Jacques Darriulat

 

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2- Qui suis-je ?

3- Que sais-je ?

4- L'humaine condition

5- L'essai

6- Vivre

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Mardis de la Philo : 1-12-2009
Mise en ligne : 1-7-2010

           Ces conférences constituent une présentation générale de l'expérience intellectuelle et morale qui conduit Michel de Montaigne de la souffrance du deuil (Livre I des Essais) à l'affirmation de l'individualité (Livre III). Présentées au premier semestre de l’année 2009 dans un cadre non universitaire (« Les Mardis de la Philosophie »), elles s’efforcent d'accompagner l'auteur dans le voyage toujours inachevé de l'essai, de rendre sensible au lecteur son exceptionnelle présence, donc d'apprendre à l'aimer, conformément au désir explicite d'un livre qui se prétend le « seul au monde de son espèce, et d'un dessein farouche et extravagant ».

 


AIMER MONTAIGNE (V)

 « L'an du Christ 1571, âgé de trente-huit ans, la veille des calendes de mars, anniversaire de sa naissance, Michel de Montaigne, las depuis longtemps déjà de la servitude du Parlement et des charges publiques, en pleines forces encore, se retira dans le sein des doctes vierges, où, en repos et en sécurité, il passera les jours qui lui restent à vivre. »

 

 

5- L'EXPERIENCE ET L'ESSAI

« Si c'est un sujet que je n'entende point, à cela même je l'essaye, sondant le gué de bien loin, et puis le trouvant trop profond pour ma taille, je me tiens à la rive . »

            Dans le discours, qui est le développement discursif des expériences successives, de la méthode erratique suivie par l’auteur des Essais, la fausse « Apologie » de la théologie naturelle professée par Raymond Sebond, qui est en vérité une réfutation en règle, marque un point d’inflexion, de conversion, qui infléchit irréversiblement le voyage des Essais, et convertit Michel à substituer au premier projet – se peindre soi-même, au naturel, en sa « forme naïve », « pour la commodité particulière de mes parents et amis » – un autre, sans doute plus ambitieux encore : me faire moi-même, et non seulement me raconter ni me réciter, être à moi-même non seulement « la matière de mon livre », mais l’œuvre de ma vie. L’amère et l’austère leçon de la « nihilité » conduit à ce renversement : Montaigne prend la route avec le dessein de faire un livre qui lui soit propre, où il se trouve tout entier à la façon d’un peintre dans son autoportrait ; mais parvenu au milieu du gué, en ce chapitre 12 du deuxième livre qui est comme un point d’appui, un axe autour duquel gravite tout l’édifice des Essais, il comprend que ce n’est pas lui qui fait son livre, mais que c’est bien davantage son livre qui le fait, et progressivement le découvre à ses propres yeux : « Et quand personne ne me lira, ai-je perdu mon temps, de m'être entretenu tant d'heures oisives, à pensements si utiles et agréables ? Moulant sur moi cette figure, il m'a fallu si souvent me dresser et composer pour m'extraire, que le patron s'en est fermi et aucunement formé soi-même. Me peignant pour autrui, je me suis peint en moi, de couleurs plus nettes que n'étaient les miennes premières. Je n'ai pas plus fait mon livre, que mon livre m'a fait, livre consubstantiel à son auteur, d'une occupation propre, membre de ma vie ; non d'une occupation et fin tierce et étrangère, comme tous autres livres. » (II, 18 : « Du démentir » ; II, 375).
            Telle est bien l’expérience qui donne son titre aux Essais : car à la différence du peintre, qui ne fait que décrire un modèle invariable, et qui se propose à son regard sous l’angle qu’il lui plaît de choisir, le reclus volontaire de la librairie de Montaigne poursuit un fantôme mouvant, non seulement parce qu’il est bien des angles de son personnage que le premier intéressé ne soupçonnait pas, et que l’examen de soi lui découvre progressivement, mais encore parce que ce personnage est en perpétuelle métamorphose, du fait même de l’exercice d’écriture qui, lui permettant de prendre conscience de ce qu’il est, le libère pour devenir ce qu’il sera. Après le chapitre 12 du deuxième livre, les vingt-cinq chapitres suivants – qui occupent tous ensemble un volume à peine égal à celui de la seule « Apologie » – sont tous relativement courts, comme si Montaigne, après le monument intellectuel de la Contre-Apologie (à la façon dont les protestants, ou les « Monarchomaques », intitulent « Contre Un » Le discours sur la servitude volontaire d’Etienne de La Boétie) (1) reprenait un certain nombre de notes ou de remarques mêlées qu’il n’avait pu insérer dans le long développement du chapitre 12. Ce qui explique sans doute certains chapitres déconcertants par leur brièveté comme par leur contenu, comme le chapitre 22, « Des postes », qui fait se succéder, sur un peu plus d’une page, quelques références comme autant de fiches simplement annotées sur les moyens de communications et la transmission des messages que les hommes adressent aux hommes, notes peut-être accumulées en vue de ce qui deviendra  au livre III le considérable chapitre 6, intitulé « Des coches », traitant il est vrai, dès après les premières pages, de tout autre chose, à savoir du massacre perpétré dans les Indes occidentales par les civilisés contre les sauvages, preuve formidable et terrible non de la communication entre les hommes, mais au contraire de l’impossibilité tragique qui les empêche de s’écouter et de s’entendre ; ou bien encore l’amusant et déconcertant chapitre « Des pouces », qui n’est lui-même guère plus long que d’un pouce, le plus court chapitre des Essais, et qui fait sèchement se succéder quelques citations antiques qui ont quelque rapport avec le premier doigt de la main, comme ce passage où Tacite nous raconte que les rois barbares, pour s’engager en une obligation mutuelle, avaient coutume de « s’entrelacer les pouces »… Après l’extrême tension et densité qui fait la force de la Contre-Apologie du Livre des Créatures, on a le sentiment que Montaigne se joue de son lecteur, ou qu’il joue avec lui-même, cherchant à replacer des notes qu’il n’était pas parvenu à utiliser dans les chapitres précédents. Pourtant, et malgré cette apparente futilité, bien que significatif de la liberté entière que l’écrivain prend désormais avec son livre, ne se sentant limité par aucune règle, aucun usage qui serait en vigueur parmi les doctes, ou parmi ceux qui font profession de rhétorique, on devine la montée d’un thème altier, et qui n’existait jusqu’ici qu’en sourdine : celui de la liberté revendiquée, et de l’insolence de moins en moins voilée d’un esprit qui entend bien n’en faire qu’à sa tête. C’est dans le chapitre 18, « Du démentir », qu’il lance fièrement : « Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre m’a fait, consubstantiel à son auteur, d’une occupation propre, membre de ma vie », superbe déclaration d’indépendance de l’écrivain, qui se pose en créateur de lui-même, et non en sujet obéissant de son roi, ni en humble créature d’un Dieu des mains duquel il devrait tout. Et la suite du chapitre de développer combien le projet des Essais est en contradiction, fièrement intempestif, avec l’esprit corrompu des temps, qui fait de mensonge vertu, à l’encontre de Montaigne qui choisit, sans crainte et sans honte, de se montrer en vérité. Quant au chapitre suivant, qui s’intitule, de façon presque séditieuse : « De la liberté de conscience », il prononce un éloge vibrant, et qu’il faut lire cette fois au premier degré, non de façon dérivée comme c’est le cas pour la soi-disant « Apologie » du théologien catalan, de Julien l’Apostat, trois fois maudit par l’Eglise catholique, pour avoir renié le christianisme qu’il avait d’abord défendu, et tenté une restauration tardive et vouée à l’échec du paganisme déclinant (IVème siècle). Ce chapitre sur Julien, comme a su le remarquer Michel Butor, est le dix-neuvième du deuxième livre des Essais, qui en compte trente-sept : il occupe donc exactement la place du centre, et fait écho au chapitre consacré aux poèmes d’Etienne de la Boétie qu’entourent, dans le premier livre, de part et d’autre, vingt-huit chapitres comme un cadre de grotesques. Montaigne, dans le livre II, cède ainsi à l’Apostat la loge royale qu’il avait réservée, dans le livre I, à l’ami disparu. Ne compense-t-il pas de cette façon « l’apologie » démesurée de Raymond Sebond, qui déséquilibre par sa longueur la composition du livre II ? L’honneur rendu au grand païen que fut Julien ne compense-t-il pas secrètement l’éloge du très catholique catalan, éloge dont nous savons pourtant qu’il est plus apparent que véritable ? Dans le merveilleux Journal de voyage en Italie, nous apprenons combien la censure romaine, sous les traits du subtil et fort diplomate Maestro del Sacro Palazzo, a peu goûté l’éloge du renégat, et en a fait l’un de ses articles de réprimandes adressées à l’auteur des Essais : « Il remit à ma conscience de rhabiller ce que je verrais être de mauvais goût. Je le suppliai, au rebours, qu’il suivît l’opinion de celui qui l’avait jugé, avouant, en aucunes choses comme d’avoir usé de mot de fortune, d’avoir nommé des poètes hérétiques, d’avoir excusé Julien, et l’animadversion sur ce que celui qui priait devait être exempt de vicieuse inclination pour ce temps [I, 56 : Montaigne critique avec virulence la prière que seule la superstition motive : « Il semble, à la vérité, que nous nous servons de nos prières comme d’un jargon et comme ceux qui emploient les paroles saintes et divines à des sorcelleries et effets magiciens » : I, 469] ». Et la  liste des réprimandes se poursuit en ces termes : « Item d’estimer cruauté ce qui est au-delà de mort [voir II, 11 : « De la cruauté » ; et II, 27 : « Couardise, mère de la cruauté »] ; item, qu’il fallait nourrir un enfant à tout faire et autres telles choses [I, 26 : « De l’institution des enfants »] : que c’était mon opinion, et que c’était choses que j’avais mises, mais n’estimant pas que ce fussent des erreurs » (Pléiade 1229). Il est difficile de ne pas imaginer la jubilation secrète de Montaigne, faisant l’essai de sa « liberté de conscience » (l’examen du Maestro ne porte que sur les deux premiers livres, qui sont alors les seuls à avoir été publiés) en la mettant à l’épreuve de la censure romaine : ce qui met en avant les traits les plus personnels de son livre, ceux sans doute qui lui tenaient le plus à cœur, et qu’il était bien résolu à ne jamais amender, comme en témoigne l’édition de 1588, la quatrième, qui reprend les deux premiers livres sans manifester le moindre repentir pour les fautes épinglées par le prélat, n’accédant à aucune des requêtes du Maestro del Sacro Palazzo, et allant jusqu’à ouvrir le livre III, dès le chapitre 2 (« Du repentir »), sur une fière et hautaine revendication d’authenticité, qui se refuse à plier sous le joug d'une autorité extérieure, et qui ne renie rien de ce qui a été accompli librement, qui ne renie en fin de compte que le reniement lui-même : « Je hais cet accidentel repentir que l’âge apporte » (II, p. 38), repentir qui prend pour prétexte la « vertu lâche et catarrheuse » qui se déguise sous le nom de Prudence, car « nous appelons sagesse la difficulté de nos humeurs, le dégoût des choses présentes» (  I, p. 41) ; et Montaigne de conclure sur cette superbe proclamation : « Si j’avais à revivre, je revivrais comme j’ai vécu » (II, p. 40). Et pour en revenir à la seconde partie du livre II des Essais, celle qui succède au central et fondamental chapitre 12, elle se conclut au chapitre 37, significativement intitulé « De la ressemblance des enfants aux pères », par la même volonté d’émancipation qui s’est affirmée dans l’Apologie dans le domaine des idées, et qui se renouvelle ici dans le registre du corps, de la souffrance et de la maladie. Car Montaigne, définitivement affranchi de l’anthropocentrisme chrétien qui faisait le fond de la théologie paternelle, c'est-à-dire affranchi d’une théologie qui inscrivait l’humaine condition au centre de la création divine, à l’intersection de toutes les correspondances qui, le mettant en relation avec l’univers entier, l’emprisonnaient dans un complexe et inextricable réseau de dépendances et de soumissions, Montaigne donc ne reconnaît qu’un seul article de l’héritage paternel, qui imprime en quelque sorte l’image du père sur l’image du fils : la maladie de la pierre qui le fait désormais horriblement souffrir. Finalement, de ce père dont nous avons appris (III, 2 : « De l’ivrognerie ») qu’il avait une « monstrueuse foi en ses paroles, et une conscience et religion en général penchant plutôt vers la superstition que vers l’autre bout » (I, 492), Michel de Montaigne reconnaît n’avoir reçu, outre ce domaine dont il se désintéresse, ce domaine que son père prenait soin de bâtir, et qu’il éprouve de l’ennui à seulement entretenir (2), que l’amer présent de la gravelle : « Il est à croire que je dois à mon père cette qualité pierreuse, car il mourut merveilleusement affligé d’une grosse pierre qu’il avait en la vessie ; il ne s’aperçut de son mal que le soixante-septième an de son âge, et avant cela il n’en avait eu aucune menace ou ressentiment aux reins, aux côtés ni ailleurs » (II, 27, « De la ressemblance des enfants aux pères » ; II, 511).
            Montaigne, moins favorisé que son père, commence de souffrir dès l’âge de quarante-cinq ans (vers 1578 ; il rédige alors la plus grande part du livre II). C’est dans ce dernier chapitre du livre II, dans lequel il semble reconnaître ne rien devoir à son père, sinon ce dont il se serait fort bien passé, que Montaigne développe pour la première fois ses idées sur la médecine et les médecins, dont il est bon de s’approcher le moins possible si l’on souhaite demeurer non seulement en santé, mais encore en vie. En ce sens, le dernier chapitre du livre II trouve son écho et son développement dans le dernier chapitre du livre III, et donc des Essais eux-mêmes, dans lequel il n’hésite pas, et c’est là la dernière leçon de son ouvrage, à nous entretenir pendant près de trente pages de ses régimes alimentaires, des exercices qu’il se prescrit à lui-même et bien entendu de la cruelle douleur que lui font souffrir les crises de coliques néphrétiques. Ce n’est pas un hasard si la philosophie médicale de Montaigne se résume en un unique article, dont on devine que la valeur dépasse le seul domaine de la médecine, et qui vaut également pour toutes les entreprises que nous choisissons librement de risquer : en ce qui concerne la conduite de la vie, le meilleur maître, c’est encore et toujours soi-même. C’est ainsi que le médecin ne saurait connaître la nature de notre mal mieux que nous ne la connaissons nous-mêmes, nous qui le souffrons intérieurement par le sentiment de notre corps. La douleur physique est le plus universel et le plus fondamental des tests de notre autonomie : nul n’est mieux placé que soi-même pour en juger. Il n’y a de meilleur médecin, selon Montaigne, que le médecin de soi-même : « Toute cette fricassée que je barbouille ici n’est qu’un registre des essais de ma vie, qui est, pour l’interne santé, exemplaire assez, à prendre l’instruction à contre-poil [qui peut servir pour la santé de l’âme si l’on prend le contre-pied du modèle qui y est peint]. Mais quant à la santé corporelle, personne ne peut fournir d’expérience plus utile que moi, qui la présente pure, nullement corrompue et altérée par art et par opination [opinion, préjugé]. L’expérience est proprement sur son fumier au sujet de la médecine, où la raison lui quitte toute la place » (III, 13 : « De l’expérience » ; III, 369). Peut-être peut-on discuter, comme le Maître du Sacré Palais s’est diplomatiquement risqué à le faire, le ton un peu cavalier des idées de Montaigne (la concession est de pure forme : Montaigne n’a pas accordé au saint homme une seule correction, il a même franchement aggravé son cas par la publication du livre III, dont la hardiesse et la « liberté de conscience » sont plus affirmées que jamais), mais il est hautement improbable que le médecin, si savant soit-il, connaisse aussi bien que moi, qui les vit de l’intérieur, les souffrances que me cause ma maladie. Aussi n’y a-t-il rien de plus comique que l’assurance du médicastre qui affirme que nous ne souffrons pas alors même que nous ressentons notre mal. Tant et si bien que l’on peut dire que l’essai, qui signifie « épreuve », de l’émancipation, qui est en quelque sorte l’essai des essais, puisque sans cette liberté conquise, l’idée même de l’ouvrage serait sans objet, est mis lui-même à l’essai par l’épreuve de la maladie. Le discours de Montaigne sur la médecine ne constitue donc pas un chapitre à part, une sorte de manie ou trait de caractère qui lui appartiendrait en propre, mais le test même où il importe de savoir que nous ne cèderons pas à la superstition du maître supposé savoir, fût-ce livré aux supplices de la maladie de la pierre, et que nous trouverons le courage, même en cette situation humiliée, de faire valoir notre jugement et de répudier les soi-disant savants qui entreprennent de juger à notre place. La relation au médecin renouvelle ainsi la relation au père, et l’affranchissement de cette dépendance, physique cette fois, l’affranchissement spirituel accompli dans la Contre-Apologie. Avec humour, dans le dernier chapitre du livre II (« De la ressemblance des enfants aux pères », chap. 37), Montaigne lance une pointe en faisant allégeance à l’autorité médicale tout en la défiant plus insolemment encore, puisque de toutes les façons il n’en fera qu’à sa tête : « Au demeurant, j’honore les médecins, non pas, suivant le précepte, pour la nécessité [précepte tiré de l’Ecclésiaste] (car à ce passage on en oppose un autre du prophète reprenant le roi Asa d’avoir eu recours au médecin) [exemple tiré du Livre des Rois que Montaigne a trouvé dans un ouvrage contemporain], mais pour l’amour d’eux-mêmes, en ayant vu  beaucoup d’honnêtes hommes et dignes d’être aimés [ce qui signifie qu’on leur accorde d’autant d’amour pour ce qu’ils sont par eux-mêmes qu’on en refuse à leur prétendue science]. Ce n’est pas à eux que j’en veux, c’est à leur art, et ne leur donne pas grand blâme de faire leur profit de notre sottise, car la plupart du monde fait ainsi [par exemples les prêtres qui abusent de la superstition populaire]. Plusieurs vacations et moindres et plus dignes que la leur n’ont fondement et appui qu’aux abus publics. Je les appelle en ma compagnie quand je suis malade, s’ils se rencontrent à propos, et demande à en être entretenu, et les paye comme les autres. Je leur donne loi de me commander de m’abriter chaudement, si je l’aime mieux ainsi que d’une autre sorte ; ils peuvent choisir, d’entre les poireaux et les laitues, de quoi il leur plaira que mon bouillon se fasse, et m’ordonner le blanc ou le clairet (3) ; et ainsi de toutes autres choses qui sont indifférentes à mon appétit et usage » (II, 533). Les médecins, que Montaigne fait profession d’honorer, n’ont donc que le pouvoir d’ordonner à Montaigne ce qu’il s’ordonne à lui-même, ou bien encore de prescrire l’indifférent, ce qui est occasion de conférer, le plus grand plaisir que Montaigne connaisse en cette vie, et qu’il ne saurait se refuser si l’interlocuteur est agréable, « s’il se rencontre à propos ».
            C’est ainsi que l’autorité de l’expérience, si souvent revendiquée par Montaigne, n’est que l’autre nom de « la liberté de conscience « (II, 19) qu’il revendique farouchement et, d’essai en essai, sur un ton toujours plus affranchi, pour la conduite de sa vie. Tout ce livre « farouche et extravagant » n’est-il pas autre chose que l’histoire d’une indépendance conquise, une véritable phénoménologie de la liberté ? Le jeune homme, la tête farcie des exemples sublimes de l’héroïsme des anciens Romains, veut vivre comme eux, et s’entretient en cette chimère avec l’ami idéal qui partage avec lui l’ivresse d’une liberté encore toute livresque. Mais la mort d’Etienne de La Boétie déchire brutalement ce songe, et Montaigne se retrouve seul devant l’énigme de sa condition. Il faut alors écrire pour se guérir de la douleur du deuil, qui laisse le survivant orphelin à lui-même. Le premier livre des Essais, qui commémore l’auteur des sonnets, et plus secrètement l’auteur du Contre Un présent au beau milieu du livre par son absence même, apprend à s’arracher à la dépendance encore infantile envers le modèle romain, comme à l’admiration hyperbolique de l’ami idéalisé. Le mythe se dissipant, la réalité reprend progressivement ses droits. L’entreprise d’émancipation se porte alors sur le modèle et l’archétype de la figure de toute autorité, le père, devant lequel on plie pour mieux lui résister, à la façon de la docilité affichée envers les médecins qui dissimule d’autant mieux le dessein de ne les suivre en rien. Au plaisant « j’honore les médecins » de Montaigne, combien de textes offriraient le parallèle sur le thème semblable du « j’honore mon père » ? Aussi traduit-on le Livre des Créatures que le père tenait si haut, et que le Fils fait tomber plus bas que terre, mais c’est surtout pour le trahir, et le réfuter, sous le masque de l’« Apologie », article par article. Et c’est alors, sans modèle, sans père, et sans médecin, que l’on peut tenter de vivre, que l’on peut se risquer à faire l’essai d’une liberté nouvelle, entreprise en laquelle Montaigne se sent avec joie être un pionnier. Cette liberté dans la conduite de sa vie, n’est-ce pas précisément ce que Montaigne nomme, du mot qu’il réserve pour le dernier chapitre de son livre, celui où il développera abondamment sa philosophie médicale, « l’expérience » ? Car l’expérience a ceci de particulier qu’elle est inaccessible aux pédants, ceux qui ne savent de la vie que ce qu’on apprend dans « aucuns ouvrages qui puent à l’huile et à la lampe » (I, 8, « De l’oisiveté »). En de tels ouvrages en effet, on ne connaît que des lois générales et logiques, qu’il est toujours possible de constituer en un système de science. Leur signification étant universelle, il n’est nullement nécessaire de les éprouver par soi-même, et le savoir universellement transmissible ne concerne en fin de compte que Montaigne, et non Michel qui est précisément l’objet véritable et unique de l’entreprise sans précédent de l’écriture des Essais. Lorsque la science en revanche, comme c’est le cas pour la médecine mais également pour le droit, entreprend de s’avancer dans le domaine de l’expérience, ses certitudes livresques sont incapables de s’affiner jusqu’au cas particulier, et tombent dans l’insignifiance, puisque c’est le propre de l’expérience que de n’être tissée que de cas particuliers, qui sont innombrables et chaque fois différents les uns des autres. L’expérience est ce domaine de prédilection où Montaigne vérifie l’impuissance de toute maîtrise étrangère, et la nécessité où chacun se trouve de vivre par lui-même ce qu’il ne peut connaître par un autre, c'est-à-dire d’en faire l’essai. Encore faut-il ajouter que le domaine de l’expérience est plus vaste qu’il ne paraît, qu’il coïncide même, pour chacun d’entre nous, avec l’étendue de notre vie, la « nihilité » de l’humaine condition, à laquelle le Dieu de la Contre-Apologie abandonne la créature, lui accordant en retour la liberté de se faire elle-même, de s’essayer par elle-même à l’épreuve de la vie. Il n’y a qu’une seule chose que les maîtres ne nous apprendront jamais, c’est à vivre, et il est à regretter que cette leçon soit précisément la plus essentielle de toutes les leçons que nous puissions désirer. Pour cela seul qui nous importe, nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. Le Créateur nous donne carte blanche, il fait de notre condition cette page blanche où court l’écriture de Montaigne, le reclus volontaire au centre de sa librairie, et que nous ne remplirons pas de livres, mais d’expériences authentiquement vécues.  La leçon de la « nihilité », dans le chapitre axial du livre II, laisse ouverte l’interprétation du fidéisme, l’abandon à Dieu qui fonde la mystique de toute théologie négative : « Il n'est rien en l'humaine invention [il s’agit de la philosophie de Pyrrhon], où il y ait tant de vérisimilitude et d'utilité. Celle-ci présente l'homme nu et vide, reconnaissant sa faiblesse naturelle, propre à recevoir d'en haut quelque force étrangère, dégarni d'humaine science, et d'autant plus apte à loger en soi la divine, anéantissant son jugement, pour faire plus de place à la foi : ni mécréant ni établissant aucun dogme contre les lois et observances communes, humble, obéissant, disciplinable, studieux ; ennemi juré d'hérésie, et s'exemptant par conséquent des vaines et irréligieuses opinions introduites par les fausses sectes. C'est une carte blanche préparée à prendre du doigt de Dieu telles formes qu'il lui plaira d'y graver. Plus nous nous renvoyons et commettons à Dieu, et renonçons à nous, mieux nous en valons » (II, 12). Pourtant, le Dieu de Montaigne est en ce chapitre douze si lointain et si inconnaissable, que s’en remettre à lui revient à s’en remettre à l’inconnu, ce qui revient à s’abandonner au concours des circonstances. Pour le dire autrement, Montaigne n’accepte de n’obéir qu’à Dieu que parce qu’il affirme mieux, par ce biais, son désir de n’agir que par lui-même. La métaphysique de la « nihilité » se transforme ainsi en un exercice d’émancipation. Notre extrême dénuement devient la condition de notre liberté. Nous voici libres de dessiner sur la carte blanche l’itinéraire de notre vie. L’épreuve douloureuse des deuils successifs nous a durement soumis à l’apprentissage de cette indépendance, et nous apprenons, en devenant autonomes, à convertir notre « nihilité » en liberté, notre solitude en affranchissement, à faire, sans maître et sans guide (pendant le voyage en Italie, Montaigne a plusieurs différends avec ceux qu’on lui présente pour guides ; il se sépare de celui qu’on lui a donné à Rome et, muni d’un plan, préfère se diriger lui-même) l’expérience impartageable de la vie. Et tandis que le fidéisme conduit à l’abandon entre les mains de Dieu, comme l’enfant entre les mains du père, l’audace d’expérimenter qui anime désormais l’auteur des Essais marque inversement la volonté délibérée de prendre en mains sa vie et d’être à soi-même son propre directeur.
            Ce serait en effet une erreur de croire que l’expérience ne consiste qu’en l’exposition de soi-même aux hasards de la rencontre, qui ne serait en fin de compte que la résignation devant le destin. L’expérience qui est l’art de connaître le singulier, dont l’enseignement ne peut être effectif qu’à la condition d’être effectivement et authentiquement vécu, ne consiste pas dans le seul enregistrement passif des épisodes de notre vie, elle demande au contraire de notre part une participation active, et un constant éveil de l’esprit. Le Créateur ayant laissé en blanc la carte de notre vie, il ne nous est pas possible, du moins en ce qui concerne la conduite de cette même vie, donc pour tout ce domaine pratique où nous manquons de règle pour diriger nos actions, de nous fier à une loi générale qui serait applicable invariablement. Le néant de notre nature nous interdit d’établir un critère qui vaudrait universellement, et nous abandonne en conséquence à l’infinité des cas particuliers. Il est ainsi deux domaines où la présomption de la science se voit tenue en échec par la variété irréductible des cas particuliers, deux domaines où s’exerce le jugement pratique, dont la tâche est précisément d’appliquer la généralité de la règle aux circonstances singulières : le droit, qui entreprend de donner aux hommes en général les règles de leur police, et la médecine qui entreprend de soumettre les corps en général aux traitements de la Faculté. Mais tant au niveau de la moralité, qui est la santé de l’âme (le droit), que du traitement, qui donne la santé au corps (la médecine), Dieu donne carte blanche à l’expérience, se gardant d’inscrire la moindre loi, ni dicter le moindre précepte qui puisse être légitimement érigé en loi universelle.
            C’est ainsi par exemple qu’il n’y a pas de loi naturelle, et que les sociétés n’ont d’autres règles que celle par lesquelles la fantaisie des hommes a cru pouvoir suppléer au néant de notre nature, à notre « nihilité » véritable. Et c’est pourquoi nos lois sont nécessairement fondées en convention, c'est-à-dire qu’elles sont fondées sur rien, sur le nihil qui fait l’absence de notre nature, ce qui est notre nature véritable : « Quelle bonté est-ce, que je voyais hier en crédit, et demain ne l'être plus : et que le trajet d'une rivière fait crime ?  Quelle vérité est-ce que ces montagnes bornent mensonge au monde qui se tient au delà ? Mais ils sont plaisants, quand pour donner quelque certitude aux lois, ils disent qu'il y en a aucunes fermes, perpétuelles et immuables, qu'ils nomment naturelles, qui sont empreintes en l'humain genre par la condition de leur propre essence : et de celles là, qui en fait le nombre de trois, qui de quatre, qui plus, qui moins : signe, que c'est une marque aussi douteuse que le reste » (II, 12 ; II, 262). Il se peut toutefois qu’en un état d’innocence, que nous avons perdu, mais que les sauvages d’outre-Atlantique avaient peut-être su conserver, la nature nous dictait la loi, comme la mère à l’enfant, et que nous nous sommes affranchis de cette dépendance en devenant raisonnables, projet que commence de concevoir l’auteur de la contre-Apologie, non sans frayeur cependant : « Il est croyable qu'il y a des lois naturelles, comme il se voit ès autres créatures. Mais en nous elles sont perdues, cette belle raison humaine s'ingérant par tout de maîtriser et commander, brouillant et confondant le visage des choses, selon sa vanité et inconstance » (ibid.). Pour les hommes enfants (« c’était un monde enfant » : III, 6, « Des coches »), ou les sauvages qui n’ont pas encore fait l’essai de la raison, ni l’expérience de la liberté, il est bon qu’il y ait des lois, aussi stupides ou arbitraires soient-elles, qui auront du moins cette vertu de refouler le vide, de nous détourner du néant de notre nature, et de nous ôter ainsi la peine de penser, tout comme la joie de nous essayer nous-mêmes : « On a raison de donner à l'esprit humain les barrières les plus contraintes qu'on peut. En l'étude, comme au reste, il lui faut compter et régler ses marches : il lui faut tailler par art les limites de sa chasse. On le bride et garrotte de religions, de lois, de coutumes, de science, de préceptes, de peines, et récompenses mortelles et immortelles : encore voit-on que par sa volubilité et dissolution, il échappe à toutes ces liaisons » (II, 12 ; II, 234-235). L’extrême variété des lois et des coutumes, conséquence de la « nihilité » de notre condition, et qui confère à la seule expérience, non à la science, toute autorité en ce domaine, est un trop-plein qui nous masque le vide, et qu’il nous faut accepter, non pour la justice qu’on imagine, mais seulement pour la règle si arbitraire soit-elle, qui fait office de nature, et nous sauve ainsi de l’extrême barbarie à laquelle notre « nihilité » nous expose. Le montre cruellement le mépris des lois qui se répand dans les guerres civiles, et conduit l’homme à tomber plus bas que la bestialité, en l’inhumanité même : « Or les lois se maintiennent en crédit, non par ce qu'elles sont justes, mais par ce qu'elles sont lois. C'est le fondement mystique de leur autorité : elles n'en ont point d'autre. Qui bien leur sert. Elles sont souvent faites par des sots, plus souvent par des gens qui, en haine d’égalité, ont faute d’équité, mais toujours par des hommes, auteurs vains et irrésolus. Il n'est rien si lourdement, et largement fautier que les lois, ni si ordinairement. Quiconque leur obéit par ce qu'elles sont justes, ne leur obéit pas justement par où il doit ».
            Cette analyse à laquelle Montaigne soumet la science du droit est en tous points transposable en celle de la médecine : chaque mal est singulier et les règles générales du traitement viennent buter contre cette infinie variété. La « nihilité » de notre nature trouve ici son expression physique, non plus morale ni juridique : chacun a de son propre corps une expérience qui lui est irréductiblement attachée (aussi Montaigne n’apprécie guère les extatiques qui aiment à affranchir leur âme, et qui croient pouvoir se faire purs esprits, délaissant un corps qui ne leur appartient plus), et la connaissance que j’ai de mon corps est une connaissance par expérience, non par raisonnement, ne pouvant être de ce fait même ordonnée par des règles universelles. Ce qui rend vaine la médecine, ou plutôt cette médecine qui s’en remet au jugement de ceux qui prétendent savoir à ma place, et se détourne de l’unique médecin qui a seul autorité en la matière, qui est le médecin de soi-même. Car il y a cette différence entre le droit et la médecine, qui sont les deux domaines privilégiés où l’expérience règne en souveraine, que les lois et les coutumes, qui nous préservent de l’inhumanité qui toujours menace le néant de notre condition, sont héritées de la tradition, et qu’il faut bien ici recevoir un héritage qui nous vient de nos pères : il n’y a pas de meilleur choix que de s’en remettre à la coutume, si peu fondée en raison soit-elle, dont l’autorité vient non de la vérité, mais seulement de l’ancienneté. L’homme est un être si variable et inconstant que ses opinions en la matière ne valent que par accident, selon le temps et le lieu où il lui a été donné de vivre, et qu’il fera bien de s’en tenir aux communes créances, par lesquelles se maintient l’ordre civil : II 249 : « Or de la connaissance de cette mienne volubilité [inclination à se mouvoir], j'ai par accident engendré en moi quelque constance d'opinions, et n'ai guère altéré les miennes premières et naturelles. Car quelque apparence qu'il y ait en la nouvelleté, je ne change pas aisément, de peur que j'aie de perdre au change. Et puis que je ne suis pas capable de choisir, je prends le choix d'autrui, et me tiens en l'assiette où Dieu m'a mis. Autrement je ne me saurais garder de rouler sans cesse. Ainsi me suis-je, par la grâce de Dieu, conservé entier, sans agitation et trouble de conscience, aux anciennes créances de notre religion, au travers de tant de sectes et de divisions, que notre siècle a produites » (II, 12 ; II, 249). Les lois en effet tiennent sur rien, elles ne tiennent à rien, à ce nihil qui fait le fond de l’humaine condition, et mieux vaut s’y plier comme à de simples règles de jeu – ce qu’elles sont en vérité – que de remonter à leur source, c'est-à-dire au principe de leur institution, et découvrir ainsi leur néant et leur peu de raison : « Les lois prennent leur autorité de la possession et de l'usage : il est dangereux de les ramener à leur naissance : elles grossissent et s'anoblissent en roulant, comme nos rivières : suivez les contremont jusques à leur source, ce n'est qu'un petit surgeon d'eau à peine reconnaissable, qui s'enorgueillit ainsi, et se fortifie, en vieillissant. Voyez les anciennes considérations, qui ont donné le premier branle à ce fameux torrent, plein de dignité, d'horreur et de révérence : vous les trouverez si légères et si délicates, que ces gens ici qui pèsent tout, et le ramènent à la raison, et qui ne reçoivent rien par autorité et à crédit, il n'est pas merveille s'ils ont leurs jugements souvent très éloignés des jugements publics » (II, 2 ; II, 267).
            Ce renoncement à la raison, cette abdication du droit de juger – que modère pourtant l’éloge de la vie naturelle des sauvages des Indes occidentales (nous leur avons volés jusqu’au nom de leur pays, emprunté aux Indes orientales) : ceux-là semblent vivre mieux que nous, et semblent montrer que certaines lois valent mieux que les autres ; mais il est vrai que c’est surtout dans le livre III que cette apologie prend toute sa mesure – cette soumission à l’autorité, qui se résigne à la tradition dans le domaine des mœurs, n’est pas de mise quand il s’agit de soigner le mal qui nous fait souffrir. C’est sans doute que les lois nous touchent peu, chacun se résignant aux règles de la vie commune, pour ce qu’elles permettent une vie commune, aussi déraisonnable soit-elle, et conduisant sa vie privée comme il l’entend, à la façon de Montaigne lui-même qui entend bien être le maître en son domaine, et ne souffrirait pas que son autorité soit ici par quiconque usurpée. Mais quand il s’agit de la maladie, cette séparation du public et du privé ne tient pas, et il est bien difficile de s’abstraire de la souffrance qu’épisodiquement les crises de colique néphrétique imposent à l’esprit. Il n’y a donc pas de place ici à céder à quelque autorité étrangère, il n’y a rien à gagner à tomber en la superstition de la médecine, et chacun est rendu à soi-même pour le gouvernement de sa propre santé, chacun condamné à devenir le médecin de soi-même. La souffrance physique est peut-être pour Montaigne la plus haute école de l’autonomie, et c’est sans doute à l’égard des médecins que l’audace, et même l’insolence, de l’auteur des Essais sont les plus remarquables.
            Cette infinie variété des cas et des circonstances, qui n’accorde d’autorité qu’à l’expérience véritable, c'est-à-dire personnellement vécue (l’expérience étant cette leçon que personne ne peut apprendre à notre place, et l’enjeu véritable de l’affirmation de l’individualité – qui est l’unique et le constant objet de l’essai) se dérive sans doute de la « nihilité » de l’humaine condition, et nous voue à l’ignorance. Le médecin, comme le juriste, est un empirique qui doit juger au cas par cas : encore l’homme de loi est-il fondé à juger, son néant de savoir valant toujours mieux que l’illusion du savoir, qui donne lieu à toutes sortes de fanatisme et de cruauté ; quant au médecin, nous le suivrons partout où il est indifférent de le suivre (vin blanc ou vin clairet, bouillon de poireau ou de laitue), et ne croirons que nous-mêmes sur la nature de notre mal. Toutefois, et pour compléter le renversement effectué dans le livre III, qui est le couronnement d’une œuvre comme le couronnement d’une vie, il est encore possible d’éprouver cette innombrable diversité des cas particuliers non comme un effet de l’infirmité de notre nature, abandonnés que nous sommes en ce monde par un dieu oublieux qui s’est abstenu de nous donner la règle, mais plutôt comme l’occasion d’exercer notre curiosité, de nous maintenir dans l’éveil de l’admiration, qui est le commencement de la philosophie et le ressort qui fait la vie de l’esprit. La souffrance elle-même demande de la part de celui qui la subit une participation active, une attention sensible à la singularité de chaque crise, et Montaigne se construit ainsi par expérience une sorte de vadémécum médical qui lui sert de guide pour la conduite à tenir. Il apprend à sentir venir la crise, se soumet à des régimes de son invention, s’efforce de gérer l’imprévisible, non pas de dominer, ce serait impossible, mais du moins de se familiariser avec son mal, qui lui est en effet plus familier et plus proche qu’à nul autre, et ainsi, autant qu’il est possible, s’en accommoder. Les trente dernières pages des Essais, qui terminent l’essai 13 significativement intitulé « De l’expérience », sont consacrées à cette « auto-médecine » que Montaigne s’est forgée pour lui-même, et dont il a lieu d’être finalement plus satisfait que de tous les traitements que les médecins lui ont proposés. Même la souffrance est occasion d’exercer la sagacité de l’esprit.
            Mais c’est surtout dans le domaine des mœurs et du droit que ce même effort pour ne pas vivre passivement la passion de la vie, pour participer par le jugement à l’expérience indépassable du cas particulier, triomphe pleinement. Car l’arbitraire des lois qui règle nos sociétés, des coutumes qui définissent les usages en vigueur, s’il marque notre éloignement de la nature et la fragilité de nos croyances, nous permet aussi en un autre sens, qui enrichit cette fois notre vie plus qu’il n’en signale l’infirmité, d’observer l’extrême variété qui est en ce monde ; elle est l’occasion toujours renouvelée, sans souffrance cette fois, mais au contraire avec l’excitation de la découverte toujours recommencée, d’exercer notre jugement. C’est une chance en effet que Dieu nous ait placés en un monde infiniment divers, en un immense livre non ordonné, non soumis à quelques règles simples, comme la triste et présomptueuse théologie naturelle de Sebond voulait bien le croire, mais un monde chaotique, varié, toujours mêlé et métissé, d’une abondance que rien ne saurait réduire, et que l’expérience, si méthodiquement qu’elle soit conduite, n’épuisera jamais. Ces différences innombrables, qui empêchent l’établissement de la règle, valent qu’on se porte à leur rencontre, qu’on sorte de sa coutume pour apprendre à conférer avec d’autres usages, d’autres mœurs qui valent tout autant que les nôtres, et parfois peut-être mieux. Comme c’est par exemple le cas, comme le sait bien tout bon ethnologue, pour le cuit et le cru, et les manières de cuisine : « La diversité des façons d'une nation à autre, ne me touche que par le plaisir de la variété. Chaque usage a sa raison. Soient des assiettes d'étain, de bois, de terre ; bouilli ou rôti ; beurre, ou huile, de noix ou d'olive, chaud ou froid, tout m'est un. Et si un, que vieillissant, j'accuse cette généreuse faculté. Et aurais besoin que la délicatesse et le choix, arrêtât l'indiscrétion de mon appétit, et parfois soulageât mon estomac » (III, 9, « De la vanité » ; III, 251). L’expérience de la différence est occasion de joie et de découverte. Il faut pour cela consentir à sortir de son village, et ne pas prendre les coutumes qui règnent chez soi pour des lois universelles. Il faut, selon la vertu si prisée par Montaigne, de la générosité, accepter autrui comme un autrui, en sa différence et son métissage, et non seulement comme un double de nous-mêmes. C’est ainsi nous apprend-il qu’il fut d’abord insoucieux de sa fortune, alors qu’il ne possédait encore rien ; qu’il fut hanté par la peur qu’on lui dérobât quelque chose, et menacé du péché d’avarice, quand il hérita du domaine à la mort de son père ; puis heureusement délivré de cette obsession, par la pratique du voyage (« le plaisir de certain voyage de grande dépense ayant mis à pied cette sotte imagination » : I, 40, « Que le goût des biens et des maux dépend en bonne partie de l’opinion que nous en avons » ; I, 107) (4), qui apprend à se livrer au hasard des chemins, à s’accommoder à l’imprévisible, et à donner à chacun, dont on est davantage redevable que chez soi, selon  son mérite : « Et me gratifie singulièrement que cette correction me soit arrivée en un âge naturellement enclin à l’avarice, et que je me vois défait de cette maladie si commune aux vieux, et la plus ridicule de toutes les humaines folies » (I, 40 ; I, 108). Le voyage rend à Montaigne vieillissant la générosité de sa jeunesse, et lui apprend à ouvrir sa porte et sa bourse à l’inconnu rencontré en chemin, et avec lequel il sympathise. Le voyage est la meilleure école pour celui qui veut apprendre à bien conférer, à se mettre l’écoute d’autrui et à partager ses raisons, selon ce qu’il sait et non ce que nous voudrions qu’il sache, lui parlant de lui-même plutôt qu’à lui de nous, écoutant une leçon qui sera sans doute ni plus ni moins raisonnable que la nôtre, mais qui aura du moins sur la nôtre le privilège de la nouvelleté : « J'observe en mes voyages cette pratique, pour apprendre toujours quelque chose, par la communication d'autrui (qui est une des plus belles écoles qui puisse être) de ramener toujours ceux, avec qui je confère, aux propos des choses qu'ils savent le mieux […] Car il advient le plus souvent au contraire, que chacun choisit plutôt à discourir du métier d'un autre que du sien  » (I, 17, « Un trait de quelques ambassadeurs » ; I, 15). Rien n’est plus insupportable à Montaigne que ces voyageurs qui demeurent en imagination près du clocher qui les a vus partir, et qui s’enferment avec eux-mêmes plutôt que d’aller au-devant des autres : « On disait à Socrate, que quelqu'un ne s'était aucunement amendé en son voyage : Je crois bien, dit-il, il s'était emporté avec soi » (I, 39, « De la solitude » ; I, 335). Montaigne, quant à lui, voyage par curiosité de l’inconnu, se sauvant ainsi de l’enfer et de l’enfermement des convictions péremptoires, apprenant chemin faisant la leçon de la tolérance, plus curieux de rencontrer un Grec ou un Persan que de se retrouver avec un Gascon de son village, dont il fuit précisément l’accablante familiarité en choisissant de prendre la route : « J'ai honte de voir nos hommes, enivrés de cette sotte humeur, de s'effaroucher des formes contraires aux leurs. Il leur semble être hors de leur élément, quand ils sont hors de leur village. Où qu'ils aillent, ils se tiennent à leurs façons, et abominent les étrangères. Retrouvent-ils un compatriote en Hongrie, ils festoient cette aventure : les voilà à se rallier et à se recoudre ensemble, à condamner tant de mœurs barbares qu'ils voient. Pourquoi non barbares, puisqu'elles ne sont françaises ? Encore sont-ce les plus habiles, qui les ont reconnues, pour en médire. La plupart ne prennent l'aller que pour le venir. Ils voyagent couverts et resserrés, d'une prudence taciturne et incommunicable, se défendant de la contagion d'un air inconnu […] On dit bien vrai, qu'un honnête homme, c'est un homme mêlé. Au rebours, je pérégrine très saoul de nos façons : non pour chercher des Gascons en Sicile, j'en ai assez laissé au logis. Je cherche des Grecs plutôt, et des Persans. J'accointe ceux-là, je les considère. C'est là où je me prête, et où je m'emploie. » (III, 9, « De la vanité »). L’auteur des Essais voyage comme il écrit, en se livrant à son humeur vagabonde et primesautière, et n’écoutant que lui-même à l’exclusion de tout autre guide ou maître, fuyant la routine qui abrutit le corps et affaiblit l’esprit, non pour aller quelque part, mais pour aller simplement, car c’est cela qui s’appelle vivre, non pour trouver mais pour chercher sans même savoir ce que l’on cherche, sinon le plaisir toujours renouvelé de la diversité et de la différence : « Je réponds ordinairement, à ceux qui me demandent raison de mes voyages : Que je sais bien ce que je fuis, mais non pas ce que je cherche » (III, 9, « De la vanité » ; III, 234). Le voyage est l’expérience des expériences, en ce sens qu’il éduque le jugement à l’infinie variété du monde, et qu’il transforme la singularité de chaque instant, qui est la raison de notre infirmité spéculative, en émerveillement de tous les instants, qui font la richesse de notre expérience propre, et l’exercice par lequel nous nous façonnons nous-mêmes : « Le voyager me semble un exercice profitable. L'âme y a une continuelle exercitation, à remarquer des choses inconnues et nouvelles. Et je ne sache point meilleure école, comme j'ai dit souvent, à façonner la vie, que de lui proposer incessamment la diversité de tant d'autres vies, fantaisies, et usances, et lui faire goûter une si perpétuelle variété de formes de notre nature. Le corps n'y est ni oisif ni travaillé, et cette modérée agitation le met en haleine. Je me tiens à cheval sans démonter, tout coliqueux que je suis, et sans m'y ennuyer, huit et dix heures » (III, 9, « De la vanité » ; III, 236). Le Journal de voyage en Italie nous apprend même que les crises de la gravelle (qui sont aussi le prétexte qui est à l’origine du voyage, puisqu’il s’agit de traiter la maladie par les bains qui sont en Allemagne, en Suisse et en Italie) sont mieux supportables pendant les longues chevauchées des voyages, à cause du mouvement régulier imprimé au corps selon Montaigne, mais sans doute plus encore à cause de l’intérêt soutenu et toujours intelligent qu’il porte aux pays qu’il traverse, et qui le change de la mélancolie qui le menace en son domaine de Montaigne : « Cette humeur avide des choses nouvelles et inconnues, aide bien à nourrir en moi le désir de voyager. Mais assez d'autres circonstances y confèrent. Je me détourne volontiers du gouvernement de ma maison. Il y a quelque commodité à commander, fût-ce dans une grange, et à être obéi des siens. Mais c'est un plaisir trop uniforme et languissant » (III, 9, « De la vanité »). Montaigne préfère être l’étranger de passage plutôt que le maître en son pays. Cette inquiétude, qui appartient à notre nature, et qui fait que le chasseur chasse pour chasser, non pour la prise du gibier, est moins le symptôme d’un mal-être  que l’expression d’une vitalité, l’appétit d’une insatiable curiosité pour ce qui est autre que nous-mêmes : « Je sais bien qu'à le prendre à la lettre, ce plaisir de voyager porte témoignage d'inquiétude et d'irrésolution. Aussi sont-ce nos maîtresses qualités, et prédominantes. Oui, je le confesse : je ne vois rien seulement en songe, et par souhait, où je me puisse tenir. La seule variété me paie, et la possession de la diversité, du moins si quelque chose me paie. A voyager, cela même me nourrit, que je me puis arrêter sans intérêt, et que j'aie où m'en divertir commodément. » (III, 9, « De la vanité » ; III, 254).
            C’est ainsi qu’un texte, que son auteur ne destinait pas à être publié, se profile secrètement sous le labyrinthe des Essais : il s’agit de l’extraordinairement vivant Journal de voyage en Italie, qu’il faut lire tout autant qu’il faut lire les Essais, et grâce auquel nous voyageons avec le bonhomme et devinons, sous la brièveté du compte rendu, les humeurs du sieur de Montaigne accompagné de sa suite qui n’en peut mais, Michel n’en faisant qu’à sa tête et conduisant toute la compagnie au gré changeant de son humeur, prenant allègrement la route et s’enthousiasmant des pays traversés, et redevenant insensiblement malade quand se profile la nécessité du retour, qu’il retarde indéfiniment, en retournant sur ses pas, à Sienne, à Florence, à Rome, avant de revenir tout de bon, et alors que se multiplient les crises de coliques, les maux d’estomac et que menacent des bouffées de mélancolie. Les autres s’épuisent à suivre ce vieux jeune homme qui les entraîne tous, qui irait volontiers, s’il ne dépendait que de lui, jusqu’au bout du monde : « Je crois à la vérité, écrit le secrétaire chargé d’abord de la copie (Montaigne lui-même finira par prendre la plume) que, s’il eût été seul avec les siens, il fût allé plutôt à Cracovie ou vers la Grèce par terre, que de prendre le tour de l’Italie ; mais le plaisir qu’il prenait à visiter les pays inconnus, lequel il trouvait si doux que d’en oublier la faiblesse de son âge et de sa santé, il ne le pouvait imprimer à nul de la troupe, chacun ne demandant que la retraite […] Quand on se plaignait à lui de ce qu’il conduisait souvent la troupe par chemins divers et contrées, revenant souvent bien près d’où il était parti, ce qu’il faisait, ou changeant d’avis selon les occasions, il répondait : "qu’il n’allait, quant à lui, en nul lieu que là où il se trouvait, et qu’il ne pouvait faillir ni tordre sa voie, n’ayant nul projet que de se promener par des lieux inconnus" […] Il disait aussi : "qu’il lui semblait être à même ceux qui lisent quelque plaisant conte, d’où il leur prend crainte qu’il vienne bientôt à finir, ou un beau livre ; lui de même prenait si grand plaisir à voyager à son aise, s’il pouvait se rendre seul" » (Pléiade 1176-77). Il faut voir Montaigne se pliant toujours aux coutumes du pays dont il est l’hôte, apprécier le confort des couettes en pays allemand, la chaleur diffuse des poêles (les mêmes qui protègeront près de cinquante ans plus tard, en une ville inconnue d’Allemagne, la méditation hivernale du jeune Descartes), son désir jamais rassasié de rencontrer les doctes et de s’informer des raisons des diverses croyances (Lévi-Strauss se réclamait de Rousseau, mais c’est surtout de Montaigne, comme il le reconnaissait volontiers lui-même, qu’il était proche), décrivant avec précision le mécanisme des moulins, des norias qui irriguent les champs, des pont-levis et des divers appareils de levage, des broches qui font tourner la viande sur le feu, curieux des statues automates qu’on voit dans les grottes qui sont dans les jardins des princes, à Pratellino comme à Tivoli, sensible aux manières de cuisiner les plats comme aux manières de danser, dégustant en gourmet les vins des pays traversés, comparant le gîte et la table des auberges où il s’arrête, observateur toujours curieux de la beauté des femmes, assistant à Rome avec une ironie non dissimulée (qu’il n’oserait pas dans les Essais) à une séance d’exorcisme, aux simagrées des cardinaux lors d’une excommunication prononcée par le pape en personne, en cette ville qui a l’apparence de la dévotion mais ne semble guère en avoir la réalité, regrettant la Rome souterraine enfouie sous la Ville Eternelle, Rome au demeurant où il se sent fort bien et qu’il quittera à regret (ne ressemble-t-elle pas à Montaigne lui-même : « Car de sa nature, c’est une ville toute rapiécée d’étrangers ; chacun y est comme chez soi »), Rome dont il se flatte d’avoir obtenu le titre tout formel de citoyen, au point d’en recopier littéralement la charte accordée par le Sénat à la fin du chapitre 9 du livre III des Essais (« De la vanité »), assistant à une circoncision en une synagogue et s’enquêtant de ses rites auprès de la communauté juive, et décrivant sur le même ton l’ostension de la Véronique en Saint-Pierre, goûtant le pittoresque des paysages dont il apprécie l’amplitude panoramique et l’extrême diversité, ne manquant aucun des bains réputés curatifs des pays qu’il traverse, et se plaisant tout particulièrement en ceux de della Villa, près de Lucques, où il donna un bal public auquel participèrent les paysannes de la région, reconnaissant enfin, après une visite chez les courtisanes de Rome, que : « tous ces amusements m’embesognaient assez : de mélancolie, qui est ma mort, et de chagrin, je n’en avais nulle occasion, ni dedans ni hors la maison » (Pléiade, 1235). « Il lui semblait être à même ceux qui lisent quelque plaisant conte, d’où il leur prend crainte qu’il vienne bientôt à finir, ou un beau livre » : ce livre, en lequel il se plaît d’errer et de vagabonder à son aise, n’est-ce pas celui où il se confie et se découvre dans le secret de la librairie, et le voyage ne développe-t-il pas dans l’espace l’itinéraire que les Essais tracent en l'imagination ? « Qui ne voit que j’ai pris une route par laquelle, sans cesse et sans travail, j’irai autant qu’il y aura d’encre et de papier au monde ? » (III, 9 ; III ; 201).
            Pour mettre fin à cette insolente fugue, à ce vagabondage de l’esprit, à ce libertinage de la découverte, à cette ivresse de la liberté enfin conquise, il ne fallait rien moins que la résurrection du père mort, sous la forme de son substitut le plus majestueux, le roi Henri III en personne, qui le presse de mettre fin à son évasion, et de revenir au plus vite en la ville de Bordeaux, qui vient de l’élire pour son maire, non il est vrai pour les qualités qui lui sont propres, mais en souvenir de son vénéré père, qui avait autrefois assumé cette charge (5). Ce n’aurait été que l’autorité du père, Montaigne aurait peut-être continué son chemin ; mais on ne peut marchander son obéissance au roi, et il faut prendre, mais à regret, le chemin du retour. Parti le 22 juin 1580, il est chez lui le 30 novembre 1581. Alors commence le dernier chapitre de cette vie, qui consiste surtout en la rédaction du troisième livre des Essais, et en celle des « allongeails » qui viendront enrichir les deux premiers.


NOTES

1- « C’est un discours, écrit Montaigne, auquel il donna le nom de La Servitude volontaire, mais ceux qui l’ont ignoré l’ont bien proprement depuis rebaptisé Le Contre Un. Il l’écrivit par manière d’essai en sa première jeunesse, à l’honneur de la liberté contre les tyrans » (I, 28).

2- « Mon père aimait à bâtir Montaigne, où il était né […] Ce que je me suis mêlé d’achever quelque vieux pan de mur et de ranger quelque pièce de bâtiment mal dolé ç’a été certes plus regardant à son intention qu’à mon consentement. Et accuse ma fainéance d’avoir n’avoir passé outre à parfaire les beaux commencements qu’il a laissés en sa maison ; d’autant plus que je suis en grands termes d’en être le dernier possesseur de ma race et d’y porter la dernière main » (III, 9 : « De la vanité »).
3- Selon Furetière (1690), « clairet ne se dit proprement que du vin rouge paillet ». « Blanc ou clairet » signifie donc : « vin blanc ou vin rouge ». Remarquons que Montaigne abandonne au médecin ce choix pourtant d’importance, mais qu’il ne lui laisse aucunement la possibilité de lui interdire le vin. Selon le même Furetière, « paillet » est une « épithète qu'on donne particulièrement au vin, et aux liqueurs qui devraient être rouges, et qui sont néanmoins pâles et claires ».
4- Ce chapitre figure après le chapitre 13 dans l’exemplaire de Bordeaux (édition de 1588 annotée de la main de Montaigne) ; il figure au chapitre 40 dans l’édition de 1595.

5- Lettre de Henri III à Montaigne, datée du 25 novembre 1581 : « Monsieur de Montaigne, pour ce que j’ai en grande estime votre fidélité  et zélée dévotion à mon service, ce m’a été un plaisir d’entendre que vous avez été élu maire de ma ville de Bordeaux ; ayant eu très agréable et confirmé ladite élection et d’autant plus volontiers qu’elle a été sans brigue et en votre lointaine absence. A l’occasion de quoi mon intention est, et vous ordonne et enjoins bien expressément que, sans délai ni excuse, reveniez au plus tôt que la présente vous sera rendue, faire le dû et le service de la charge où vous avez été si légitimement appelé. Et vous ferez chose qui me sera très agréable, et le contraire me déplairait grandement, priant Dieu, Monsieur de Montaigne, qu’il vous ait en sa sainte garde ».

 

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