Jacques Darriulat

 

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Introduction à la philosophie esthétique


    Mise en ligne le 1-1-2015

 

 

 

ARISTOTE

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BALZAC

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DANTE

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HEGEL

HEIDEGGER

HOMERE

KANT

KIERKEGAARD

MICHEL-ANGE

MONTAIGNE

NIETZSCHE

PASCAL

PLATON

1- Introduction à la philosophie de Platon

2- Mimesis

3- Philosophie et musique

4- Le jeu dialectique

5- Hippias Majeur

6- Ion

7- Gorgias

8- Le Banquet

9- Phédon

10- République, Introduction

République, livre 1

République, livre 2

République, livre 3

République, livre 4

République, livre 5

République, livre 6

République, livre 7

République, livre 8

République, livre 9

République, livre 10

11- Phèdre

12- Théétète

13- Politique

14- Philèbe

PLOTIN

PROUST

ROUSSEAU

SCHLOEZER

SCHOPENHAUER

SPINOZA

VALERY

WINCKELMANN

 

 

            On lira ici un commentaire suivi du grand dialogue de Platon, La République. Ce commentaire a été composé, il y a bien longtemps, pour une classe terminale du lycée Henri IV, à Paris. Malgré quelques corrections et additions, j'ai conservé le texte original, ce qui explique que certaines références sembleront peut-être un peu démodées. Ce commentaire s'adresse à des débutants, il est donc nécessairement superficiel, et l'érudition le jugerait à bon droit insuffisant. Je crois toutefois qu'il peut aider les étudiants à entrer dans ce dialogue difficile, leur proposer des schémas de lecture, leur donner le désir d'aller plus loin. C'est pourquoi j'ai jugé qu'il n'était pas inutile de le publier.
            En 1989, quand ce cours fut rédigé, je ne possédais pas encore d'ordinateur. Je remercie la compétence, la curiosité et la patience qui ont conduit Frank Javourez à se lancer dans la transcription numérique de ce long manuscrit, dont l'écriture n'était pas toujours bien déchiffrable.  

PLATON
 
LA REPUBLIQUE

Introduction générale

            La philosophie politique occupe une place centrale dans l’ensemble de la philosophie platonicienne. Dès avant la République, certains dialogues posent très nettement le problème du fondement de la cité ainsi que celui du risque de la tyrannie. C’est le cas surtout du Protagoras et du Gorgias. Après la République, la question politique est la substance d’un dialogue intitulé, précisément, Le Politique. C’est encore le cas du dernier dialogue de Platon – Les Lois – qui est un examen très détaillé de la force et des faiblesses des diverses constitutions.
            Par cette insistance du Politique, Platon est un homme de son temps. Aristote, qui fut son élève à l’Académie, écrira plus tard aux premières lignes de la Politique que « l’homme est par nature un animal politique » (zôon politikon) et il ajoutera que pour vivre en dehors de la cité des hommes, il faut être une bête – moins qu’un homme – ou un dieu – plus qu’un homme.
            L’homme, pour les Grecs, c’est le citoyen. La cité est pour chacun de ses membres la mère et la nourricière : c’est elle qui fait naître l’humanité en l’homme, c’est-à-dire le langage – logos – et l’intelligence – noûs. Dans ce même texte, Aristote compare l’homme sans cité à « un pion isolé dans un jeu de dames (en pettois) » (1253 a7). Les Grecs ont un mot pour dire le caractère propre de l’individu, ce qui lui est particulier et unique : « idios » (un « idiomatisme » est une tournure particulière à telle ou telle langue). Si la cité élève l’homme jusqu’à la pensée, inversement la différence qui singularise l’individu et le distingue du groupe est donc sa part « d’idiotie » - o idiôtès désigne le simple particulier.
            Pourtant, Platon a vécu l’écroulement du rêve grec de la cité idéale, se suffisant à elle-même – « autarcique » – et  éducatrice de l’humanité. Cette crise rend nécessaire une refondation du politique.

            A- Le moment historique

            Selon les érudits, la République a été composée par Platon aux alentours de 380-375 a.c. (Voir Diès, Budé I, CXXXVIII et Baccou, Garnier, V). A cette époque, le déclin d’Athènes – qui fut au Vème siècle la plus puissante de toutes les cités grecques – est irréversible. L’expérience politique de Platon est amère : le philosophe pense sur les décombres de la cité, médite sur les conditions de sa chute et sur la possibilité d’en restaurer l’Idéal.
            La fin commence dès 431 avec les guerres du Péloponnèse qui voient s’opposer l’aristocratique Sparte – ou Lacédémone – à la démocratique Athènes. Deux ans après le début de la guerre en 429, la peste décime la population d’Athènes assiégée. Mort de Périclès – Sophocle se souvient de cette terrible épidémie dans Œdipe-tyran. Platon naît sans doute deux ans plus tard, dans une noble famille d’Athènes, en 427.
            415 : expédition de Sicile sous l’influence d’Alcibiade qui déserte presque aussitôt. Ce sera un terrible échec pour Athènes et la flotte sera démantelée en 413 devant Syracuse. En 404, Athènes tombe devant Sparte. Les Longs Murs, érigés par Thémistocle, sont détruits. Sous la pression de l’occupant, le gouvernement athénien est remis entre les mains de trente personnalités du parti aristocratique, qui rêvent de prendre leur revanche sur les démocrates. C’est le gouvernement des Trente, qu’on nommera bientôt les Trente Tyrans. Parmi eux Critias, cousin de Platon, et Charmide, son oncle maternel.
            On propose à Platon de faire partie du gouvernement : il préfère demeurer spectateur. Voir la lettre VII, 325d : « Je me faisais alors des illusions qui, vu ma jeunesse, n’avaient rien d’étonnant. Je m’imaginais en effet qu’ils gouverneraient la ville en la ramenant des voies de l’injustice dans celles de la justice. Aussi étais-je très curieux de voir ce qu’ils allaient faire. Or il m’apparut avec évidence qu’ils avaient en peu de temps fait regretter l’ancien ordre des choses comme un âge d’or. Sans parler des violences, ils s’attaquaient à mon ami Socrate, que je ne crains pas de proclamer le plus juste des hommes de ce temps. »
            Nous sommes en 404 : cela fait déjà trois ans – en 407 – que Platon a rencontré Socrate (il avait alors vingt ans). L’année suivante, en 403, les Tyrans tombent et la démocratie est restaurée. Mais Socrate, inclassable, demeure indésirable : il est accusé de corrompre la jeunesse et de mépriser les dieux par Anytos, chef du parti démocratique. Socrate est condamné et exécuté en 399. Cette mise à mort est le scandale qui détermine la vocation philosophique de Platon : contre un temps de folie et de ténèbres, Platon entreprend de distinguer le juste de l’injuste, et de fonder les vraies valeurs.
            Compromis, parce que proche de Socrate, Platon doit fuir. Il va se réfugier d’abord à Mégare, où l’accueille une école philosophique (Euclide de Mégare, qui continue l’enseignement des Eléates). Puis il voyage en Egypte, puis en Cyrénaïque (l’actuelle Libye, école de mathématique – Théodore). Il se rend ensuite en Italie du Sud (« la Grande Grèce ») à Tarente, où il rencontre des Pythagoriciens (Archytas de Tarente). Vers 388, il se rend en Sicile et connaît le tyran de Syracuse Denys Ier l’Ancien. Platon se lie d’amitié avec Dion, beau-frère de Denys et prétend, par sa qualité de philosophe, jouer le rôle d’un conseiller politique. Denys prend ombrage de cette prétention et embarque Platon de force sur un vaisseau spartiate : il sera vendu comme esclave dans l’île d’Egine, face à Athènes. Un ami, Annicéris, le reconnaît, le rachète et le libère.
            C’est ainsi que Platon revient à Athènes en 387. Il a déjà rédigé de nombreux dialogues, et son prestige, chez les philosophes, est très grand. Il achète un terrain – dédié au héros mythique Akadémos – et y fonde une école : l’Académie. Il a alors quarante ans. La République est sans doute l’un des premiers dialogues composés par Platon enseignant : il ne faut donc pas s’étonner si l’enseignement en est précisément le thème central.
            Désormais, Platon ne fera que deux voyages, tous deux à Syracuse. Vers 367, Denys Ier l’Ancien meurt. Son fils, Denys II le Jeune, monte sur le trône. Dion rappelle Platon qui revient aussitôt. Mais le fils est aussi hostile que le père à l’enseignement philosophique. Dion est exilé, Platon à nouveau chassé. 361 : Dernier voyage à Syracuse. Pour la troisième fois, le philosophe essaie de convertir le tyran à la sagesse du politique. Nouvel et dernier échec. Dion finira par renverser Denys et instaurer à son tour une dictature pendant trois années au terme desquelles il sera assassiné. Quant à Platon, il meurt en 347, à l’âge de 80 ans.
            Platon a donc essayé, en vain, de réaliser la cité idéale dont la République trace le tableau. C’est ainsi que les rapports du philosophe et du politique, jamais indifférents, ont toujours été conflictuels. L’expérience politique de Platon est celle du IVème siècle. Il assiste à la faillite de l’idéal grec de la cité. Les cités se combattent entre elles, et la Grèce se détruit elle-même. A la fin du siècle, Philippe puis Alexandre de Macédoine – Aristote sera son précepteur – soumettront les cités à un despotisme de type oriental – pour les Grecs, le plus haïssable des gouvernements.
            L’idéal d’autarcie (Aristote) de la cité antique fera place à un autre idéal : le kosmopolitès, le citoyen du monde. Alexandre désintègre le microcosme de la cité et élargit la scène de l’histoire aux dimensions du monde.

            B- La signification de l’ouvrage – Le projet politique de Platon

            « Voulez-vous prendre une idée de l’éducation publique, lisez la République de Platon. Ce n’est point un ouvrage de politique, comme le pensent ceux qui ne jugent des livres que par leurs titres : c’est le plus beau traité d’éducation qu’on ait jamais fait. » (Rousseau, L’Emile, Livre premier)
            Si le philosophe et le politique ont quelque mal à s’entendre, c’est sans doute parce que leurs objets, leurs projets, sont différents : le politique doit gérer l’actuel. Il prend en charge l’état des choses. Le philosophe veut instituer la justice. Il veut connaître la vérité. Machiavel reprochera à Platon d’avoir rêvé des chimères : Platon en effet ne se préoccupe pas de la stratégie du pouvoir : il recherche l’essence de la cité des hommes, et la cité philosophique qu’il propose réalise ce qui est essentiel dans le lien social qui rassemble les hommes.
            C’est pourquoi Rousseau a raison : cet ouvrage est d’éducation. C’est l’enseignement en effet qui, selon Platon, constitue la plus haute finalité des sociétés humaines. Il serait déplacé de reprocher à Platon l’irréalité de son idéal politique : il prétendait au contraire l’avoir déjà réalisé : la cité idéale, c’est l’Académie, c’est-à-dire la communauté enseignante qui réunit les hommes dans l’amitié de la vérité.
            Si Platon ne fait guère un bon politique, c’est parce qu’il pense que la politique n’est rien pour elle-même et qu’elle doit se soumettre à la recherche de la vérité et au progrès de la connaissance. La cité platonicienne ne connaît qu’un seul souverain : la philosophie elle-même.

            Pour mieux définir le projet platonicien, nous distinguerons trois modèles politiques chez les Grecs.

            I- La cité tragique
            Elle est le monde humain, ou profane. Elle rassemble les hommes dans l’unité d’une même langue : le logos. Son principe est l’unité politique : communauté des volontés qui résiste à toute agression extérieure. Sur elle règne Créon.
            Face à la cité des hommes, hors les murs, s’élève le monde inhumain ou sacré : Antigone parle en son nom. Les hommes communiquent avec le sacré, non par le logos – la parole commune – mais par la parole poétique, prophétique, celle des devins, des prophètes et des fous.
            Entre profane et sacré, hommes et Dieux, s’établit un équilibre de la terreur par l’exécution scrupuleuse des rites et des offrandes. La tragédie commence quand un impudent, un imprudent a transgressé la limite des deux mondes : alors la violence du sacré déferle parmi les hommes. En ce sens, la cité tragique est un mécanisme de défense contre l’inhumain.
            Elle élève ses remparts pour protéger les hommes contre l’hostilité de l’univers. Elle est introvertie et se ferme à l’étranger.

            II- La cité des sophistes
            Les sophistes : mouvement de pensée rationaliste, critiquant la religion, qui se développe au Vème siècle, avec la démocratie. La cité est l’assemblée des hommes libres (ekklesia), en laquelle chacun a un droit égal en parole. Tous sont semblables et égaux – homoioi kai isoi. L’assemblée du peuple est l’instance suprême de décision : la seule déesse d’Athènes, c’est Athéna. Fondée sur la discipline civique et le sacrifice pour la patrie, elle est l’affirmation d’une volonté nationale.
            Tout ce qui renforce sa puissance et sa cohésion doit être tenu pour vérité. Vérité concentrique et immanente : centre de gravité de l’assemblée du peuple. Il appartient à la cité de dire le vrai comme le faux, et non à la vérité elle-même de dicter ses lois à l'entendement humain.
            L’homme, qui est le citoyen, mesure de toutes choses. Cité volontiers hégémonique : elle vise volontiers non seulement à la conservation, mais encore à l’expansion. Un seul dieu : la volonté générale, issue de l’opinion générale définie par les suffrages des citoyens.

            III- La cité des philosophes
            Quelle est la finalité suprême des cités humaines ? demande Platon dans la République. Ce n’est ni le commerce, ni la lutte contre l’étranger, ni l’expansion militaire, mais l’exercice de la pensée. Il faut que le philosophe soit roi, c’est-à-dire : il faut que la communauté humaine soit organisée en vue de la connaissance.
            Contre la cité tragique, le philosophe affirme que la pensée doit se mettre à l’écoute de l’inconnu. Le dieu tragique est hostile. Le démon philosophique est enseignant.
            Epinomis, 988 ab : « Que personne parmi les Grecs ne se laisse arrêter par la crainte que, sous prétexte qu’étant mortels, nous n’avons pas à nous mêler des affaires divines. Il faut au contraire se persuader que la divinité n’est pas inintelligente et qu’elle connaît bien la nature humaine et qu’elle sait que, si c’est elle qui enseigne, nous suivrons ses leçons et nous apprendrons ce qui nous est enseigné. »
            Ainsi à l’introversion tragique s’oppose l’extraversion philosophique. Contre la cité des sophistes, le philosophe affirme que la vérité ne dépend pas de l’assemblée du peuple, mais que les hommes lui sont au contraire soumis.
            La vérité est excentrique et transcendante. Nous la rencontrons : elle fait signe par fulgurances, par réminiscences. Nous ne pouvons en disposer à notre gré. C’est pourquoi le philosophe, après sa délivrance, revient dans la caverne. Ainsi Platon retourne à Athènes et fonde l’Académie. Seule la cité enseignante peut rassembler les hommes dans une même attention au savoir. Dans la cité des sophistes, les points de vue sont multiples – autant d’opinions, autant de partis – et s’affrontent par violence. Mais la recherche de la vérité fait converger les points de vue et met d’accord les esprits.
            Le Politique : le philosophe est législateurnomothétès. La loi n’est pas contrainte décrétée par le tyran : elle naît de l’accord des pensées, et de la consonance du dialogue. C’est pourquoi le dialogue enseignant, de lui-même, engendre des lois.
            La cité sophistique est une cité de la rivalité où chacun s’efforce, par la parole, d’attirer sur lui les suffrages. La cité philosophique est un espace de réflexion qui favorise le dialogue et l’entretien de la pensée. Le « connais-toi toi-même » est un projet politique : la pensée a besoin d’autrui pour se réfléchir et s’entretenir.
            Premier Alcibiade, 133a & sq : l’œil, remarque Socrate, peut s’apercevoir sur la pupille qui lui fait face (pupille : korê, jeune fille ou poupée), comme dans un miroir. Ainsi dit Socrate « l’âme, si elle veut se reconnaître, devra regarder une âme ». Chacun est pour autrui le miroir spirituel où se réfléchit sa conscience. La cité platonicienne est un cogito plural, qui réunit tous les hommes dans la communauté de la connaissance, le cercle spéculatif qui définit le champ de la réflexion..
 
            Ainsi Rousseau a raison : le véritable objet de La République n’est pas la politique, mais l’enseignement de la vérité et l’itinéraire qui y conduit par étapes. Il est possible alors de mieux comprendre le « plan » de l’ouvrage :

            Introduction. Livre I : Socrate-Thrasymaque. Evacuer la violence politique pour faire apparaître la question philosophique de l’essence de la cité : qu’est-ce que la justice ?
            Livre II : la cité de la nature, née du besoin. Puis, se pose le problème d’une cité non déterminée par le besoin naturel, mais fondée sur l’idée de justice.
            Livre III : l’Education des gardiens de la cité. Musique. Gymnastique. Le mode de vie des gardiens.
            Livre IV : l’Harmonie de la cité bien gouvernée. Les trois classes (artisan, guerrier, philosophe).
            Livre V : La guerre. Le gouvernement des philosophes.
            Livre VI : l’éducation du philosophe-roi. Le progrès de la connaissance.
            Livre VI : L’Education platonicienne et la hiérarchie des sciences.
Ces deux derniers livres, VI et VII, sont le cœur de l’ouvrage et traitent du fondement philosophique de la réflexion platonicienne.
            Livre VIII et livre IX. Les formes dégénérées de la cité : Timocratie (gouvernement de l’honneur) ; Oligarchie (gouvernement de quelques-uns) ; Démocratie ; Tyrannie.
            Livre X. Retour à un thème développé au livre III : la condamnation des arts d’illusion.
            Finale : les récompenses et les fruits de la justice. Mythe d’Er le Pamphylien.


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