Jacques Darriulat

 

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Aimer Montaigne :

1- Ecrire

2- Qui suis-je ?

3- Que sais-je ?

4- L'humaine condition

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6- Vivre

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Mardis de la Philo : 13-10-2009
Mise en ligne : 1-4-2010

           Ces conférences constituent une présentation générale de l'expérience intellectuelle et morale qui conduit Michel de Montaigne de la souffrance du deuil (Livre I des Essais) à l'affirmation de l'individualité (Livre III). Présentées au premier semestre de l’année 2009 dans un cadre non universitaire (« Les Mardis de la Philosophie »), elles s’efforcent d'accompagner l'auteur dans le voyage toujours inachevé de l'essai, de rendre sensible au lecteur son exceptionnelle présence, donc d'apprendre à l'aimer, conformément au désir explicite d'un livre qui se prétend le « seul au monde de son espèce, et d'un dessein farouche et extravagant ».

 


AIMER MONTAIGNE (II)

 « L'an du Christ 1571, âgé de trente-huit ans, la veille des calendes de mars, anniversaire de sa naissance, Michel de Montaigne, las depuis longtemps déjà de la servitude du Parlement et des charges publiques, en pleines forces encore, se retira dans le sein des doctes vierges, où, en repos et en sécurité, il passera les jours qui lui restent à vivre. »


 

2- QUI SUIS-JE ?

« Je n'ai vu monstre et miracle au monde plus exprès que moi-même»

            C’était un temps déraisonnable : « Or, tournons les yeux partout, tout croule autour de nous. En tous les grands Etats, soit de Chrétienté, soit d’ailleurs, que nous connaissons, regardez-y : vous y trouverez une évidente menace de changement et de ruine » (IX, 3 : « De la vanité »). La guerre civile, dont Montaigne n’a pas oublié qu’elle a blessé à mort la République romaine, et fait le lit de l’Empire et de la tyrannie, désagrège de l’intérieur, par l’extrême cruauté des guerres de religions, la communauté des chrétiens. Les guerres d’Italie, et l’usage nouveau du canon, ont introduit sur les champs de bataille une férocité inhumaine, qui réduit à néant les codes du combat chevaleresque. Machiavel en a tiré les principes d’une politique nouvelle, sans honneur et sans foi, et a été ainsi promu nouveau maître de l’art de la guerre, qui destitue l’ancien, César, pourtant bien supérieur aux yeux de Montaigne (II, 34 : « Observations sur les moyens de faire la guerre de Jules César »). Il est désormais recommandé de feindre et de dissimuler, de « faire le renard », ce qui n’est guère à la mode de Montaigne, toujours en quête de lui-même, de sa vérité naïve et ingénue : « Or, de moi, j’aime mieux être importun et indiscret que flatteur et dissimulé », écrit-il pour se démarquer précisément de Machiavel, qu’il vient d’évoquer (II, 17 : « De la présomption ») ; et plus clairement encore : « Quant à cette nouvelle vertu de feintise et dissimulation, qui est à cette heure si fort en crédit, je la hais capitalement : et de tous les vices, je n'en trouve aucun qui témoigne tant de lâcheté et bassesse de cœur. C'est une humeur couarde et servile de s'aller déguiser et cacher sous un masque, et de n'oser se faire voir tel qu'on est » (ibid). Il est vrai que toutes les identités vacillent dans cette crise universelle. Tous les repères s’effacent. Ne vient-on pas de découvrir un nouveau monde, qui rend caduques toutes nos anciennes cartes ? N’avons-nous pas massacré, en barbares que nous sommes, ces sauvages qui vivaient sagement selon la nature, et n’avaient pas même idée de l’extrême cruauté des supplices que nous leur avons réservés ? « Mais quoi, ils ne portent point de hauts-de-chausses [le talon qui monte le soulier, et donne de la prestance à ceux qui sont naturellement petits] ! » (I, 31 : « Des cannibales »). Tout semble corrompu parmi nous. Rien ne tient, et tout vacille. Et chacun paraît autre qu’il n’est : « Ce siècle auquel nous vivons, au moins pour notre climat, est si plombé que, je ne dis pas l’exécution, mais l’imagination même de la vertu en est à dire […] Il ne se reconnaît plus d’action vertueuse : celles qui en portent le visage, elles n’en ont pas pourtant l’essence ; car le profit, la gloire, la crainte, l’accoutumance et autres telles causes étrangères nous acheminent à les produire » (II, 37 : « Du jeune Caton »).
            Dans cet universel naufrage, il est naturel de faire retour sur soi-même, de s’interroger sur ce qu’il reste de vérité en un monde où tous mentent, de faire ce qu’on appelle « le point ». Les seigneurs de ce temps tenaient le registre des grands événements qui illustraient la vie du domaine, et de la famille, en ce qu’on nommait un « livre de raison », où se déclinait en quelque sorte l’identité du nom, et de la maison (1). C’est une bonne discipline qui, gardant en mémoire le passé, permet de mieux savoir où l’on en est, dans le présent. Le père de Montaigne, Pierre, non Michel, prenait soin de tenir à jour cette espèce de répertoire des travaux et des jours. Montaigne regrette de ne pas l’avoir poursuivi, mais de quoi faut-il tenir compte en ces temps où l’on ne sait plus distinguer l’important de la vanité ? « En la police économique mon père avait cet ordre, que je sais louer, mais nullement ensuivre. C'est qu'outre le registre des négoces du ménage, où se logent les menus comptes, paiements, marchés, qui ne requièrent la main du Notaire, lequel registre, un Receveur a en charge : il ordonnait à celui de ses gens, qui lui servait à écrire, un papier journal, à insérer toutes les survenances de quelque remarque, et jour par jour les mémoires de l'histoire de sa maison : très-plaisante à voir, quand le temps commence à en effacer la souvenance, et très à propos pour nous ôter souvent de peine : quand fut entamée telle besogne ? Quand achevée ? Quels trains [équipages] y ont passé ? Combien arrêté ? Nos voyages, nos absences, mariages, morts ; la réception des heureuses ou malencontreuses nouvelles ; changement des serviteurs principaux ; telles matières. Usage ancien, que je trouve bon à rafraichir, chacun en sa chacunière. Et me trouve un sot d'y avoir failli » (II, 35 : « D’un défaut de nos polices »). Il y a bien, de la main de Montaigne, quelque chose de semblable, les « Ephémérides de Beuther », une sorte d’almanach nommé d’après le nom de son éditeur, qui laissait des pages blanches destinées à des annotations personnelles, pages sur lesquelles nous lisons, de la main de Michel, quelques dates sèchement mentionnées (Pléiade, 1401-1415). Mais il n’est pas bien difficile de deviner que le véritable « livre de raison » de Michel, seigneur de Montaigne, bien différent de celui que tenait son père, ce seront les Essais, qui sont un entretien sans fin avec soi-même, poursuivi en un temps où tout se perd, dans l’espoir de se trouver, et de s’affermir.
            Le « livre de raison » de Pierre répondait à la question : « qu’en est-il de mon nom, des miens, de mon domaine ? » ; les Essais de Michel tentent de répondre à une autre question, plus intime : « qui suis-je ? Quel est mon vrai visage en ce monde où tous portent un masque ? ». Puisque tout s’effondre en ce monde, il est naturel de se réfugier en soi-même, de réfléchir sa propre intériorité et de chercher s’il n’y a pas au moins, en ce domaine infiniment plus privé que celui que nous devons à la fortune, quelque chose de ferme et de constant qui nous puisse être planche de salut. La biographie de Montaigne, et les années qui précèdent la décision d’écriture, portent la marque de ce dessein : La Boétie, l’ami spéculaire par l’entremise duquel Michel découvrait mon image, et s’y reconnaissait pleinement, meurt le 18 août 1563, et laisse le survivant orphelin de son double, précipité soudainement dans le néant de la solitude, et la nuit de la mélancolie. En 1568, Pierre de Montaigne meurt, laissant à son aîné, Michel, la jouissance du domaine. En 1569, Michel règle pour ainsi dire ses comptes avec son père, il paie sa dette sous la forme de cette traduction de Raymond Sebon, La théologie naturelle ou Le Livre des créatures, publiée cette année-là, et expressément demandée par le père au fils, par Pierre à Michel. En 1570, Michel se défait de ses titres publics, et de cette charge de Conseiller au Parlement de Bordeaux, qui lui avait fait connaître Etienne de La Boétie, Conseiller comme lui, et qui n’a plus guère de sens depuis la mort de l’ami. Michel est désormais seul avec lui-même, et peut l’année suivante se retirer dans le cercle de sa librairie, où sont inscrites les sentences des Sages qu’il tenait en admiration, à l’image d’une pensée qui se recueille et se pense sous la voûte d’un crâne. Asile de paix dans la guerre de tous contre tous : « L’an du Christ 1571, âgé de trente-huit ans, la veille des calendes de mars, anniversaire de sa naissance, Michel de Montaigne, las depuis longtemps déjà de sa servitude du Parlement et des charges publiques, en pleines forces encore, se retira dans le sein des doctes vierges, où, en repos et en sécurité, il passera les jours qui lui restent à vivre ».
            La retraite dans l’asile est pourtant moins l’objet d’un libre choix que l’ultime retranchement dans l’universelle déroute, ce qui nous reste quand on a tout perdu.  A l’origine des Essais, il y a cette expérience du vide, comme la lacune centrale et le soleil noir de la mélancolie : « Me trouvant entièrement dépourvu et vide de toute autre matière, je me suis présenté moi-même à moi pour argument et pour sujet. C'est le seul livre au monde de son espèce, et d'un dessein farouche et extravagant. Il n'y a rien aussi en cette besogne digne d'être remarqué que cette bizarrerie : car à un sujet si vain et si vil, le meilleur ouvrier du monde n'eut su donner façon qui mérite qu'on en fasse conte » (II, 8 : « De l’affection des pères aux enfants »). « Si vain et si vil », puisqu’il ne s’agit pas de faire le récit de l’une de ces vies illustres dont le fameux traité de Plutarque, dont Montaigne est un lecteur familier, a établi le registre, mais de faire le portrait paradoxal d’un « individu quelconque » (l’expression, qui appartient aux formules de la gendarmerie, n’a aucun sens, puisque le propre d’un individu, c’est précisément d’être unique, et non « quelconque »), d’un homme obscur, ou du moins qui se flatte de l’être, et qui a renoncé, en ces temps périlleux, de s’avancer au-devant de la scène. Projet en apparence simple, en vérité difficile : comment dire un sujet qui se définit lui-même comme « entièrement dépourvu et vide de toute autre matière », comment raconter le vide ? Car c’est bien là l’expérience que Montaigne, penché sur sa table d’écriture, va très bientôt affronter : voulant se saisir lui-même, puisqu’il est à lui-même le dernier bien que la cruauté des temps ne peut lui ravir, il va s’éprouver lui-même – l’essai est cette épreuve – comme un autre qui toujours se dérobe, qui toujours esquive le trait qui le vise. Il n’est rien de moins sûr que moi-même, et voulant me saisir, je me glisse entre les mains, j’échappe à ma propre prise. Tenant en premier lieu le registre de mes affections, cherchant à définir cette complexion qui résulte en moi de l’équilibre des humeurs qui composent le tempérament (on peut dire que le clavecin de l’âme montanienne sera toujours mal tempéré), je m’éprouve chaque fois différent, non un, mais plusieurs, sans qu’il soit possible de discerner l’original de l’imposteur : « Moi qui m’épie de plus près, qui ai les yeux incessamment tendus sur moi, comme celui qui n’a pas fort à faire ailleurs, […] à peine oserais-je dire la vanité et la faiblesse que je trouve chez moi. J’ai le pied si instable et si mal assis, je le trouve si aisé à crouler et si prêt au branle, et ma vue si déréglée, qu’à jeun je me trouve autre qu’après le repas ; si ma santé me rit, et la clarté d'un beau jour, me voilà honnête homme : si j'ai un cor qui me presse l'orteil, me voilà renfrogné, mal plaisant et inaccessible […] Maintenant je suis à tout faire, maintenant à rien faire : ce qui m'est plaisir à cette heure, me sera quelquefois peine. Il se fait mille agitations indiscrètes et casuelles chez moi. Ou l'humeur mélancolique me tient, ou la cholérique […] Quand je prends des livres, j'aurais aperçu en tel passage des grâces excellentes, et qui auront féru mon âme, qu'une autre fois j'y retombe, j'ai beau le tourner et virer, j'ai beau le plier et le manier, c'est une masse inconnue et informe pour moi.  En mes écrits mêmes, je ne retrouve pas toujours l'air de ma première imagination : je ne sais ce que j'ai voulu dire, et m'échaude souvent à corriger, et y mettre un nouveau sens, pour avoir perdu le premier qui valait mieux » (II, 12 : « Apologie de Raymond Sebond », LP II 244). Il se pourrait que l’asile de la librairie soit moins paisible que le solitaire désenchanté qui l’habite ne l’a d’abord pensé : la tempête qui emporte le monde dans une faillite générale semble trouver son image dans le miroir du moi, en guerre avec lui-même, tout aussi instable et précaire, aussi vain que le monde. Cette leçon est assez inattendue : n’était-il pas raisonnable de penser que nous avions quelque chance de nous trouver, plutôt que ce qui nous est étranger ? Nous ne connaissons en effet autrui que par la médiation du visage, qui n’est, en ces temps d’insincérité, qu’une mine qu’on compose, et nous trompe en conséquence ; mais nous nous connaissons nous-mêmes immédiatement, et qui serait mieux placé que moi-même pour décliner mon identité ? « Nous autres principalement, qui vivons une vie privée qui n’est en montre qu’à nous, devons avoir établi un patron au-dedans, auquel toucher nos actions, et, selon icelui, nous caresser tantôt, tantôt nous châtier. J’ai mes lois et ma cour pour juger de moi, et m’y adresse plus qu’ailleurs. Je restreins bien selon autrui mes actions, mais je ne les étends que selon moi. Il n’y a que vous qui sache si vous êtes lâche et cruel, ou loyal et dévotieux ; les autres ne vous voient point ; ils vous devinent par conjectures incertaines ; ils voient non tant votre nature que votre art » (III, 2 : « Du repentir »). Pourtant, le fruit de cette pêche dans l’intériorité est bien paradoxal : je me dérobe à moi-même comme l’eau glisse entre les doigts. Je me découvre peut-être plus étranger à moi-même que les autres ne me sont étrangers. Je peux bien noter, au jour le jour, mes humeurs, mais elles vont en tous sens, comme un cheval lâché qui caracole sans aller nulle part : « C’est une épineuse entreprise, et plus qu’il ne semble, de suivre une allure si vagabonde que celle de notre esprit ; de pénétrer les profondeurs opaques de ses replis internes » (II, 6 : « De l’exercitation »).
            Qui suis-je ? La langue dit avec exactitude que nous « déclinons » notre « identité ». Le principe d’identité pose l’équivalence d’un terme à lui-même, ici la constante d’un moi = moi, qui demeure identique à lui-même ; pourtant quand je m’observe, je rencontre des états affectifs qui dépendent de l’occasion, des circonstances, des variations de la météorologie intérieure, et tout cela ne cesse de varier, chaque situation nouvelle est singulière, et rien ne se répète en ce monde. Quel est le radical invariant de cette déclinaison ? Quel est donc ce moi qui demeure identique sous la suite des états qui m’affectent successivement ? En quoi suis-je le même, de l’enfant que je fus à l’adulte que je prétends être ? « Moi à cette heure et moi tantôt sommes bien deux ; mais quand meilleur,  n’en puis rien dire. Il ferait beau être vieil si nous ne marchions que vers l’amendement. C’est un mouvement d’ivrogne titubant, vertigineux, informe, ou des joncs que l’air manie casuellement selon soi » (III, 9 : « De la vanité »). Et c’est bien pour cette raison que je nomme cette problématique invariance un « sujet », de sub-jectum (en grec upo-keimênon, de upokeimai, servir de base, ou de fondement), ce qui repose sous la suite des apparences changeantes, l’invariant qui donne son point fixe, son thème constant au jeu des variations. Il n’est pas simple de lever le rideau des affections pour découvrir l’immuabilité de la sub-stance. La sentence apollinienne, dont Socrate a fait la maxime de la recherche philosophique, est en vérité un impératif paradoxal, puisqu’il nous commande l’impossible : III 271 « C'était un commandement paradoxe, que nous faisait anciennement ce Dieu à Delphes : Regardez dans vous, reconnaissez-vous, tenez vous à vous » (III, 9 : « De la vanité », dernières lignes). Rien de plus mouvant, rien de plus instable que le moi pour lui-même. Montaigne le constate dès l’ouverture des Essais, comprenant aussitôt que le projet de se peindre n’est pas une mince affaire, et qu’il se lance dans une entreprise qu’il n’est pas prêt d’achever. C’est en effet dès le premier chapitre du livre I (« Par divers moyens on arrive à pareille fin ») que Montaigne pose la formule célèbre : « Certes, c’est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant, que l’homme. Il est malaisé d’y fonder jugement constant et uniforme ». Et cette variation se fait non seulement selon la suite de nos affections, toujours accidentelle, mais encore dans nos pensées les plus réfléchies, que nous jugeons pourtant être véritablement nôtres. Tenant le registre de ses opinions, Montaigne se relisant est bien obligé de constater ou qu’il a changé d’avis, ou qu’il ne se comprend même plus ; et puisqu’il sait pourtant ceci, qu’il s’est prononcé chaque fois en toute sincérité, en plein accord avec lui-même, il faut en conclure que ces contradictions sont la vérité même de son être, et qu’il est pour lui-même un sujet de contradictions : « Le monde n'est qu'une branloire pérenne : toutes choses y branlent sans cesse, la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Egypte : et du branle public, et du leur. La constance même n'est autre chose qu'un branle plus languissant. Je ne puis assurer mon objet : il va trouble et chancelant, d'une ivresse naturelle. Je le prends en ce point, comme il est, en l'instant que je m'amuse à lui. Je ne peins pas l'être, je peins le passage : non un passage d'âge en autre, ou comme dit le peuple, de sept en sept ans [selon une croyance populaire, le corps se renouvelait de sept ans en sept ans], mais de jour en jour, de minute en minute. Il faut accommoder mon histoire à l'heure. Je pourrais tantôt changer, non de fortune seulement, mais aussi d'intention : c'est un contrerolle [double du rôle, qui permet de vérifier le jeu de l’acteur ; Montaigne fait entendre cet ancien sens sous le moderne « contrôle »] de divers et muables accidents, et d'imaginations irrésolues, et quand il y échoit, contraires : soit que je sois autre moi-même, soit que je saisisse les sujets, par autres circonstances, et considérations. Tant y a que je me contredis bien à l'aventure, mais la vérité, comme disait Demades [un Athénien qui, selon Plutarque, répondait à ceux qui l’accusaient d’avoir souvent tourné sa veste, qu’il avait sans doute changé de parti, mais que c’était pour demeurer toujours fidèle à la République], je ne la contredis point. Si mon âme pouvait prendre pied, je ne m'essaierais pas, je me résoudrais : elle est toujours en apprentissage, et en épreuve » (III, 2 : « Du repentir »). Si je ne contredis point la vérité en me contredisant, c’est que la contradiction est la vérité de mon être. Incapable de se « résoudre » (au sens où l’on résout une équation), ondoyant et divers, faisant l’essai de sa dissolution dans le devenir, l’insaisissable auteur des Essais comprend qu’il s’est lancé dans une aventure qui risque fort n’avoir jamais de terme : « Qui ne voit que j’ai pris une route par laquelle, sans cesse et sans travail, j’irai, autant qu’il y aura d’encre et de papier au monde ? » (III, 9 : « De la vanité).
            Il faut bien pourtant qu’il y ait quelque chose de constant en cette inconstance, un noyau stable qui fait le fonds de notre subjectivité. Kant, plus tard, définira cet horizon constant de la subjectivité transcendantale (c'est-à-dire fondamentale, et non pas simplement accidentelle) comme étant le cercle spatio-temporel en lequel il nous est donné de recevoir non seulement le phénomène du monde, mais encore le phénomène du moi, tel que le sentiment du moment l’affecte. Montaigne ne prépare-t-il pas à cette leçon ? N’expérimente-t-il pas que cela seul qui demeure constant en lui-même, est le temps qui le fait continuellement inconstant à lui-même, et qu’il ne trouve rien dans le refuge de l’intériorité que le devenir toujours fluent en lequel il fait l’épreuve de sa propre dissolution ? C’est dans l’essai montanien que s’éprouve pour la première fois ce que les psychologues modernes nommeront un « courant de conscience » (William James, Henri Bergson) : la conscience n’est rien que la conscience de l’eau courante qui s’écoule en son sein. Elle est conscience du temps. C’est pourquoi, s’il faut distinguer la substance de l’accident, le sujet de ses affections, il faudra, avec Montaigne, rabattre cette distinction sur celle, sans doute plus originaire, de la forme et de la matière. Car ce que le sujet éprouve de lui-même quand il se met ainsi sur le banc d’essai, ou sur la sellette, ce n’est que la matière toujours diverse des humeurs qui le traversent et l’affectent dans l’instant. Quant au cadre constant de ce théâtre en perpétuel mouvement, ou « forme » en laquelle s’écoule ce flux de la conscience, on ne peut rien en dire, sinon qu’elle est un pur néant, un pur vide qui n’a d’existence que par les figures passagères qui le traversent, comme la scène déserte d’un théâtre que seuls les acteurs qui se succèdent font vivre et parler. Ainsi faut-il comprendre la célèbre formule : « Je propose une vie basse, et sans lustre : C'est tout un. On attache aussi bien toute la philosophie morale, à une vie populaire et privée, qu'à une vie de plus riche étoffe : Chaque homme porte la forme entière, de l'humaine condition. » (III, 2 : « Du repentir »). Les Essais nous proposent le portrait d'un homme quelconque, non d’une vie glorieuse et héroïque. N’importe : toutes vies se valent dans ce qui leur est commun : « la forme de l’humaine condition ». Il y aurait donc une constance dans l’inconstance des hommes. Il serait donc possible de tenir et de fixer l’être substantiel et durable de cet animal « ondoyant et divers ». Non pourtant, puisque l’être de cette « forme » est le néant, puisque le néant, qui est toujours l’objet de la « vanité » (« qualité de ce qui est vain, peu solide, peu certain » selon Furetière, 1687 ; la vanité est surtout vacuité), est le théâtre vain où nous paradons sous divers masques. Telle est la somme nulle qu’obtient celui qui veut bien faire le compte des successives défaillances et imperfections qui font l’étoffe de notre vie : « Nulle particulière qualité n’enorgueillira celui qui mettra quand et quand [en même temps] en compte tant d’imparfaites et faibles qualités autres qui sont en lui, et, au bout, la nihilité de l’humaine condition » (II, 6 : « De l’exercitation »). A cette « forme » nulle, pur néant sans rien de substantiel, s’oppose la « matière » toujours présente et pressante, toujours envahissante, des affections qui nous font changer de mine, la prolifération des grotesques qui ne cessent en nous de muer selon la mutation de nos humeurs. Telle est la matière informe qui fait le vain contenu des Essais : « Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre : ce n’est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain. Adieu donc » (« Adresse au lecteur »). Il n’y a de commun en l’humaine condition que ce qui demeure quand on soustrait la matière qui l’affecte : reste alors la forme qui n’est autre que celle de la « nihilité ». La peinture du moi est une peinture de vanité : au XVIIe siècle, une « Vanité » est une nature morte, assemblage d’objets hétéroclites évoquant plus ou moins symboliquement la précarité de la vie humaine. Ambiguïté de la Vanité, qui est peut-être l’ambiguïté même des Essais (ils s’adressent aux chrétiens, mais déplairont au siècle suivant aux dévots, et seront surtout lus par les libertins) : carpe diem, ou memento mori ?
            Cette désillusion, cette déception qui sert de frontispice à l’entreprise de l’essai – « essayer », c’est d’abord soumettre le moi à l’épreuve de sa propre vanité – est le fondement de ce qu’on fait parfois passer pour le « scepticisme » de Montaigne : l’effondrement du monde extérieur se redouble, dans le miroir de l’intériorité, de l’effondrement du moi qui se dissout dans le « courant de conscience ». Double naufrage, contemporain de cet admirable tableau qu’on attribuait autrefois à Bruegel l’Ancien, qu’on donne aujourd'hui bien généreusement à Joos de Momper (1564-1635) : La Tempête (Vienne) (2). On y voit des bateaux en péril, soulevés par un océan déchaîné, sous un ciel crépusculaire. Ainsi Montaigne, perdant prise depuis qu’il s’essaie à l’être, et ne connaît que son néant. Cette nausée, expérience originaire de la condition de l’homme moderne, qui est à la fois une expérience de la désorientation et un vertige de la liberté, Montaigne la connaît bien, non parce qu’il craint que le bateau sur lequel il se trouve embarqué risque le naufrage, mais plutôt parce qu’il y reconnaît l’image d’un naufrage plus essentiel et plus intime, celui de son âme dans le néant qui fait la forme de notre humaine condition : « Il me semble avoir vu en Plutarque […], rendant la cause du soulèvement d’estomac, qui advient à ceux qui voyagent en mer, que cela leur arrive de crainte : ayant trouvé quelque raison, par laquelle il prouve que la crainte peut produire un tel effet. Moi qui y suis fort sujet, sais bien que cette cause ne me touche pas. Et le sais, non par argument, mais par nécessaire expérience » III, 6 : « Des coches »). L’expérience en effet lui enseigne qu’il est assez peu sujet à la peur : « Tous les dangers que j’ai vus, ç’a été les yeux ouverts, la vue libre, saine et entière ». Il faut donc chercher ailleurs « l’argument » de cette nausée (le mot vient du grec nautia, qui vient de naus, le navire, et désigne le mal de mer ; il ne figure pas dans les Essais) : non la peur de l’engloutissement du corps dans l’océan immense, mais plutôt celle de l’engloutissement de l’esprit dans le temps infini, et de l’âme dans la « nihilité ». C’est ce naufrage spirituel, dont les Essais font l’expérience, qui détermine le prétendu « scepticisme » de Montaigne : certes, il doute quel il est, mais il ne doute jamais qu’il est. Il s’éprouve doutant sur le flot des opinions, les siennes comme celles des autres, qui passent comme passent les saisons. Incapables que nous sommes de nous connaître nous-mêmes, comment pourrions-nous prétendre connaître quelque objet que ce soit ? Vanité des hommes qui prétendent connaître les mouvements des astres, qui sont infiniment lointains, et ne sont pas mêmes capables de se connaître eux-mêmes, qui sont pourtant à eux-mêmes infiniment proches : « Ces gens qui se perchent à chevauchons sur l'épicycle de Mercure, qui voient si avant dans le ciel, ils m'arrachent les dents. Car en l'étude que je fais, duquel le sujet, c'est l'homme, trouvant une si extrême variété de jugements, un si profond labyrinthe de difficultés les unes sur les autres, tant de diversité et incertitude, en l'école même de la sapience : vous pouvez penser, puisque ces gens là n'ont pu se résoudre de la connaissance d'eux mêmes, et de leur propre condition, qui est continuellement présente à leurs yeux, qui est dans eux ; puisqu'ils ne savent comment branle ce qu'eux mêmes font branler, ni comment nous peindre et déchiffrer les ressorts qu'ils tiennent et manient eux-mêmes, comment je les croirais de la cause du flux et reflux de la rivière du Nil » (II, 17 : « De la présomption »).
            Il est vrai que chacun croit, en toute innocence, être celui qu’il est, et ne doute pas un instant de la légitimité de cette croyance. C’est, répond Montaigne, que nous prenons pour notre être propre celui que nous inspirent les autres, nous acceptons pour identité véritable le rôle de composition qu’on nous fait jouer sur la scène civile. Il y en a pour croire qu’ils sont en effet ce qu’ils paraissent dans le monde. Extrême présomption et bêtise du savant qui se croit savant, du notable qui se prend pour un notable, ou bien encore du conseiller au Parlement de Bordeaux qui se prend pour un conseiller au Parlement de Bordeaux. C’est le sujet, le suppôt, la substance que recouvrent les masques des offices publics,  des charges que les autres nous confient, qui font l’objet paradoxal des Essais, Michel de Montaigne donc, et non le maire de Bordeaux. Les autres parlent de leurs rôles, de celui qui les flatte le plus ; l’auteur des Essais est le premier qui ose parler du fondement commun et universel en lequel se réunissent les personnages divers qu’il a composés dans le monde : « Les auteurs se communiquent au peuple par quelque marque spéciale et étrangère. Moi le premier, par mon être universel : comme, Michel de Montaigne, non comme Grammairien ou Poète, ou Jurisconsulte. Si le monde se plaint de quoi je parle trop de moi, je me plains de quoi il ne pense seulement pas à soi » (III, 2 : « Du repentir »). Montaigne, qui sait combien « la plupart de nos vacations sont farcesques »,  prend garde de confondre le masque public avec Michel, qu’il se sait être en son for intérieur. Il ne s’agit pas de se représenter tel que les autres nous voient, mais tel que nous sommes à nos propres yeux, dans le secret de l’arrière-boutique (3), dans la retraite de la librairie, dans le silence enfin de l’écriture : « Ce n'est pas pour la montre, que notre âme doit jouer son rôle, c'est chez nous au dedans, où nuls yeux ne donnent que les nôtres » (II, 16 : « De la gloire ») ;  et encore : « Je ne me soucie pas tant, quel je sois chez autrui, comme je me soucie quel je sois en moi-même. Je veux être riche par moi, non par emprunt. Les étrangers ne voient que les événements et apparences externes : chacun peut faire bonne mine par le dehors, plein au dedans de fièvre et d'effroi. Ils ne voient pas mon cœur, ils ne voient que mes contenances » (ibid.).
            Et telle est la raison pour laquelle Montaigne, ne parlant que de lui, n’est jamais importun. Car il ne met pas au centre le rôle qui lui est imparti sur les tréteaux de la comédie sociale, ce « moi » qui fait parade de lui-même, il met à l’épreuve la forme de notre humaine condition, ce néant au sein duquel nous nous éprouvons continuellement en voie de disparition. C’est parce qu’il partage cette souffrance, cette nausée au sein du devenir, qui nous livre au passage et nous prive de l’être (« je ne peins pas l’être, je peins le passage »), que Montaigne nous est si proche, et que nous nous reconnaissons en ce miroir informe. Rien de moins narcissique en effet que le dessein des Essais : le moi ne cède jamais à la complaisance du rôle (en vérité, les jansénistes, Nicole ou Pascal, mettront en doute cette sincérité), il se livre à une véritable autopsie, il « se recherche jusques aux entrailles », selon sa propre expression (III, 5 : « Sur des vers de Virgile »), il met bas les masques et découvre la radicale et originaire nudité des hommes. Il y a dans les Essais quelque chose de ces Ecce Homo que les peintres du XVIe siècle ont si souvent représentés : l’homme est cet innocent flagellé par le Temps, par le fléau de l’horloge (« fléau » vient en effet de flagellum, le fouet), exposé nu à la haine de ceux qui croient savoir, et qui ne supportent pas cet aveu d’ignorance. Il est vrai que l’image est tentante, mais il faut rappeler que Montaigne ne connaissait que l’horloge à échappement, non l’horloge à pendule. Le « fléau » est pour lui l’axe de la balance, qui est aussi l’image de l’équilibre précaire de nos âmes. Chacun connaît la médaille que Montaigne fit frapper en 1576 représentant sur le revers une balance aux plateaux  horizontaux, avec la devise pyrrhonienne : epekhô, « je m’abstiens », ainsi que le célèbre « Que sais-je ? » (l’avers concède davantage à la gloire, et porte les armes de Montaigne entourées du collier de l’Ordre de Saint-Michel). Nos âmes vacillent au gré de la tempête de nos passions, du mal de mer de nos opinions changeantes, et c’est l’oscillation du fléau de cette balance qui est le fouet de notre « flagellation ». Nulle complaisance en cette image pitoyable de l’ecce homo, miroir de la nihilité de notre nature. Si Montaigne entreprend de se peindre soi-même (« c’est moi que je peins », déclare-t-il dès l’Adresse au lecteur), ce n’est nullement par narcissisme, mais inversement par volonté de vérité, et d’authenticité. Narcisse en effet ne s’aime nullement lui-même : il aime plus précisément l’image que les autres ont de lui. Mieux encore : il s’aime lui-même comme un autre, il succombe à la fascination de ce visage qui s’avance depuis la profondeur de l’eau, ce visage qu’il prend pour celui d’un autre, et qui est pourtant le sien. Telle est l’hypnose en laquelle se fige toute passion : cet autre que je crois adorer, ce n’est nullement lui-même, mais le double méconnu de moi-même que je prends follement pour un autre. En ce songe se noie Narcisse. Mais non Montaigne, qui nous voit en notre nudité native, ou naïve, aussi lamentable que cet innocent livré au supplice de la flagellation, et sait se reconnaître sans haine en ce miroir d’humilité. Nulle fascination chez Montaigne, mais le désir au contraire d'une totale et vraie connaissance. L’homme nu, tel que les Essais en font le portrait, est pitoyable plutôt que désirable. Ce n’est pas cette image que Narcisse idolâtre. Car ce n’est pas notre véritable nudité qui attise le désir, mais au contraire une attitude savamment composée, les mines de la séductrice qui suggère davantage à l’imagination qu’elle ne montre aux yeux. Le vêtement, qui fait imaginer ce qui n’est pas, est plus excitant que la mise à nu, qui montre ce qui est : « Les Indiennes, qui voient les hommes à cru, ont au moins refroidi le sens de la vue. Et quoi que disent les femmes de ce grand royaume du Pegu [royaume des Indes orientales, que Montaigne connaît par les récits de voyageurs], qui au dessous de la ceinture n’ont à se couvrir qu’un drap fendu par le devant : et si étroit que, quelque cérémonieuse décence qu’elles y cherchent, à chaque pas on les voit toutes ; que c’est une invention trouvée aux fins d’attirer les hommes à elles, et les retirer des mâles, à quoi cette nation est du tout abandonnée [c'est-à-dire que les hommes, en cette nation, sont tous enclins à l’homosexualité]. Il se pourrait dire qu’elles y perdent plus qu’elles n’avancent : et qu’une faim entière est plus âpre que celle qu’on a rassasié par les yeux » (III, 5 : « Sur des vers de Virgile »).
            C’est ainsi que les sauvages, dont Montaigne loue l’ingénuité et le naturel, sont chastes dans leur nudité, bien plus que nous qui sommes corrupteurs dans nos habits. C’est ainsi encore que Montaigne se présente en son livre, sans affèterie ni complaisance. Il ne faut pas se peindre comme on souhaiterait que les autres nous voient, par la coquetterie de l’autoportrait, mais comme un étranger à nos propres yeux, un objet bizarre qui tombe sous les sens, et que nous observons sans le comprendre. Ainsi se voit Montaigne, comme le naturaliste considère un arbre, ou, sans doute plus malignement, comme le voisin considère le voisin : « Le n’oser parler rondement de soi accuse quelque faute de cœur […] Il faut passer par dessus ces règles populaires, de la civilité, en faveur de la vérité, et de la liberté. J'ose non seulement parler de moi : mais parler seulement de moi. Je fourvoie quand j’écris d'autre chose, et me dérobe à mon sujet. Je ne m'aime pas si indiscrètement, et ne suis si attaché et mêlé à moi, que je ne me puisse distinguer et considérer à quartier : comme un voisin, comme un arbre » (III, 8 : « De l’art de conférer »). Plus qu’un portrait, en lequel on sent toujours la pose et l’emprunt, les Essais forment une anatomie qui dissèque sous toutes ses coutures le vif du sujet. Il s’agit d'une « démonstration » complète, de l’endroit comme de l’envers : « Moi qui suis Roi de la matière que je traite, et qui n'en dois compte à personne, ne m'en crois pourtant pas du tout : je hasarde souvent des boutades de mon esprit, desquelles je me défie. Et certaines finesses verbales de quoi je secoue les oreilles. Mais je les laisse courir à l'aventure, je vois qu'on s'honore de pareilles choses. Ce n'est pas à moi seul d'en juger. Je me présente debout, et couché ; le devant et le derrière ; à droite et à gauche ; et en tous mes naturels plis » (III, 8 : « De l’art de conférer »).
            En me considérant ainsi, avec aussi peu de complaisance que je considère les autres, ou le voisin son voisin, je découvre que je suis autre à moi-même, étranger à mes propres yeux, autant que je le suis d’un arbre, ou de mon voisin. L’autopsie des Essais découvre que le « je » est un autre. En se mettant à l’écoute de sa propre voix, il entend, non la sienne, mais celle des autres qui ont tissé ses opinions, et qu’il croyait pourtant ne détenir que de lui seul. Le sujet est ventriloque : il est hanté par la voix des autres. Ces voix, elles envahissent en premier lieu l’espace très privé de la librairie, la retraite où il forme le projet de ne s’entretenir que de lui-même, où tout ce qui est étranger a d’abord été banni : « C'est là mon siège. J'essaie à m'en rendre la domination pure, et à soustraire ce seul coin, à la communauté et conjugale, et filiale, et civile. Par tout ailleurs je n'ai qu'une autorité verbale, en essence, confuse. Misérable à mon gré, qui n'a chez soi, où être à soi, où se faire particulièrement la cour, où se cacher » (III, 3 : « De trois commerces »). Là seulement, enfin chez lui, Montaigne a une autorité pleine et entière, et non seulement verbale : il règne sur lui-même. Du moins le croit-il. Il sera bientôt détrompé. Lui-même ne met-il pas en évidence la fragilité de cette royauté en faisant peindre, sur les poutres du plafond, près de soixante sentences qu’il affectionne tout particulièrement, et qu’il emprunte aux anciens, et quelques unes à l’Ecclésiaste, ou à saint Paul ? Il y a donc d’autres voix que la sienne qui bruissent dans la cellule de l’écrivain. Et cette cellule elle-même n’est-elle pas une « librairie », c'est-à-dire le recueil d’un certain nombre d’ouvrages où se font entendre des voix qui ne sont pas la mienne, des voix étrangères : « la figure en est ronde et n’a de plat que ce qu’il faut à ma table et à mon siège, et vient m’offrant en se courbant, d’une vue, tous mes livres, rangés à cinq degrés tout à l’environ » (ibid). La solitude de l’écrivain est peuplée. Ces auteurs invités dans le for intérieur de la librairie, ne se retrouvent-ils pas dans le texte même des Essais ? Et n’est-il pas étrange que ces pages, consacrées à la description la plus authentique de soi-même, soient farcies de citations diverses, comme si la voix de Montaigne était interrompue à chaque instant par des voix incidentes, qui la traversent et la hantent ? Le for intérieur est bruissant de conversations variées, c’est une véritable foire où se retrouvent un grand nombre d’interlocuteurs, qui débattent à bâtons rompus. C’est ainsi que le moi apprend qu’il est tissé par la parole des autres, et que c’est par cette aliénation – celle qui me met sous la dépendance des modèles qui ont contribué à construire ma personnalité, qui sont les auteurs qui composent ma « librairie » – que je deviens progressivement moi-même, qu’en un mot l’aliénation, qui est le fait de dépendre des autres, est le plus court chemin qui mène à l’autonomie, qui est le fait de ne dépendre que de soi. C’est un vieux paradoxe que devraient bien connaître les élèves des classes de philosophie. Cette science, qui se prétend telle, prétend aussi, non sans présomption dirait Montaigne, enseigner à penser par soi-même. L’élève un peu naïf, placé devant le sujet de sa dissertation, s’imaginera donc qu’on lui demande son opinion, et l’exprimera sans détour. Il sera réprimandé par le maître, qui lui demandera de lire un peu les auteurs, ce qui est, il faut le reconnaître, une étrange façon de penser par soi-même. Docilement, l’élève ruminera donc les textes canoniques et, pour la dissertation suivante, replacera fidèlement les opinions des Sages. Pourtant, le maître ne sera pas davantage satisfait, et reprochera à son élève de n’avoir fait qu’une revue d’auteurs, et non d’avoir pensé par lui-même, comme il aurait dû le faire. Désemparé, l’élève ne sait plus que faire. Ce paradoxe est fécond. Ce n’est en effet qu’en lisant les autres qu’on apprend progressivement à penser par soi-même. L’ignorant qui livre tout à trac son opinion, c'est-à-dire la première idée qui lui traverse l’esprit, ne fera que répéter ce qu’on lui fait dire. Demandez à de jeunes enfants de s’exprimer « spontanément » : ils vous raconteront l’émission de télévision de la veille. Ce n’est pas une mince affaire de trouver sa propre voix. Or, c’est là très précisément l’entreprise que tentent les Essais : parvenir jusques au seuil de soi-même par delà les autres qui nous ont fait ce que nous sommes. Les citations parsemées dans les Essais, et ce que Montaigne nomme « la farcissure de ses exemples », font un texte disparate, une bigarrure où le sujet ne reconnaît plus son moi, s’éprouve  ondoyant et divers, et s’entend parler d'une  voix qui n’est pas la sienne. Pourtant c’est en se confrontant à ces grands interlocuteurs, ces auteurs que l’on se donne pour servir de modèles à la composition de notre autoportrait, que l’on apprend à devenir soi-même. C’est en surmontant le lien qui nous aliène aux autres que nous apprenons à devenir autonomes, et non par la présomption qui nous fait croire que nous sommes au centre du monde, et que nous ne devons rien à personne. L’élève le comprendra peu à peu : ce qu’on lui demande, c’est de se trouver en se réfléchissant dans le miroir des plus hautes pensées. Travail considérable, qui occupe toute une vie, légitimement, et sans que cette occupation puisse être jugée futile ni vaine.
            C’est là précisément la tâche que Montaigne s’assigne. Certes, Montaigne, qui se plaît à dire qu’il ne sait rien, qui n’ose pas même cette certitude et se limite à poser la question « que sais-je ? », Montaigne sait pourtant beaucoup de choses, il a lu tous les livres et les manie avec une familiarité déconcertante. Cet homme a l’art de faire étalage de son ignorance tout en recourant à une prodigieuse érudition. Si Montaigne ne sait rien, alors son lecteur doit penser qu’il en sait bien moins encore. Il y a dans ce paradoxe peut-être un peu de vanité d’auteur, et Montaigne prend soin de nous rappeler par là que son ignorance, docte ignorance, n’est pas ignorante d’elle-même, ni non plus de ce qu’ont pu en juger les autres, les meilleurs qui se soient risqué à penser. Pourtant, Montaigne, qui hait la manière des pédants, ne cite pas pour citer, mais pour s’exciter à penser par lui-même, pour se mettre au défi de trouver l’opinion qui lui appartient en propre. C’est ainsi par l’échange, et non par l’isolement, que je me construis moi-même. Et le texte se tisse, non comme la toile de l’araignée, dont l’animal seul sécrète la substance, mais comme le miel des abeilles, qui se compose des fleurs qu’elles ont butinées, comme le livre se compose de l’anthologie (qui est en grec florilège, ou recueil des plus belles fleurs) des ouvrages que l’auteur a lus et admirés : ces matériaux étrangers, l’insecte les fait pourtant siens, comme l’écrivain fait son miel de ses favorites lectures : « Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font après le miel, qui est tout leur ; ce n’est plus thym ni marjolaine » (I, 26 : « De l’institution des enfants »).  « Est-ce pas faire de même, demande encore Montaigne, ce que je fais en la plupart de cette composition ? Je m’en vais escorniflant par-ci par-là des livres les sentences qui me plaisent, non pour les garder, car je n’ai point de gardoires, mais pour les transporter en celui-ci, où, à vrai dire, elles sont plus miennes qu’en leur première place » (I, 25 : « Du pédantisme »). En citant les auteurs, c’est lui-même, et non l’auteur, que Montaigne trouve. Les citations ne le recouvrent pas, elles le révèlent au contraire : « Comme quelqu'un pourrait dire de moi : que j'ai seulement fait ici un amas de fleurs étrangères, n'y ayant fourni du mien, que le filet à les lier. Certes j'ai donné à l'opinion publique, que ces parements empruntés m'accompagnent, mais je n'entends pas qu'ils me couvrent, et qu'ils me cachent : c'est le rebours de mon dessein. Qui ne veux faire montre que du mien et de ce qui est mien par nature. Et si je m'en fusse cru, à tout hasard, j'eusse parlé tout fin seul » (III, 12 : « De la physionomie »). C’est ainsi que tout auteur est d’abord un lecteur, et que c’est surtout avec des livres qu’on fait des livres, comme c’est de la parole que m’adresse autrui que je tiens le pouvoir de parler. Qu'est-ce donc que l'amitié, sinon cette parole qui me révèle à moi-même, la juste résonance du dialogue en lequel je reconnais enfin le grain de ma voix propre, et par l'exercice duquel, progressivement, je fais l'essai de ma singularité ? Ce qui se résume dans une formule qu’on trouve, et ce n’est pas un hasard, dans ce chapitre qui fait l’éloge de la tête bien faite et non bien pleine, tête du précepteur non de l’élève comme on le croit trop souvent, soit d’un savoir qui s’est construit lui-même par la connaissance des autres, à l’inverse de la science des pédants qui fait étalage de ses connaissances pour dissimuler que rien ne lui appartient en propre : « Je ne dis les autres sinon pour d’autant plus me dire » (I, 26 : « De l’institution des enfants »).
            « Je ne compte pas mes emprunts, je les pèse » dit encore Montaigne (II, 10 : « Des livres »). Je les pèse, c'est-à-dire que je les pense, je les soumets à la balance de mon jugement, je les rumine et les fais miens. Il apparaît par là que c’est un long et difficile projet de se trouver soi-même, puisque nous commençons toujours par prendre les autres pour nous, du fait de cette ventriloquie qui fait de notre esprit la proie involontaire des voix qui le hantent. Aussi faut-il lire, non pour connaître les auteurs ni pour briller en société (mais cet étalage n’épate que ceux qui ne savent rien), mais pour devenir, selon la puissante formule du Temps retrouvé, « le propre lecteur de soi-même ». « Je suis à moi-même la matière de mon ouvrage », proclame sur le ton du défi l’Adresse au lecteur. C’est peut-être trop dire : je ne le suis pas encore, je peux seulement m’efforcer de le devenir. Les Essais ne sont pas un autoportrait en ce sens que le modèle n’est pas immédiatement disponible, comme l’image du peintre réfléchie dans le miroir, qu’un seul regard fixe et fige. Le véritable miroir du moi n’est pas celui, mécanique, qui me renvoie mon reflet, mais le miroir d’amitié qui me fait me reconnaître dans l’esprit que me présentent d’eux-mêmes les autres, me reconnaître dans l’image de mon esprit réfléchie en l’esprit qui me pense, image mouvante qui évolue et progresse selon le degré de l’entretien. Miroir en devenir, image en mouvement, « Montaigne en mouvement ». Montaigne vivant. Les Essais disent la longue et magnifique histoire d’un esprit parti à la recherche de lui-même, en quête de sa propre vérité. Et puisque les citations ne parlent que de moi, « si je m’en fusse cru,  à tout hasard, j’eusse parlé tout fin seul ». Il faut pourtant plus d’un millier de pages pour parvenir à cette sagesse. L’histoire des Essais, c’est la conquête d’une autonomie. Les citations, en effet, sur la fin, se raréfient. Montaigne, devenu pleinement auteur, n’a plus besoin des autres, il a moins besoin des autres, pour parler en son nom. Le livre I est le tombeau édifié, et comme le mémorial de l’ami disparu : cet autre moi-même occupe le centre du livre, image de mon identité dérobée par le deuil, et pourtant aussitôt détournée par les grotesques qui l’encadrent, expression oblique mais sans doute plus conforme de ce monstre étrange que Montaigne, s’entretenant maintenant seul à seul avec lui-même, découvre qu’il est en vérité : « Je n'ai vu monstre et miracle au monde, plus exprès, que moi-même. On s'apprivoise à toute étrangeté par l'usage et le temps. Mais plus je me hante et me connais, plus ma difformité m'étonne : moins je m'entends en moi » (III, 11 : « Des boiteux »). Pourtant l’écriture apprivoise peu à peu l’étrangeté du moi pour lui-même, et le travail du deuil, comme celui de l’écriture, recompose l’identité décomposée par la disparition du double amical. Le livre II s’essaie alors à l’épreuve de l’être, qui doit triompher du « passage », en se confrontant cette fois au modèle par excellence, à celui qui fait autorité, c'est-à-dire à l’image du père. « L’Apologie de Raymond Sebond » (II, 12) occupe à elle seule plus du tiers du livre II, pourtant composé de trente-sept chapitres. Montaigne se conforme sans doute à la commande impérative du père : traduire l’ouvrage de ce théologien espagnol du XVe siècle, qui ne fait certes pas partie de la société restreinte des auteurs favoris qui peuplent sa librairie. Pourtant, Michel ne renonce nullement à son droit d’examen, et la méditation qu’il développe en son nom tout au long de ce douzième essai est, en fait d’apologie, une démolition en règle de cette théologie naturelle que vénérait le père : au monde hiérarchisé par la justice divine que célébrait Raymond Sebond, et Pierre à sa suite, Michel substitue un monde chaotique et incompréhensible où l’homme, ignorant des raisons dernières, est à jamais englouti et perdu. Au portrait glorieux que dessine de l’homme le théologien, voyant en lui une créature souveraine, façonnée à l’image de Dieu même, l’essai substitue un monstre misérable, incapable de se connaître lui-même, ni la place qui est la sienne dans le monde : « La créature humaine se sent et se voit logée ici, parmi la bourbe et la fiente du monde, attachée et clouée à la mire, plus morte et croupie partie de l’univers au dernier étage du logis et le plus éloigné de la voûte céleste » (II, 12 : « Apologie de Raymond Sebond »). A la créature qui est destinée à régner en souveraine sur la création, la soi-disant « apologie » substitue une bête misérable et démunie, en tout inférieure aux autres animaux, dont Montaigne se plaît à vanter l’habileté et l’esprit, du chien à l’éléphant, de la pie à l’araignée.  Au terme de cet examen, il ne reste plus rien du livre du père. Le paiement de la dette que le fils a contractée envers le père ressemble fort à un règlement de comptes. Progressivement, Montaigne apprend à devenir celui qu’il est ; surmontant les aliénations qui ont façonné sa forme, il ose être lui-même et s’affranchit de toute dépendance. Les citations, au livre III, se font plus rares, l’auteur parlant désormais par lui-même. Les chapitres s’allongent, Montaigne prend le temps de revenir sur lui-même, de jouir de la possession de son esprit, enfin conquis et maitrisé. Sans doute ne sait-il pas davantage qui il est, mais il éprouve maintenant un plaisir intense à jouer avec lui-même, et à jouir de ce jeu. Il ne se « récite » plus (« les autres forment l'homme, je le récite : et en représente un particulier, bien mal formé : et lequel si j'avais à façonner de nouveau, je ferais vraiment bien autre qu'il n'est : mes-huy c'est fait » ; III, 2 : « Du repentir »), il se roule en lui-même, avec la volupté de l’écrivain qui a trouvé sa propre voix, le ton qui est le sien, et qui n’appartient qu’à Michel : « Le monde regarde toujours vis à vis : moi, je replie ma vue au dedans, je la plante, je l'amuse là. Chacun regarde devant soi, moi je regarde dedans moi : Je n'ai affaire qu'à moi, je me considère sans cesse, je me contrerolle, je me goûte. Les autres vont toujours ailleurs, s'ils y pensent bien : ils vont toujours avant […] moi, je me roule en moi-même » (II, 17 : « De la présomption »). Il n’est plus « fait » (« mes-huy c'est fait »), il se fait et se refait sans cesse. Volupté de l’écriture qui devient alors formation indéfinie du moi, enrichissement sans fin. « Qui suis-je ? » peut maintenant demander l’auteur des Essais : je suis ce sujet pensant qui jouis de l’exercice de la pensée, et s’essaie ainsi à être, non pas cependant en triomphant du passage, mais en l’approfondissant au contraire, et en explorant toujours davantage cet inconnu que je suis devenu pour moi-même.

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NOTES

1- Furetière (1687) en donne une définition plus marchande : « LIVRE DE RAISON, est un livre dans lequel un bon mesnager, ou un Marchand escrit tout ce qu'il reçoit et despense, pour se rendre compte et raison à luy-même de toutes ses affaires. Les Marchands tiennent aussi ce livre en debit et credit, qui n'est en effet qu'un extrait de leurs autres livres. On dit aussi d'un Seigneur fort endetté, qu'il est bien escrit sur les livres des Marchands. »

2- On datait ce tableau, quand on l’attribuait à Bruegel, des dernières années de la vie du peintre, 1568 ou 1569. Il est évidemment beaucoup plus tardif s’il faut le donner à Joos de Momper.

3- « Il se faut reserver une arriereboutique, toute nostre, toute franche, en laquelle nous establissions nostre vraye liberté et principale retraicte et solitude. En cette-cy faut-il prendre nostre ordinaire entretien, de nous à nous mesmes, et si privé, que nulle accointance ou communication de chose estrangere y trouve place » (I, 38, « De la solitude »).

 

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