans l’éternité. Le rêveur disparaît dans le point du présent, il échappe au monde en se confiant à l’infini, qui est ce lac plus grand que l’océan, comme un enfant se confie à sa mère, comme un prophète qui tressaille dans l’imminence de la révélation : « Le moment où je dérivais me donnait une joie qui allait jusqu'au tressaillement, et dont il m'est impossible de dire ni de bien comprendre la cause, si ce n'était peut-être une félicitation secrète d'être en cet état hors de l'atteinte des méchants. J'errais ensuite seul dans ce lac, approchant quelquefois du rivage, mais n'y abordant jamais. Souvent, laissant aller mon bateau à la merci de l'air et de l'eau, je me livrais à des rêveries sans objet, et qui, pour être stupides, n'en étaient pas moins douces. Je m'écriais parfois avec attendrissement : O nature! O ma mère! Me voici sous ta seule garde ; il n'y a point ici d'homme adroit et fourbe qui s'interpose entre toi et moi. Je m'éloignais ainsi jusqu'à demi-lieue de terre ; j'aurais voulu que ce lac eût été l'Océan. » (Confessions XII). L’existence, réduite à son rythme le plus essentiel, le plus originaire, s’identifie au bercement de l’eau. L’enfant revient à sa mère, et le sujet s’annule dans le monde comme le présent ponctuel est englouti dans le sentiment océanique de l’éternité.
         La grandeur différentielle qui sauve l’âme rêveuse de sa chute en léthargie, et la rêverie du coma, c’est l’activité de l’imagination. Mais l’imagination, « les ailes de l’imagination », est ici à son plus bas régime, simple variation d’un esprit nébuleux qui ne se fixe sur rien : alors se crée une symbiose entre l’intérieur et l’extérieur, l’esprit du rêveur devenant à peu près semblable à la surface miroitante et toujours changeante en son immobilité même, du lac où dérive la barque-berceau. Le dehors et le dedans se confondent en une unique oscillation, la vibration du présent au cœur du temps : « Le mouvement qui ne vient pas du dehors se fait alors au-dedans de nous. Le repos est moindre, il est vrai, mais il est aussi plus agréable quand de légères et douces idées sans agiter le fond de l'âme ne font pour ainsi dire qu'en effleurer la surface ». Ainsi la brise sur la surface du lac de Bienne, l’idée qui vient à l’esprit, le souffle de l’Esprit sur les eaux de la Genèse. Progressivement, cédant à la pente de la pitié, le sujet s’identifie au monde et s’évanouit dans le paysage.
         En disparaissant de ce monde, le sujet évanescent de la rêverie découvre un autre monde, qui est ce monde même envisagé du point de vue de l’éternité, qui est le présent toujours renaissant. La béatitude se trouve en ce monde, mais il faut, pour la retrouver, s’être affranchi du monde ; elle est sensible, mais ne s’attachant à aucun objet particulier, elle semble ainsi s’élever au-delà du sensible quand, se détournant des objets, elle se rend attentive à la seule qualité de l’instant. Une autre vie est secrètement présente dans le présent de cette vie. La transcendance est dans l’immanence, l’éternité au cœur du temps, dans le trésor caché du présent. D’où le sentiment du ravissement, ou de l’extase : « Délivré de toutes les passions terrestres qu'engendre le tumulte de la vie sociale, mon âme s'élancerait fréquemment au-dessus de cette atmosphère, et commercerait d'avance avec les intelligences célestes dont elle espère aller augmenter le nombre dans peu de temps ». « L'âge des projets romanesques étant passé, et la fumée de la gloriole m'ayant plus étourdi que flatté, il ne me restait, pour dernière espérance, que celle de vivre sans gêne, dans un loisir éternel. C'est la vie des bienheureux dans l'autre monde, et j'en faisais désormais mon bonheur suprême dans celui-ci » (Confessions XII). L’au-delà dans l’en-deçà, et le paradis sur la terre. Pourtant, l’impression de ravissement ne vient pas de ce qu’on est transporté dans un autre monde, mais de ce que l’attention ne se fixant sur aucun objet de ce monde, on n’a plus le sentiment d’être encore sur la surface de la terre, mais plutôt de planer, hors du temps comme de l’espace. « Durant ces égarements mon âme erre et plane dans l'univers sur les ailes de l'imagination dans des extases qui passent toute autre jouissance » (Septième Promenade). Cette expérience métaphysique de la surréalité du présent n’est pas attachée à un lieu propre, et peut donc être reproduite en tout endroit, si l’imagination retrouve le pouvoir qui est le sien de surmonter la présence des choses pour ne se rendre sensible qu’au présent du monde. Le rêveur solitaire sait désormais qu’il n’a besoin que de lui-même pour trouver la félicité. Emprisonné à la Bastille, il aurait encore accès à l’infini.
         En écrivant, en décrivant la béatitude de la rêverie, comme le fait la cinquième promenade, Jean-Jacques la fait revivre, il en porte pour ainsi dire la jouissance au carré. La cellule de l’écrivain, pas plus que le cachot du prisonnier, ne constituent des obstacles à l’épanchement de la rêverie. L’écriture réactive le sentiment d’éternité, elle revivifie l’impression originaire, et réussit à réactualiser ce qui depuis toujours demeure dans l’éternel présent, et qui par conséquent ne saurait s’effacer dans l’oubli. La réminiscence est ainsi plus vive encore que l’expérience première, et les objets qui échappent à notre attention la première fois redeviennent sensibles lorsque nous retrouvons le temps perdu dans l’extase de l’éternité : « En rêvant que j'y suis ne fais-je pas la même chose ? Je fais même plus ; à l'attrait d'une rêverie abstraite et monotone je joins des images charmantes qui la vivifient. Leurs objets échappaient souvent à mes sens dans mes extases et maintenant plus ma rêverie est profonde plus elle me les peint vivement ». « Je suis souvent plus au milieu d'eux et plus agréablement encore que quand j'y étais réellement. Le malheur est qu'à mesure que l'imagination s'attiédit cela vient avec plus de peine et ne dure pas si longtemps. Hélas, c'est quand on commence à quitter sa dépouille qu'on en est le plus offusqué ! ». Eternel retour : ce dont l’imagination peut indéfiniment restituer l’impression présente. La béatitude de Saint-Pierre peut donc être éternellement réactivée, et Rousseau en ces deux mois d’exil a fait provision de pur bonheur pour la vie tout entière : « Que ne peut-elle renaître encore ! », s’exclame-t-il. L’éternel retour est renaissance infinie.

 

NOTES

1- Le lac de Genève est l’un des centres vacants autour duquel gravite tout l’œuvre de Rousseau. Au livre IX des Confessions, évoquant la genèse de La Nouvelle Héloïse, il écrit : « Il me fallait cependant un lac, et je finis par choisir celui autour duquel mon cœur n'a jamais cessé d'errer. Je me fixai sur la partie des bords de ce lac, à laquelle depuis longtemps mes vœux ont placé ma résidence dans le bonheur imaginaire auquel le sort m'a borné ». A ce propos, il est d’autres îles qui depuis longtemps fascinent Jean-Jacques : les îles Borromées sur le lac Majeur. Il a imaginé un moment, avant de préférer le lac Léman, placer les amours de Julie et Saint-Preux dans ces îles enchantées. Et le château de Montmorency, ultime refuge de l’écrivain, lui évoque encore ce souvenir : « Quand on regarde ce bâtiment de la hauteur opposée qui lui fait perspective, il paraît absolument environné d'eau, et l'on croit voir une île enchantée, ou la plus jolie des trois îles Borromées, appelée Isola bella, dans le lac Majeur » (Confessions, X).

2- Depuis le XVIIe siècle, le mot « romantique » désignait ce qui se rapporte au roman. Rousseau est un des premiers à l’employer ici pour désigner le pittoresque suggestif d’un paysage, dans le sens où le paysage est le reflet d’un état de l’âme. « Romantique » qualifie l’impression d’ensemble, « pittoresque » plutôt l’intérêt du détail. Il convient de distinguer ce premier usage du mot « romantisme », qui vient de la poétique du jardin anglais – « romantic » – du « romantisme » de la fin du siècle et du siècle suivant, qui vient de la critique allemande, et particulièrement d’August Schlegel, qui oppose classique à romantique, ce dernier terme renvoyant aux romans de chevalerie et à la poétique du moyen âge chrétien. Cf Germaine de Staël, De l’Allemagne, II, 11 (GF, I, p. 211-214).

3- Pour sauver l’île de la disparition, Rousseau tentera d’y élever une colonie de lapins : le désert n’est plus inutile dès qu’il devient le milieu où prolifère la vie : « un tertre sablonneux couvert de gazon, de serpolet, de fleurs même d'esparcette et de trèfles qu'on y avait vraisemblablement semés autrefois, et très propre à loger des lapins qui pouvaient là multiplier en paix sans rien craindre et sans nuire à rien. Je donnai cette idée au receveur qui fit venir de Neuchâtel des lapins mâles et femelles, et nous allâmes en grande pompe, sa femme, une de ses sœurs, Thérèse et moi, les établir dans la petite île, où ils commençaient à peupler avant mon départ et où ils auront prospéré sans doute s'ils ont pu soutenir la rigueur des hivers ». Le taux de fécondité est un critère, selon le Contrat, de la bonne santé des nations ; Jean-Jacques se fait ainsi le « législateur » amusé d’une nation lapine : « Quelle est la fin de l'association politique? C'est la conservation et la prospérité de ses membres. Et quel est le signe le plus sûr qu'ils se conservent et prospèrent? C'est leur nombre et leur population » Contrat, III, 9.

4- Le pays de Papimanie est une allusion au Quart Livre de Rabelais. Quant au vers cité par Rousseau, il est emprunté à un délicieux conte de La Fontaine, Le Diable de Papefiguière. La Fontaine écrit exactement : « Je le verrai ce pays où l’on dort / On y fait plus, on n’y fait nulle chose: / C’est un emploi que je recherche encore » (« L’Intégrale », p. 263).

5- Bernardin de Saint-Pierre, La vie et les ouvrages de Jean-Jacques Rousseau, Paris 1907 : « J. J. Rousseau me communiqua un jour des espèces de caractères algébriques qu’il avait imaginés pour exprimer très brièvement les couleurs et les formes des végétaux… Il n’employait que neuf ou dix de ces signes, pour  former l’expression d’une plante. Il y en avait de placés les uns au-dessus des autres, avec des chiffres qui exprimaient les genres et les espèces de la plante, en sorte que vous les eussiez pris pour les termes d’une formule algébrique. Quelque ingénieuse et expéditive que fût cette méthode, il  me dit qu’il y avait renoncé, parce qu’elle ne lui présentait que des squelettes » (Pléiade, IV, 1830)

6- C'est une erreur : cette anecdote se trouve dans Mémoires sur la vie de Jean Racine par Louis Racine, son fils, poète du XVIIIe, et c’est Baruch, non Habacuc, que La Fontaine voulait qu’on lise : « Mon père [Jean Racine] le [Jean de la Fontaine] mena un jour à ténèbres ; et s'apercevant que l'office lui apparaissait long, il lui donna pour l'occuper un volume de la Bible qui contenait les Petits Prophètes. Il tombe sur la prière des Juifs dans Baruch, et ne pouvant se lasser de l'admirer, il disait à mon père: "C'était un beau génie que Baruch ; qui était-il ?" Le lendemain, et plusieurs jours suivants, lorsqu'il rencontrait dans la rue quelques personnes de sa connaissance, après les compliments ordinaires, il élevait la voix pour dire : "Avez-vous lu Baruch ?" » (« Mémoires contenant quelques particularités sur la vie et les ouvrages de Jean Racine », par son fils Louis Racine, in Œuvres complètes de Jean Racine, avec des notes de P. R. Auguis, Paris, Librairie de Fortic, 1826, p. 37 a).

7-« J'étais toujours avec ma tante, à la voir broder, à l'entendre chanter, assis ou debout à côté d'elle; et j'étais content […] Je suis persuadé que je lui dois le goût ou plutôt la passion pour la musique, qui ne s'est bien développée en moi que longtemps après. Elle savait une quantité prodigieuse d'airs et de chansons qu'elle chantait avec un filet de voix fort douce […] L'attrait que son chant avait pour moi fut tel, que non seulement plusieurs de ses chansons me sont toujours restées dans la mémoire, mais qu'il m'en revient même, aujourd'hui que je l'ai perdue, qui, totalement oubliées depuis mon enfance, se retracent à mesure que je vieillis, avec un charme que je ne puis exprimer. Dirait-on que moi, vieux radoteur, rongé de soucis et de peines, je me surprends quelquefois à pleurer comme un enfant, en marmottant ces petits airs d'une voix déjà cassée et tremblante? » (Confessions, I).