Jacques Darriulat

 

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Introduction à la philosophie esthétique


    Mis en ligne le 24/5/2020

 

 

 

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Heidegger
Temps et Etre
Lecture (2)

Table des matières
L’Enigme du donateur
L’économie de la donation.
L’Ereignis dans le Geviert
L’Alêtheia et l’or du Temps
La Danse des Quatre
Les Harmoniques du Quadriparti
Réciprocité des Correspondances
La Table d’orientation
Le secret du secret
L’Ereignis est sans pourquoi
Retour au Dasein
D’occident en orient

 

COMMENTAIRE

L’Enigme du donateur

            Etonnante méditation qui s’élève au principe du principe, à la façon de certains néoplatoniciens, tel Damascius qui se met en quête de l’au-delà de l’Un, lui-même au-delà de l’Etre ! La pensée progresse en régressant vers le premier principe, toujours transcendant à ce qu’on pourrait en dire, toujours échappant à la pesée de la pensée. Dans le protocole du Séminaire qui réunissait en septembre 1962 (la conférence Temps et Etre avait eu lieu la même année, en janvier), autour de Heidegger, quelques étudiants ou universitaires proches de Jean Beaufret et soucieux d’interroger le maître sur ce moment de sa pensée, on remarque incidemment la similitude du mouvement de la méditation avec la méthode de la théologie négative : « Le style de la pensée qui mène de la Présence au laisser-advenir-à-la-présence, se révèle dans le passage du laisser-advenir-à-la-présence au dévoiler, puis de celui-ci au donner. A chaque fois, la pensée effectue le pas qui rétrocède. Ainsi la manière d’aller de l’avant de cette pensée pourrait être comparée à la méthode de la théologie négative » (1). Car en s’élevant par degré de l’étant à l’Etre, et de l’Etre au Temps, du Temps à l’éclaircie du Présent et enfin du Présent à l’Ouvert de « l’espace libre » qui donne lieu au Présent, la pensée prend son essor vers une donation – un donateur ? – absolument première, et dont la prodigalité se déverserait, ruisselant par paliers, jusqu’à l’étant qui tombe sous la main et, par sa seule présence, rappelle et fait signe vers l’énigme dont il provient. « Il y a » ; « Es gibt » : mais quel est cet « Il » qui donne ? « Pourtant, une fois accordé que le mode de donation dans lequel Il y a temps exige des précisions [ce qui renvoie à tous les moments de l’analyse qui précède], nous nous trouvons toujours face à l’énigmatique “Ilˮ que nous nommons en disant : Il y a temps ; Il y a être » (57, 215). Car il est bien vrai qu’on peut encore interroger : « Qui, ou Quoi, ouvre l’Ouvert ? », à la façon des enfants qui renvoient inlassablement toute réponse à la question qui la précède, exténuant de cette façon l’infatuée sagesse des adultes qui prétendent savoir, et sont bientôt acculés à l’aveu du non-savoir. « Ainsi, conclut Heidegger, le “Ilˮ continue de demeurer indéterminé, énigmatique, et nous-mêmes restons sur l’énigme. En un tel cas il est prudent de déterminer cet “Ilˮ, qui donne, à partir du donner tel qu’il vient d’être caractérisé. Ce dernier est apparu comme destinement d’être ; et comme temps, extension éclaircissante » (61, 216). Mais encore ?
            Pour échapper à la régression sans fin d’une antécédence toujours recommencée, il est permis de remarquer en premier lieu que nous nous sommes lancés à la chasse de l’Etre en n’ayant pour seul indice qu’une tournure grammaticale, un fait de langue, fragile en sa singularité, et peut-être arbitraire : Es GibtCela donne (2) Nous avons déjà remarqué, ce que Heidegger ne prend du reste pas soin de remarquer lui-même, que si nous étions partis de la tournure française « Il y a », et non de la tournure allemande, nous aurions pris le chemin de l’avoir (habere), de l’habitat et de l’habitude, et non celui de la donation. Il est vrai que ces deux chemins, l’allemand et le français, convergent peut-être vers une  même question, car on retrouve bien l’habitation et la demeure dans la méditation heideggérienne, puisque l’Ouvert s’est imposé à nous comme le lieu de l’hébergement où le Présent établit sa demeure : « Nous nommons le donner qui donne le Temps véritable : l’extension éclaircissante-hébergeante. Dans la mesure où le règne de cette extension est lui-même un donner, il s’héberge dans le Temps véritable le donner d’un donner » (55, 214). La donation de la donation, soit la tension des trois dimensions du temps dont le fruit le plus mûr est l’épanchement temporal du Présent, ouvre « l’espace libre » où l’Etre séjourne et réside. Par cet accomplissement – le dépôt de l’Etre dans le vase du Temps – le geste de la donation s’ajuste et se conjoint à l’édification d’une demeure, et le Geben du « Es gibt » rejoint l’habere du « Il y a ».
            Heidegger préfère sans doute le « Il » de l’ « Il y a » au « Es » du « es gibt », mais il préfère aussi le geben du « Es gibt » à l’habere du « Il y a ». L’ontologie fondamentale se diffracte dans les diverses langues, comme autant de tesselles qu’il faut apparier pour recomposer la mosaïque de la donation. Ainsi Heidegger remarque-t-il que, dans certaines langues indo-européennes, telles le grec ou le latin, pour l’énonciation du fait de l’Etre, le pronom personnel est élidé, mais la troisième personne du singulier est de rigueur : « En latin pluit, “il  pleutˮ ; en grec, khrê, “il fautˮ, “il est nécessaire deˮ. Cependant, comment désigner le sujet de ces verbes ? » (62, 217). Le pluere latin ne connaît que la troisième personne, le singulier pluit, et le pluriel pluunt (nubes pluunt : « les nuages se résolvent en pluie »). Le français, quant à lui, ne connaît que le singulier de la même troisième personne : « il pleut ». Le grec ne craint pas de nommer cette « troisième personne » : huei, (même famille que hudôr, l’eau) : « il pleut », mais aussi Zeus hue, ou o theos huei : Zeus, le dieu, fait pleuvoir. Khrê, chez Homère : « il est nécessaire », « il est fatal », « c’est un arrêt du destin », racine khra qu’on retrouve dans to khreos, « la remise de la dette », « l’indemnité due en réparation d’un dommage ». Un donné n’a pas été rendu, nous sommes en dette d’une avance qui nous a été faite, et cette dette est fatale, il est de notre destin de nous acquitter de cette échéance, il est du « destinement » de l’Etre de nous mettre en demeure de répondre, d’abonder le fonds pour solde de tout compte.
            Mais nous pensons ici dans les limites d’une ontologie fondamentale, non d’une analytique existentiale. Laissons donc le Dasein et sa subordination à l’Etre, puisque c’est à l’Etre lui-même que nous nous adressons, et non à l’Etre du Dasein, entreprenant de « penser l’Etre sans l’étant » (« Prologue » : 6, 193). Si diverses soient-elles, les formulations de l’Etre, dans les diverses langues, ont un point commun : le privilège de l’impersonnel, ou plutôt de la troisième personne (peut-on dire, du Zeus qui fait pleuvoir, qu’il est « impersonnel » ?), déjà remarqué par Heidegger dans son Introduction à la métaphysique : « Nous ne comprenons pas l’Etre en ayant égard à “tu esˮ, “vous êtesˮ, “je suisˮ, ou “ils seraientˮ, qui tous pourtant constituent aussi, et au même titre que le “estˮ, des formes du verbe “êtreˮ. Nous sommes amenés involontairement, comme si pour un peu il n’y avait pas d’autre possibilité, à nous rendre clair l’infinitif “êtreˮ à partir du “estˮ » (3). La dette, si dette il y a, n’est donc pas celle du Dasein envers l’Etre, mais plutôt de l’Etre envers le Temps, pour prix de son hébergement. Zeus n’est pas dans la pluie comme Yahvé dans le buisson ardent, et le dieu qui dit : « Je suis » n’est pas le dieu de l’ « Il y a ». C’est au dieu, ou plutôt à l’anonyme donateur de l’Etre, ou plus encore au présent (4) fait à l’Etre, que répond l’étrange méditation de Temps et être, sans que le Dasein ne soit pris en compte, lui qui n’est que le témoin, le garant d’une donation qui se passe sans lui, qui le dépasse. Et c’est précisément ce que Levinas ne pardonne pas à Heidegger.

L’économie de la donation.

            Il faut donc construire une économie (plutôt qu’une phénoménologie) de la donation, selon les divers niveaux qui la hiérarchisent. Il y a trois donations, la troisième résultant de l’ajustement, ou de la conjonction des deux premières. En premier lieu vient la donation de l’Etre, qui fait signe par les intermittences de la Présence qui tantôt émerge de l’absence et tantôt s’y noie, clignement ou regard qui appelle à son destin celui que ce regard concerne : « Le donner, écrit Heidegger, dans le “Il y a êtreˮ s’est manifesté comme destiner… » (58, 215). Il y a une deuxième donation, celle d’un Présent qui ouvre dans le Temps une éclaircie, un gîte où il est possible de demeurer, de faire une pause, de prendre le temps : « Le donner dans le “Il y a tempsˮ s’est manifesté comme l’extension éclaircissante de la région quadri-dimensionnelle » (59, 215). Quadri-dimensionnel – il faut l’entendre en ce sens : la tension (une dimension) qui maintient ensemble et disjoint à la fois les trois « temps » – passé, présent et avenir (trois dimensions, ce qui fait quatre) – qui font le jeu du Temps, dégage, au cœur du Temps, un « espace libre », une place vide qui offre un séjour à celui qui viendra l’occuper, qui viendra l’habiter. Il est vrai que ce ne sont là encore que deux possibles, non deux réels, car le destinement de l’Etre ne s’actualise qu’à la condition de trouver un sol où établir sa demeure, et l’expansion du Présent ne devient effective qu’à la condition d’accueillir un hôte dans l’Ouvert qui se dispose à le recevoir. Si nous pensions l’Etre et le Temps, non en eux-mêmes, mais par leur relation avec le Dasein, donc dans le champ de l’analytique existentiale, et non de l’ontologie, nous connaîtrions l’identité de celui qu’attend l’hospitalité du Temps, de celui qu’appelle le signe de l’Etre : c’est l’homme, l’Etre-là, le Dasein, le Vivant qui est sommé de répondre à l’énigme de l’Etre, l’Existant pour lequel il y va de son être. Et c’est l’homme encore qui est jeté par l’angoisse dans l’échéance de la temporalité, et sommé d’anticiper la possibilité de sa mort par la résolution devançante. Doublement responsable, l’homme est le répondant de l’Etre comme il est le répondant du Temps. Mais nous pensons l’Etre sans l’étant, et devons donc court-circuiter le Dasein qui demeure ici spectateur, non acteur, de la donation. Il faut donc penser Temps et Etre se répondant l’un à l’autre, se conjointant l’un à l’autre en une étreinte qui actualise et donne existence à ce qui, dans l’un comme dans l’autre, demeurait en attente. Dans la dimension existentiale, le Dasein, répondant à l’appel de l’Etre, reçoit en retour la donation de l’étant, qui représente l’Etre par sa pure et simple présence ; et le Dasein répond encore à la préoccupation du Temps par la claire et lucide conscience de son être pour la mort, et reçoit de cette liberté l’attestation d’un pouvoir-être authentique. Mais dans la dimension ontologique, où le Dasein n’a plus lieu, qui répond à l’Ouvert dans le Temps ? Qui répond au Signe dans l’Etre ? A la vacance qui se rend disponible dans l’Ouverture du Présent, répond l’Etre qui vient l’habiter, tel un étranger qui se présente au seuil de la maison, demande gîte et couvert, ce qui lui est accordé, car il se pourrait bien qu’un dieu se dissimule sous le masque du mendiant (5) ; et au signe de l’Etre qui regarde et cligne des yeux  en faisant alterner absence et présence, répond le Temps qui palpite dans ce scintillement et reçoit en retour la gloire de son épiphanie : « Le Temps scintille et le Songe est Savoir […] Et comme aux dieux mon offrande suprême / La scintillation sereine sème / Sur l’altitude un dédain souverain. » Plénitude d’un accomplissement. Couronnement d’une majesté souverainement dédaigneuse en effet, puisque tout ce qui est humain lui est étranger, puisque le Dasein n’est pas convié à participer au cérémonial de cet appariement. S’il lui arrive de surprendre, comme par effraction, la splendeur du festin, il n’y a pas été invité. Il est ainsi des moments où la terre paraît en majesté, nimbée d’un rayonnement qui l’éternise dans la tension d’un intense Présent, digne des dieux qui résident en chaque chose.
            Goethe croyait deviner, sur les tableaux de Claude, le Lorrain, de semblables épousailles de la terre et du ciel, des mortels et des immortels, de l’Etre et du temps. Ecoutons bien ce que nous indique ce texte extraordinaire. Camus parlait de Noces entre l’Homme et Terre. Mais ce sont ici les Noces du Temps avec l’Etre. Plus précisément : trois noces, dont la troisième est le fruit des deux premières, sont ici célébrées. La double alliance qui commence le rite de cet Accomplissement est, d’une part, celle des Dieux – qui se tiennent en retrait dans le secret de l’Etre et, tel le dieu qui est à Delphes, font en se cachant signe par intermittence aux mortels, leur assignant un destin – et de la Terre, qui est le lieu de la Présence (Anwesen), de l’apparaître sans fin de la phusis, de la Présence aveuglante – au point de nous faire oublier l’Etre – de l’étant qui tombe sous la main. Les noces de l’Etre avec la Terre engendrent l’émergence de la Présence – qui est Parousia – que le donateur anonyme délivre et répand généreusement, inépuisablement. Ainsi prodiguée par Apollon, la secrète présence de l’Etre nimbe et fait une gloire à l’étant qui fait son apparition sur la Terre. Aux noces des Dieux et de la Terre répond comme en écho l’autre alliance, la conjonction des Mortels – qui sont les Hommes, car « l’homme seul meurt », lui seul est « capable de la mort » (6) – plongés par l’angoisse dans l’épreuve du Temps et n’accédant à l’existence authentique que par la résolution de ne pas esquiver la mort possible, de la devancer plutôt que de la fuir. Aux Mortels est donné pour époux le Ciel, qui est l’espace immense – ce que Kant nommait « le sentiment de l’OMNIPRESENCE PHENOMENALE » (7) – donné d’une vue au Vivant qui répond à son appel – ce n’est pas un hasard si l’astronomie, la moins utile des sciences, est aussi la première dans l’ordre de leur apparition – donnant ainsi à voir, par la simultanéité de l’incommensurable, la majesté du Présent. Des noces des Mortels et du Ciel naît l’Ouverture d’un Présent (Gegenwart) qui ménage dans le Temps l’espace libre d’un hébergement. Et des noces des Dieux et de la Terre naît l’étant dans la gloire de sa Présence (Anwesen), tel qu’il rayonne et s’épanouit dans l’horizon fertile de la Nature. C’est alors qu’il arrive – quelquefois – que ces deux enfants, fruits du jeu du monde et de la circonstance, s’unissent à leur tour dans l’embrasement du Tout : la coupe que le Présent évide dans le Temps se tourne vers l’enfant des noces des Dieux avec la Terre, et laisse en elle se déverser le vin de la Présence. C’est alors qu’on peut dire que le Temps se donne à l’Etre comme la Présence au Présent, que les Dieux lointains se font proches, si proches des Mortels, tandis que le Ciel et la Terre fusionnent et se fécondent dans une même splendeur. Un tel Evénement, Heidegger choisit de le nommer : « Ereignis » : « Dans le destiner du rassemblement de toute destination d’être [la destination est le signe émis par l’intermittence de l’absence et de la Présence dans l’Etre], dans l’extension du temps [c'est-à-dire dans « l’espace libre » ouvert par le Présent], se montre une propriation, une appropriation – à savoir de l’Etre comme parousia et du temps comme région de l’Ouvert – en leur propre [la Présence s’approprie l’hébergement que lui offre le Présent]. Ce qui détermine et accorde tous deux en leur propre et cela veut dire dans leur convenance réciproque [le vide du Présent s’apparie à la substance de la Présence qui vient se déverser en lui] – nous le nommons : das Ereignis » (8).
            Ereignis est le nom de l’enfant né de l’accouplement de l’enfant du Temps avec l’enfant de l’Etre. Le mot allemand signifie couramment : « événement ». Mais parce qu’il désigne ici l’Evénement des événements, ou l’Evénement total au sein duquel surgit tel ou tel événement singulier, l’habitude est de traduire par « avènement », pour mieux faire entendre la majesté, la solennité d’un accomplissement, d’une célébration et même d’une parousie. Janicaud, agacé par la fibre religieuse qu’on entend vibrer chez les traducteurs français de Heidegger (mais ne vibre-t-elle pas chez Heidegger lui-même ?), critique le choix de cet « avènement » : l’avènement désigne toujours un objet, donc un étant et non l’Etre ; en outre, il annonce la venue d’un Rédempteur ou d’un Roi, « Guide » ou Messie qu’un dieu nous envoie ; enfin cette traduction fait l’impasse sur la valeur de « eigen », « ce qui appartient en propre à un être ou à une chose », sensible en ce que la Présence occupe l’espace vide et s’approprie le terrain laissé libre par le Présent (9). Il est vrai, mais Janicaud se garde bien de proposer une autre traduction… « Avènement » me semble le moins pire, et le mieux est de laisser Ereignis non traduit, comme se résolvent à le faire Jean Lauxerois et Claude Roëls.

L’Ereignis dans le Geviert

            La lecture que je propose de ce texte fort difficile laisse deviner, en filigrane de l’Ereignis, le Geviert, qu’on traduit le plus souvent, et assez bizarrement, par « le Quadriparti », ce qui signifie la partition du domaine de l’Exister en général en quatre régions, chacune étant définies par des propriétés particulières qui n’appartiennent qu’à elle. Il s’agit là d’un « cadre », ou d’un « cadran », d’une « Quadrature » (Vierung) qui dessine une matrice au sein de laquelle se répartissent les multiples significations qui désunissent et réunissent en même temps les diverses correspondances de l’Etre et du Temps, de la Présence et du Présent. Les traducteurs répugnent à employer ces trois derniers équivalents (Cadre, Cadran, Quadrature), car le Quadriparti n’a de sens qu’à mettre en lumière l’énigme splendide de l’Etre – le Sphinx autour duquel tourne toute pensée qui se met en chasse de la Vérité (Alêtheia), qui est la Parousie de l’Etre comme du Temps dans la gloire qui les rassemble. Tout ce qui évoque l’idée d’un cadre, d’une quadrature, d’une mise sous cadastre aliène à l’inverse l’énigme de l’Etre en l’encageant dans la grille logique de catégories qui lui sont étrangères. Gestell : « l’armature » qui fait un cadre rigide à la pensée que la raison soumet à ses lois, ou « l’armature à la clé », qui détermine les altérations de la gamme. Il est vrai que, dans Sein und Zeit (10), le « cadran » solaire, qui marque le premier degré de l’appropriation du temps dans les filets de la mesure, fait déchoir le Temps dans le domaine technique des choses qui tombent dans la main, que nous manipulons sans y penser, le second degré étant l’horloge domestique – qui n’est pourtant pas complètement déchue en ce qu’elle donne encore à entendre l’heure, qui sonne et résonne – et le dernier degré le bracelet-montre qui, tel l’anneau de l’esclave, marque notre aliénation totale à une temporalité désormais instrumentalisée. Ce que précise Heidegger lui-même dans une conférence intitulée « La Chose » (1949) (11), soulignant combien le Quadriparti a pour fin de « faire paraître », et non de dominer par l’imposition d’une structure logique : « L’unité du Quadriparti (das Geviert) est la Quadrature (die Vierung). Mais la Quadrature ne s’opère nullement de telle sorte qu’elle enveloppe les Quatre et que, les enveloppant, elle vienne seulement s’ajouter à eux après coup. Tout aussi peu la Quadrature est-elle achevée, lorsque les Quatre, une fois là et présents, se tiennent simplement les uns près des autres. La Quadrature est, en tant qu’elle est le jeu de miroir qui fait paraître, le jeu de ceux qui sont confiés les uns aux autres dans la simplicité » (12). Il est vrai que cette « Quadrature » est celle d’un cercle (problème qui, comme on sait, reste sans solution), ou du moins d’une « ronde », qui est à la fois l’Anneau et la Danse – un quadrille ? – qui fait le jeu du monde, multiple splendeur, reflets changeant dans l’énigme de l’Etre : « L’Etre de la Quadrature est le jeu du monde. Le jeu de miroir du monde est la ronde du faire-paraître. C’est pourquoi la ronde ne commence pas par entourer les Quatre comme un anneau. La ronde est l’Anneau (Ring) qui s’enroule sur lui-même, alors qu’il joue le jeu des reflets. Faisant paraître, il éclaire les Quatre à la lumière de leur simplicité. Faisant resplendir, l’Anneau partout et ouvertement transproprie les Quatre et les ramène à l’énigme de leur être » (13).
            Il est temps de nommer ces Quatre dont la danse figure le secret de toutes choses. Ce sont : la Terre, « qui porte et qui sert, elle fleurit et fructifie, étendue comme roche et comme eau, s’ouvrant comme plante et comme animal » (14) ; le Ciel, qui « est la course arquée du soleil, le cheminement de la lune sous ses divers aspects, la translation brillante des étoiles, les saisons de l’année et son tournant, la lumière et le déclin du jour, l’obscurité et la clarté de la nuit, l’aménité et la rudesse de l’atmosphère, la fuite des nuages et la profondeur azurée de l’éther » (15) ; les Dieux, qui « sont ceux qui nous font signe, les messagers de la Divinité. De par la puissance sacrée de celle-ci, le dieu apparaît dans sa présence, ou bien se voile et se retire » (16) ; et enfin les Mortels : « Les mortels sont les hommes. On les appelle mortels parce qu’ils peuvent mourir. Mourir veut dire : être capable de la mort en tant que la mort. Seul l’homme meurt » (17). La pensée de Martin Heidegger n’est pas une philosophie : c’est une mythologie. Le rejet violent par Heidegger de la méthode cartésienne, soit le pas à pas de l’ordre des raisons selon la concaténation, qui est une thésaurisation, des évidences, est fondé sur ceci que la méditation de Descartes met fin au jeu des associations, aux correspondances des symboles, aux cryptogrammes de l’emblème auxquels s’abandonnait avec complaisance le kitsch de l’esthétique nazie. Il n’y a pas de limite au jeu des reflets, à la musique des échos, et la randonnée de l’esprit, perdu dans cette forêt de symboles, s’attarde et se perd sur des chemins qui ne mènent nulle part. Descartes sait où il va, il veut marcher avec assurance en cette vie, il n’aime pas qu’on le trompe, il veut savoir et cherche la vérité, il n’est pas disposé à prendre du cuivre pour de l’or. Le quadriparti n’est que la Légende (die Sage: 18) de l’Etre. Il n’en est pas la connaissance.
            Pourquoi, dira-t-on, donner tant d’importance au Quadriparti en lisant un texte, celui de la conférence Temps et Etre, dans lequel il ne figure pas explicitement ? S’il est vrai que la méditation sur Temps et Etre n’implique jamais expressément le quadruple jeu des dieux et des mortels, de la terre et du ciel (19) – mais on le devine par transparence, et avec d’autant plus d’évidence qu’on avance dans la lecture – il est indubitable en revanche que la célébration de l’Ereignis se situe au cœur des textes qui posent les fondements du Quadriparti, motif sur lequel la pensée revient, renouvelant toujours le jeu de ses variations. Tel est en effet le thème central de la conférence La Chose (1950), ainsi qu’une autre, Bâtir, Habiter, Penser (1951) qui lui est ultérieure, mais qui a pour fonction d’y conduire. L’Ereignis, « le Prince de la Fête » (20), resplendit comme une énigme au cœur de ces deux morceaux. Dans la conférence de 1951, la danse des Quatre, qui fait le jeu du monde, évolue dans la clairière ouverte et révélée par le rayonnement de l’Ereignis : « Dans la libération de la terre, dans l’accueil du ciel, dans l’attente des divins, dans la conduite des mortels, l’habitation se révèle (ereignet sich : s’accomplit) comme le ménagement quadruple du Quadriparti » (21). Et dans la conférence La Chose, dont la première esquisse remonte à 1949, il est bien énoncé que le Quadriparti qui, tel l’arc et la lyre d’Héraclite, est à la fois harmonie et discord, alliance et tension (22), n’advient que par la retenue de l’Ereignis – retenue qu’il faut entendre non comme une retraite dans le secret, mais comme le dépôt du flux du temps dans la coupe du présent : « Le versement du liquide offert est versement, pour autant qu’il retient la terre et le ciel, les divins et les mortels. Mais maintenant “retenirˮ ne signifie plus la simple persistance d’une chose présente devant nous. Retenir, c’est faire paraître (Verweilen ereignet). C’est conduire les Quatre dans la clarté de leur être propre » (23). L’Ereignis fait paraître le jeu du monde dans sa vérité propre, dans la lumière de son accomplissement. Il  faut comprendre que l’Ereignis approprie la Chose avec elle-même, en ce sens qu’elle laisse s’épanouir dans la lumière ce qui reposait en son fonds : dans Ereignis, Heidegger entend Er-eigen – ce que l’étymologie, remarquons-le en passant, ne confirme nullement – das Eigene désignant ce qui appartient en propre à la chose, ce qui fait qu’elle est ce qu’elle est. L’Ereignis est l’événement qui fait paraître l’étant dans la lumière de l’Etre et la chose dans l’éclat de sa vérité. L’Ereignis est le nimbe qui rayonne autour de la majesté de l’Alêtheia, l’avancée de l’offrande qui se déprend du néant, qui la mettait au secret, pour se donner à la lumière de l’Etre, avide de la prendre. L’Ereignis est l’octroi de la Présence. Heidegger nomme « Vérité » un phénomène étrange, qu’il prétend tenir des « Grecs » – je le crois plutôt procéder de la poétique du Graal et de la mystagogie de la Transfiguration – la réception d’une offrande amoureuse, pour ne pas dire érotique, qui émerge de l’ombre où elle se tenait en attente, en réserve, et se donne dans la lumière, apparition irradiée sous le soleil d’Apollon, dans l’admirable et terrible tremblement de la Présence. La Vérité selon Heidegger est certes sans commune mesure avec le lien logique du sujet et du prédicat : elle est tout entière dans l’insoutenable majesté de l’Il y a tel qu'il se donne dans l’or du Temps.

L’Alêtheia et l’or du Temps

            Dans les dernières lignes de Temps et Etre, Heidegger nous fait l’aveu du très ancien secret qui commande et dirige sa méditation, il se fait en quelque sorte l’archéologue de sa propre pensée : « Mais qu’arrive-t-il quand nous reprenons ce qui est sans relâche, comme ancrage et appui pour la méditation, et considérons alors que ce Même n’est pas quelque chose de neuf, mais le plus ancien de ce qui est ancien dans la pensée occidentale : l’archi-ancien qui s’héberge dans le nom de A-lêtheia » (24). Heidegger fait ici allusion à une conférence de 1943 – mais on a pu dire que le motif du Quadriparti remonte bien en deçà, puisque l’origine en serait les cours donnés dès 1935 sur les grands hymnes de Hölderlin, La Germanie et Le Rhin (25) – conférence qui porte précisément le titre « Alêtheia », que conclut un final lyrique et visionnaire (26). Descartes ne veut pas qu’on lui fasse prendre du cuivre pour de l’or. Mais Heidegger ne comprend pas comment les hommes peuvent prendre de l’or pour de la paille, comment ils peuvent manquer l’or du temps qui brille pourtant sous leurs yeux, qui leur crève les yeux : « L’opinion de tous les jours cherche le vrai dans la diversité multiple du toujours-nouveau dispersé devant lui. Il ne voit pas l’éclat tranquille (l’or) du secret qui brille toujours dans ce qu’il y a de simple dans la clarté. Héraclite dit (fragment 9) : “Les ânes prennent la paille plutôt que l’orˮ. Mais l’or, l’éclat sans apparence de la clarté, ne se laisse pas prendre, parce que lui-même ne prend pas, mais est pur avènement : das reine Ereignen » (27). Ereignis est le nom de l’embrasement, de l’incandescence qui se saisit de l’étant quand il se donne à voir dans la clarté de l’Etre.
            Cet avènement de l’éternel dans le Temps – Baudelaire fut le premier à poser ce paradoxe au cœur des temps modernes (28) – se suffit à lui-même tel un dieu, il brille parce qu’il brille, il règne parce qu’il règne, et comme la rose, il fleurit parce qu’il fleurit, et n’a souci de lui-même, et ne désire être vu (29). « Que reste-t-il à dire ? Rien que ceci : l’avènement advient (Ereignis ereignet). Ainsi, à partir du Même et en direction du Même, nous disons le Même » (30). La raillerie est aisée, et la parodie de Gabriel Marcel fait sourire : « La poire, poire… et la pomme, pomme » (31). Et pourtant, ce bégaiement en présence de l’absolument originaire est-il bien différent de la sentence de Hegel en présence des massifs montagneux que le goût de l’époque se plaisait à dire sublimes ? Le philosophe n’avait rien à en dire, sinon : « C’est ainsi ». Ce qui est là, un peu là, est là parce qu’il est là, et il n’est pas bien difficile de comprendre qu’il serait sans doute un peu moins là si nous étions en mesure de justifier sa présence. Ce qui paraît dans l’or du Temps n’a pas d’autre sens que de paraître en gloire, dans l’énigme pleine et entière de sa rayonnante présence. Le monde serait sans doute moins beau si nous pouvions en rendre raison, et l’on ne saurait trouver d’autre raison d’être à la beauté que d’être simplement là, magnifiquement là, si intensément que le seul acte de sa présence suffit à éclipser tout le reste. Dans un texte étrange et essentiel publié 1925, « Introduction au discours sur le peu de réalité », André Breton, évoquant ce qui paraissait alors la magie de la communication « sans fil » écrivait ceci : « Ce sont de faibles repères de cet ordre qui  me donnent parfois l’illusion de tenter la grande aventure, de ressembler quelque peu à un chercheur d’or : je cherche l’or du temps » (32).
            Certes, ce n’est pas Heidegger qui irait chercher « l’or du temps » dans les modernes techniques de la télégraphie sans fil, mais lui aussi cherche à sa façon, dans un décor rural et dépourvu de toute technologie, le lac d’or où s’accumule et repose, dans la coupe du présent comme dans la réserve de mémoire, le fleuve du Temps. C’est en ce réservoir, selon le texte de La Chose, que se célèbrent les noces du Ciel, qui est l’espace ouvert dans la simultanéité d’un immense présent, et de la Terre, abyssale comme la nuit des temps, dans les profondeurs de laquelle germe secrètement le grain, et où les hommes, seuls, continuellement, meurent : « Dans l’eau versée la source s’attarde. Dans la source les roches demeurent présentes, et en celles-ci le lourd sommeil de la terre, qui reçoit du ciel la pluie et la rosée. Les noces du ciel et de la terre sont présentes dans l’eau de la source. Elles sont présentes dans le vin, à nous donné par le fruit de la vigne, en lequel la substance nourricière de la terre et la force solaire du ciel sont confiées l’une à l’autre. Dans un versement d’eau, dans un versement de vin, le ciel et la terre sont chaque fois présents. Or le versement de ce qu’on offre est ce qui fait de la cruche une cruche. Dans l’Etre de la cruche la terre et le ciel demeure présents » (33). La cloche elle-même n’est-elle pas une sorte de vase inversé qui, dans sa ronde concavité, accumule elle aussi le Temps rassemblé dans le Présent de la résonance ? (34) Ainsi recueilli dans l’éclaircie de la Présence, dans la sereine clarté de sa vérité, le jeu du monde est pur avènement, der reine Ereignis. La cruche, longuement pensée dans La Chose, est un appareil à contenir du vide, un évasement, un « espace libre » selon le Heidegger de Temps et Etre, qui se dispose à recevoir le don de la Présence qui rayonne sur la terre (35). Et le pont, dans Bâtir, Habiter, Penser, est le motif d’une longue variation sur l’arche qui réunit les rives opposées, à la façon de « la course arquée du soleil » (36) qui rassemble dans un seul et même arc les forces multiples qui traversent le grand Tout. Voûte céleste qui garde le Présent, voûte terrestre qui creuse et évide le récipient où mûrit le vin de la Présence, voûtes réfléchies, images l’une de l’autre, l’une ouverte tantôt sur l’azur lumineux, tantôt sur le firmament flamboyant, l’autre s’enfonçant dans les profondeurs où mûrissent les sources. L’Ereignis est la célébration du matin calme ou de la paix du soir, à l’heure où l’Etre rayonne sur la terre, et l’éternel dans le Temps.
            Dans le Présent élargi par l’expansion sonore du battant de la cloche, dans le silence de la nuit qui, supprimant la forme de l’étant, se met à l’écoute de la proximité de l’Etre, se donne à entendre l’avènement de l’heure. Ecoutons une fois encore Claudel, en un texte de 1935, exactement contemporain des premiers cours de Heidegger sur la poésie de Hölderlin : « Au milieu de la nuit, je suis réveillé par quelque chose de ravissant, et je n’ai pas longtemps à attendre pour comprendre que c’est l’antique clocher au-dessus de moi qui engage avec un confrère lointain une espèce de dialogue embarrassé. Car au dehors c’est le printemps, et de nouveau la coupe de l’année s’est remplie d’une liqueur toute prête à déborder. Ainsi, c’est vrai ! le long hiver, et la pluie, et le froid, tout cela n’a pas été le plus fort, et, de nouveau, c’est le printemps qui tient à mes lèvres cette tasse de délices ! Mais tout à coup ce compagnon de mon insomnie, le clocher, a senti que de nouveau il avait quelque chose à dire. Le carillon s’est réveillé et toutes sortes de voix en l’air se disputent la parole. Mais, après un moment de ce bégaiement angélique, le silence se fait, solennel. Il va arriver quelque chose… C’est l’avènement de l’heure » (37).

La Danse des Quatre

            Enrichis de ces « correspondances », jeu d’échos et de reflets qui font danser ensemble la ronde des Quatre et tourner sur lui-même l’Anneau de l’alliance (38), nous pouvons revenir à la conférence de 1962, Temps et Etre, qui transpose le récit du mythe dans la langue de l’ontologie fondamentale, qui est celle de l’Etre sans l’étant. Le jeu du monde, dans le quadrilatère des forces dont l’épanouissement de l’Ereignis est la plus haute résultante, reproduit la partition et le rythme de la Quadrature. Il est possible de l’articuler ainsi : les quatre partenaires qui entrent dans la ronde, s’accouplant selon les affinités qui leur sont propres, sont le Présent et le Temps d’une part, la Présence et l’Etre d’autre part. Les noces du Présent dans le Temps ouvrent cet « espace libre », cet épanchement temporal (la « porrection éclaircissante », selon la trop pieuse traduction de Jean Lauxerois et Claude Roëls), qui se rend disponible pour recevoir l’enfant de l’Etre. Les noces de l’Etre dans la Présence illuminent l’étant dans l’irradiation de sa vérité (alêtheia), le sauvent de l’oubli où l’abandonne la manipulation insoucieuse et le nimbent dans l’or qui fait paraître les Dieux sur la Terre. De ces doubles noces naissent deux enfants l'un à l'autre destinés : de la « descente » – dans le sens où Wagner fait entendre, dans le prélude de Lohengrin, la lente et paisible « descente du Graal », creusée comme la houle et essaimant comme une pluie d’or, cette descente qui monte comme la vague qui enfle – du Présent dans le Temps se forme et se conçoit la vasque de l’Ouvert qui se dispose à recevoir la liqueur qui la comblera ; et de la transfiguration de la Présence dans le rayonnement de l’Etre, sous le soleil d’Apollon, naît la Parousia qui se déploie en plénitude dans la clarté sans retrait. De cette double noce en résulte une troisième, qui les fusionne en un unique événement, ou avènement, noces quasi incestueuses de l’Ouvert et de la Parousia, dans la plénitude des Temps et l’épanouissement de l’Etre, qui enfantent le dieu qui vient et tout accomplit : l’Ereignis. Le clavier de ce jeu se distribue selon les quatre directions cardinales qui donnent naissance, au cœur de leur croisée, à l’enfant Ereignis qui les rassemble et les contient : « Ce qui laisse appartenir et convenir l’une à l’autre les deux questions, ce qui non seulement apporte les deux questions à leur propriété, mais encore les sauvegarde dans leur co-appartenance et les y maintient, le tenant des deux questions, c’est l’Ereignis » (64, 218). La Présence, dans la plénitude non-voilée de sa « vérité » s’approprie la clairière de l’Ouvert, et s’y héberge. Le « Il y a être » de la Présence plénière et le « Il y a Temps » reposant dans la coupe du Présent s’étreignent et conçoivent la splendeur de l’Ereignis (64, 219). La pensée de Heidegger ne fut en fin de compte que la longue célébration de cet Avènement.
            Le schéma que nous venons de dessiner entre en résonance et amplifie les échos. La Terre du Quadriparti est le lieu de la Présence, si proche qu’elle menace d’occulter le lointain, laissant tomber l’étant, qui provient de l’Etre, dans l’oubli de l’usage qui nous ôte le trouble de penser comme la peine de vivre. Les Dieux, qui s’accouplent avec la Terre pour donner naissance à la Parousie, qui brille dans l’éclat non-occulté de la Vérité, sont du côté de l’Etre en lequel et par lequel seulement rayonne et s’épanouit la Présence. Le Temps est du côté des hommes, les « Mortels » qui seuls savent ce que c’est que mourir, et le Présent est du côté du Ciel, dont l’arche rassemble les rives opposées du monde dans la splendeur totale d’un seul et même firmament. Sur cette boussole ontologique qui oriente la réflexion et peut-être guide secrètement le chemin de pensée de Heidegger – n’a-t-il pas confié, un jour qu’il était en veine de confidence, qu’en « trente-cinq ans d’enseignement, je n’ai parlé qu’une à deux fois des choses qui sont miennes » ? (39) – les quatre points cardinaux se dessinent en transparence : les Hommes dans le Temps, dans l’angoisse et l’abandon de la mort, errent dans les brumes du Nord, au pays des Hyperboréens. Les Dieux en revanche sont au Sud, au Pays de la lumière et sous le soleil d’Apollon : la Grèce. La Terre est à l’occident, au Pays du soleil couchant, où vieillissent les tard venus. Et le Ciel est à l’orient, au Pays du levant et du matin calme, qui guide les voyageurs et les conduit vers l’aurore. On a remarqué, Heidegger lui-même l’a souligné, que le Dasein n’appartenait à aucun des deux sexes, et que s’il relevait d’un genre, ce serait plutôt le neutre (40). Il n’en va pas de même avec les Quatre, qui dansent la ronde du Quadriparti. Si le Quadriparti est, comme je le pense, l’arbre généalogique de l’Ereignis, alors les noces successives qui conduisent à cette naissance royale n’associent pas de purs concepts, à la façon d’un développement dialectique, mais, comme on le raconte dans la Légende (die Sage), qui donne selon Heidegger le ton de la plus haute parole, accouplent l’homme avec la femme. Chacun des Quatre est ainsi homme ou femme, et par l’enfant qui naît, père ou mère. Il apparaît alors que, pour les noces des Dieux avec la Terre, dont l’enfant est Parousie, les Dieux sont le Père, et c’est la Terre qui est Mère ; pour les noces du Ciel avec le Temps, dont l’enfant est l’Ouvert – ces deux noces étant à l’image l’une de l’autre, tels deux reflets qui se redoublent sans se répéter dans deux miroirs jumeaux – c’est le Ciel qui est le Père et c’est le Temps qui est la Mère, le Temps qui s’offre à l’approche du Présent, le Temps qui accueille ce qui se présente et reçoit ce qui se donne. Et pour les noces ultimes de la Parousie et de l’Ouvert, dont le fruit est l’Ereignis, c’est la Parousie rayonnante, dans la plénitude de son épanouissement, qui est le Père et l’Ouvert qui est la Mère, l’Ouvert qui est la clairière qui offre au bâtisseur un espace libre où édifier sa demeure. Quant à l’Ereignis, il règne sans partage, et la division sexuée ne saurait altérer sa majesté toujours une et indivisible. Ainsi s’accordent et se font écho les multiples correspondances qu’on entend résonner dans le jeu du monde.
 
 
          
           

Présence (Anwesen)
Terre
Mère
Occident
Le soleil couchant
Crépuscule des dieux

 

 

 

Temps (Zeit)
Les Mortels
 
(les humains)
Mère
Nord
Le Pays des brumes
Les Hyperboréens

 

 

 

PAROUSIE >
(Anwesenheit)

 

EREIGNIS

 

 

< OUVERT
(das Offene)

 

 

Etre (Sein)
Dieux
Père
Sud (la Grèce)
Le soleil d’Apollon

 

 

 

 

Présent
 
(Gegenwart)
Ciel
Père
Orient
Le soleil levant

 

Les Harmoniques du Quadriparti

            La matrice du Geviert donne à penser. Elle suggère d’autres harmoniques, mais cette fois étrangères au texte de Temps et Etre. C’est ainsi que, des noces des Dieux et des Mortels, naissent les poètes, que Hölderlin nomme les « demi-dieux » : ils ont reçu le don de la parole divine qui répond à l’appel de l’Etre. Quant aux noces du Ciel et de la Terre, elles donnent naissance aux rites du sacrifice et de l’offrande. La vigne, qui tire sa vigueur des profondeurs de la terre où plongent ses racines, donne le vin offert en libation aux dieux immortels ; et le sacrifice partage le festin entre les dieux qui sont au Ciel et les hommes qui vivent sur la terre. Le sacrifice est mutuel, il rassemble les Disjoints dans l’unité d’un même cérémonial, et c’est à ceux qui leur sacrifient le pain et le vin que les Dieux donnent aussi le pain et le vin. Dans la conférence qui porte sur le poème de Trakl, « Un soir d’hiver », Heidegger évoque la splendeur de cette double bénédiction : « Avec la mise au clair du monde en son resplendissement d’or, c’est du même coup aussi le pain et le vin qui se mettent à briller. Les deux choses, grandement nommées, rayonnent dans la simplicité où elles se déploient comme choses. Pain et vin sont les fruits du ciel et de la terre, offerts par les divins aux mortels. Pain et vin recueillent auprès d’eux ces Quatre à partir de ce qu’il y a de simple et d’un dans le partage en quatre » (41). Dans la conférence La Chose, Heidegger consacre un long développement qui associe l’union du ciel et de la terre au cérémonial de la donation, par l’offrande du vin ou l’immolation de la victime : « Les noces du ciel et de la terre sont présentes dans l’eau de la source. Elles sont présentes dans le vin, à nous donné par le fruit de la vigne, en lequel la substance nourricière de la terre et la force solaire du ciel sont confiées l’une à l’autre. Dans un versement d’eau, dans un versement de vin, le ciel et la terre sont chaque fois présents […] … parfois aussi, ce que verse la cruche, est offert en consécration […] La libation est le breuvage offert aux dieux immortels. Ce versement de la libation comme breuvage est le versement véritable. Dans le verser du breuvage consacré, la cruche versante déploie son être comme le versement qui offre » (42). On retrouve, continue Heidegger, le verbe « sacrifier » dans la racine indo-européenne du mot qui désigne le breuvage consacré, auquel il faut donc associer l’acte de « faire offrande », de « faire don ».
            Une remarque en passant : la constellation des figures qui composent l’entourage de l’Ereignis tourne autour du thème de l’accomplissement, plutôt qu’autour de celui de la donation. A moins de traduire systématiquement le geben de es gibt par « cela donne » – ce qui dénature la grande banalité de la formule allemande – l’Ereignis se définit par l’épanouissement et la plénitude, non par la dette que le don contracte. L’Ereignis s’associe au rayonnement de la jouissance, à la volupté de la satiété plus qu’à l’action de grâce que le donataire doit au donateur, si anonyme et transcendant puisse-t-il être. On le voit bien ici : seule la correspondance de la terre et du ciel – extérieure au développement de Temps et Etre – met explicitement en jeu l’économie de la donation. Il s’agit alors de la donation, c'est-à-dire de l’économie du sacrifice, entre les dieux et les mortels. Mais l’interprétation du Geviert, telle qu’elle est réinterprétée dans Temps et Etre, ne fait plus intervenir le Dasein, et joue le jeu du monde sans mettre l’homme – qui seul est digne de la mort – en jeu. Il est donc vain de chercher dans cette méditation une phénoménologie de la donation qui aliénerait l’homme à la transcendance, en contractant envers elle une dette infinie, qu'il ne serait pas en son pouvoir d’acquitter. L’étant donné est exclu de la table de jeu où prennent place quatre joueurs, deux à deux : le Présent et le Temps, et l’Etre et la Présence, autour du maître du jeu, prince de la fête : l’Ereignis. L’homme n’est pas invité à participer, il lui est seulement accordé de contempler. La donation circule donc, anonyme, entre l’Etre et le Temps, et l’homme, témoin passif de la Merveille, reste sur la touche, il n’est pas l’Elu, ni l’Adonné, mais le témoin seulement, étranger et muet d’une splendeur qui passe sans lui, qui se passe de lui. Sans donateur – puisque son identité ne se fait pas connaître – sans don – ce qui est donné ne peut être accaparé, puisque l'Etre n’est pas un étant – et sans donataire – puisque l’homme, unique responsable, n’est pas appelé à participer – la donation est vidée de tout contenu, et seules demeurent les métamorphoses sans cesse changeantes de la multiple splendeur. La donation ne se situe donc pas au cœur de cette recherche, elle n’est qu’une variation complémentaire du thème fondamental, par la corespondance du Ciel et de la Terre, où vivent les hommes. Il importe donc de revenir au centre, et d’interroger l’Ereignis qui, pour le moment, s’est imposé à la pensée comme une réponse plutôt que comme une question : « Peut-être que d’un seul coup nous allons être libérés de toutes les difficultés, de toutes ces explications compliquées et apparemment infécondes – en demandant simplement (et en y répondant ensuite) : qu’est-ce que l’Ereignis ? » (43).

Réciprocité des Correspondances

            Le Cadre ainsi défini n’est pas une table des catégories, mais plutôt une carte des confluences qui font le jeu de l’Exister : quatre courants, issus de quatre sources émettrices, interfèrent entre eux. Au centre de la ronde, tel le vortex au centre du tourbillon : l’Ereignis. Telle encore la circulation du sang dans un organisme vivant, pulsée par le battement d’un cœur. La dynamique des fluides qui fait le jeu du monde est interactive, chaque figure est la résultante des autres. Dans la frange d’interférences, les ondes se confondent, absorbées dans l’onde résultante, unique et indivisible, qui ne garde nulle mémoire des phases qui l’ont composée. La confluence est réciproque, l’émetteur est aussi récepteur, et le donateur donataire. Tout est centre d’émission qui se propage et se répand. Pas de donation donc, puisqu’il n’y a que des donateurs. Le schème généalogique est réversible : l’enfant est engendré par ses géniteurs tout autant qu’il les engendre lui-même. La lignée généalogique part des Quatre pour se diriger vers l’Ereignis ; mais l’Ereignis à son tour est le centre d’un rayonnement qui irradie sur ceux qui l’ont engendré et les transfigure dans sa gloire. De l’Ereignis émanent – faut-il parler d’hypostases ? – l’Ouvert et la Parousie, desquels émanent le Présent et le Temps comme l’Etre et la Présence. L’Ereignis est à la fois l’Un vers lequel tout converge, tel le couple  qui tend vers l’enfant, et la source qui se répand en disséminant dans le multiple, tel le roi qui règne sur ses sujets : « … alors l’Etre a sa place dans le mouvement qui fait advenir à soi le propre. De lui, le donner et sa donation accueillent et reçoivent leur détermination. Alors, l’Etre serait un mode de l’Ereignis et non l’Ereignis un mode d’être » (221, 70). Le « jeu de miroir du monde » est un amplificateur de résonances. La ronde des Quatre orchestre le jeu des correspondances qui interfèrent entre elles et confluent selon les rythmes de la vibration et la fréquence des harmoniques. L’Ereignis est la clé sur la portée, le cadre du Geviert l’armature à la clé qui définit les valeurs tonales, non cependant en les rassemblant dans l’accord parfait des harmoniques, mais en les désassemblant au contraire par une impalpable disjonction, fléchie par le bémol, rehaussée par le dièse ou rétablie dans l’intégrité du ton par le bécarre. Il faut cette désunion dans la correspondance pour donner du jeu au mouvement de la danse, pour libérer la piste où évoluent les danseurs, l’Etre avec la Présence, le Présent avec le Temps, tous les quatre faisant cercle autour de l’Ereignis, au centre du corps de ballet, tel l’étoile à laquelle rend hommage le pas de deux de la Parousie et de l’Ouvert. Le thème de l’Ereignis se prête à de multiples interprétations, partition musicale que l’interprète module et fait entendre chaque fois avec un accent singulier. C’est ainsi qu’on peut jouer le jeu du monde en quatuor (deux violons : Présent et Temps ; l’Etre est l’alto et la Présence le violoncelle…) ; ou bien en trio : le duo du Présent et du Temps auquel vient se joindre, dans le troisième mouvement, l’Ouvert ; et son double sonore, le duo de l’Etre et de la Présence auquel vient se joindre, dans le troisième mouvement, la Parousie. Chante alors le duo suprême de la Parousie (le piano ?) avec l’Ouvert (le violon ?), qui s’achemine vers le final, qui est une ouverture : l’Ereignis, la symphonie orchestrale, œuvre d’art totale. Pavane du monde. Gloire et magnificence de l’Apparaître.

La Table d’orientation

            La ronde des Quatre ordonne une chorégraphie entre deux couples.  Un couple oriental (le Présent se déclare dans l’illumination de l’Aurore, il est l’épanouissement du jour quand le soleil se lève) : le Présent et le Temps. Un couple occidental (la pensée de l’Etre, qui prend racine dans la sentence de Parménide : « C’est la même chose que penser et être », est le destin de l’occident) (44) : l’Etre et la Présence. En posant la primauté de l’Etre, Etre et Temps se situait dans le courant de l’occident. C’est pourquoi il était conduit à développer, par l’effet de sa propre orientation, une éthique de l’authenticité fondée sur ce témoin capital qu’est le Dasein, appelé par l’Etre à ne pas esquiver la pleine conscience de sa mort possible. En posant à l’inverse la primauté du Temps, Temps et Etre est conduit à développer, par l’effet de son orientation, une sorte de poème conceptuel – « un vain poème d’idées ? » (45) – qu’il faut entendre comme un hymne (Hölderlin est le grand poète des Hymnes) composé en l’honneur et à la gloire de la pure et simple Présence. Le pari de la pensée occidentale mise sur l’engagement de l’existence qui s’affirme dans le Temps ; la patience de la pensée orientale stationne dans la sérénité d’un regard qui se perd dans l’Etre. Le chemin de pensée suivi par Heidegger le conduit de l’éthique de l’authenticité au détachement de la contemplation, de l’héroïsme sans espérance de l’Etre pour la mort à la béatitude de l’admiration qui se dissout et s’anéantit dans la Merveille des merveilles : que l’étant est (46). L’entretien de l’Occidental avec l’Oriental, de l’Allemand avec le Japonais, du professeur Martin Heidegger avec le professeur Tomio Tezuka fait retour sur le long chemin qui commence, pour l’auteur de Sein und Zeit, de la lecture de la dissertation de Franz Brentano – Aristote : les diverses acceptations de l’Etre (1862) – et se dirige vers… on ne sait encore où, D’un entretien  de la parole, entre un Japonais et un qui demande (47) ayant été rédigé au cours des années cinquante, et achevé plusieurs années avant que ne soit prononcée la conférence Temps et Etre (janvier 1962). Ce texte converge pourtant tout entier vers l’Ereignis qui, à de nombreuses reprises, fait une apparition plus ou moins furtive, en ce sens qu’il fait signe dans les marges, mais n’occupe jamais le centre – qui demeure, tout au long de l’entretien, comme une place vide. Heidegger confie lui-même combien sa pensée est comme aimantée par cette énigme qui la nourrit depuis toujours, mais qui devait attendre toute une vie avant de paraître en pleine lumière. La source vive en est la parole du poète, qui ne désigne pas son objet en le déterminant, mais se déploie plutôt vers la question qui l’appelle et fait naître en elle le désir de l’invocation : « Cela se passait à l’époque où, pour la première fois, j’ai communiqué dans des cours des interprétations d’Hymnes de Hölderlin. Durant le semestre 1934, je fis un cours dont le titre était : Logique. C’était en fait une méditation sur le logos, où je cherchais le déploiement même de la parole. Puis presque dix ans passèrent encore jusqu’à ce que je sois en mesure de dire ce que je pensais – le mot approprié fait encore aujourd’hui défaut » (48). L’entretien tourne autour du mot de l’énigme, qui par moment se dessine pourtant d’un trait ferme : « Quand la venue en présence est elle-même pensée comme apparaître, alors règne dans la venue en présence le venir-en-avant dans l’éclairci entendu comme ouvert sans retrait (Unverborgenheit). L’Ouvert sans retrait se laisse voir dans le désabritement entendu comme éclaircir. Mais cet éclaircir lui-même, il demeure à tous points de vue impensée comme Ereignis » (49). Par delà le jargon du traducteur, on comprend que l’Ereignis est l’orient auquel se destine maintenant le chemin de pensée de Heidegger. Le « tournant » que suit ce chemin est en vérité une véritable révolution, un radical changement de cap qui se convertit de l’occident à l’orient. Il vient très précisément s’inscrire dans la rose des vents que compose le Quadriparti, tétragramme en lequel se conjuguent les quatre directions et la figure centrale qui dessinent les axes selon lesquels toute pensée chemine.

Le secret du secret

            « Qu’est-ce que l’Ereignis ? » (65, 219). Aurons-nous enfin la réponse ? Malicieusement, et immédiatement après avoir posé la question, Heidegger opère une diversion : « A ce propos, qu’on nous permette d’intercaler une autre demande » (66, 219). La demande porte sur la vanité de la demande. Faut-il toujours demander ? Et n’est-il pas des questions qui donnent d’autant plus à penser qu’on prend soin à ne pas leur apporter de réponse ? C’est précisément dans Acheminement dans la parole qu’il appartient au Japonais de remarquer combien il n’y a de vrai secret qu’à la condition d’être secret lui-même : « Un secret n’est secret que si n’apparaît pas le fait même que, là, existe un secret » (50). Le secret qui se donne pour secret veut certes cacher ce qu’il cache, mais il veut aussi montrer qu’on cache quelque chose, ce qui peut aussi bien être une ruse pour faire croire qu’il y a là quelque chose, et cacher qu’en vérité il n’y a rien. Le vêtement, qui montre en voilant, a cette fonction érotique de suggérer ce qui peut-être n’est pas. Mais il est un secret mieux celé, un secret du secret en ce qu’il ne se donne pas pour secret et, par la banalité de son évidence, échappe à l’inquisition, obnubilée à fouiller dans les coins dérobés. C’est ainsi que, dans la nouvelle d’Edgar Poe La Lettre volée, la lettre en question, abandonnée négligemment sur le bureau du voleur, passe inaperçue aux yeux des gendarmes venus enquêter. C’est ce qui crève les yeux qu’on voit toujours le moins. Les grands-mères le savent bien, qui cherchent longtemps les bésicles qu’elles ont sur le nez. Si l’Ereignis se fait énigme, ce n’est pas parce qu’il se dérobe au regard, c’est au contraire parce qu’il est le plus manifeste, éclatant sur la scène de l’apparaître. L’Ereignis crève l’écran, et c’est précisément pour cette raison que personne ne le voit. Il est ainsi des secrets qu’on ne saurait dévoiler puisque c’est justement en les dévoilant qu’on les met au secret. Il est des énigmes que rien ne saurait résoudre, puisque répondre à la question – si pertinente soit la réponse – ne fait qu’intensifier la force de l’énigme. Mieux vaut alors se taire et méditer, plutôt que s’acharner à trouver des solutions, toutes nécessairement plus embrouillées les unes que les autres. Suffit-il de donner la réponse à l’énigme du Sphinx pour qu’aussitôt l’énigme se dissipe ? Le mythe raconte qu’à l’instant même où Œdipe donnait la bonne réponse, le monstre fut précipité dans l’abîme. Mais l’abîme n’est-il pas encore plus énigmatique que le Sphinx lui-même ? La réponse d’Œdipe met-elle fin à l’énigme ? Nullement. Elle l’aggrave plutôt. N’y a-t-il rien de plus énigmatique que cette bête absurde qui rampe misérablement sur la terre, animal multipode qui commence le jour à quatre pattes, se lève à midi sur ses deux jambes et chancèle le soir en boitant sur sa béquille ? Est-il destin plus insensé que celui de ce va-nu-pieds ? Or ce n’est là que l’énigme du Dasein. L’Ereignis est l’énigme de l’énigme, le Sphinx du Sphinx. Et le Sphinx n’est pas le maître de l’énigme, il la refoule seulement et la fait paraître en disparaissant. En répondant au Sphinx, Œdipe n’a pas progressé d’un pas, il a régressé au contraire, il en sait moins maintenant que ce qu’il croyait savoir quand l’idole régnait sur les âmes fascinées. Il en sait moins, mais il pense davantage.
            Qu’est-ce que l’Ereignis ? Devant l’insistance un peu bornée du questionnement, Heidegger, patient, reprend le fil des généalogies en descendant par les Pères : l’Etre – c'est-à-dire les Dieux qui font signe en alternant absence et présence, et orientent ainsi les Mortels sur l’axe de leur destin – est le Père de Parousie ; et Parousie lui-même, par son union avec l’Ouvert (« la porrection éclaircissante-hébergeante », s’il faut en croire la traduction de Jean Lauxerois et Claude Roëls : 66, 220) – soit « l’ouverte région de l’espace libre du temps » (66, 220) – enfante l’Ereignis. En saurons-nous davantage ? Non, bien sûr, nous ne pouvons que réciter la Légende, nous ne dénouerons pas l’énigme : « Si l’Etre lui-même s’avère comme quelque chose qui a sa place dans l’Ereignis et reçoit de lui la détermination de la parousia, alors nous retombons en arrière, avec la demande qui vient d’être faite, en arrière vers ce qui en tout premier lieu réclame sa détermination : l’Etre, à partir du temps » (66, 220). Voulant établir une identité, nous partons, pour connaître le nom, à la recherche du Père du Père, et trouvons l’Etre : « Il y a Etre » ; nous partons encore, pour connaître le sang, à la recherche de la Mère de la Mère, et trouvons le Temps : « Il y a Temps ». Qu’est-ce que le Temps ? Qu’est-ce que l’Etre ? Le secret de l’Ereignis demeure inviolé. Il est le soleil de l’Etre et l’or du Temps, l’effusion du Présent et l’irradiation de la Présence, il est le « faire advenir à soi-même en sa propriété – comme éclaircie sauvegardante de la porrection et de la destination » (67, 220). Plus simplement dit : …de l’Ouverture d’un Présent dans la chair du Temps et du clin d’œil des Dieux qui destine le chemin des Mortels.
            Si l’on s’en tient au dictionnaire, Ereignis est « événement ». Un tel « événement » est évidemment sans commune mesure avec ce que nous avons coutume de nommer « événement » – par exemple les actualités rapportées par le journal, telle la fondation du marché commun depuis la signature du traité de Rome en 1957, soit  cinq ans avant la conférence Temps et Etre. Le marché commun fait brusquement, à la manière de la cantatrice chauve, une incursion saugrenue dans le cours de la méditation. Heidegger considérait que le marché commun était une manœuvre qui visait surtout à aliéner la souveraineté de l’Allemagne. Il se trompe sans doute. Il est vrai que la politique n’était pas son fort. Ce n’était pas la première fois qu’en ce domaine, il se trompait lourdement… Cette incartade évasive sur le marché commun marque surtout une baisse de régime dans la conduite de la pensée. Au fond, la question « qu’est-ce que l’Ereignis ? » n’est pas aux yeux de Heidegger une question bien sérieuse, puisqu’elle doit fatalement demeurer sans réponse : il est vain de l’expliquer à ceux qui ne comprennent pas, et superflu de l’exposer à ceux qui ont déjà compris. « Qu’est-ce que l’Ereignis ? » : c’est l’enfant de la Parousie et de l’Ouvert, et cela doit suffire à tous ceux qui sont à l’écoute. On s’en tiendra donc, faute de pouvoir aller plus loin, au « sens qui se donne à entendre dans la destination de la Parousia et la porrection éclaircissante de l’espace libre du Temps – alors, même là encore, parler de “l’Etre comme Ereignisˮ demeure indéterminé » (69, 221).

L’Ereignis est sans pourquoi

            Que faut-il ajouter ? : « Est-il possible d’en dire plus sur l’Ereignis ? » (71, 222). On pourrait sans doute introduire cette dernière trouvaille dans ce qu’on a l’habitude de nommer « l’histoire de la philosophie ». Les doctrines s’y succèdent comme dans les salles d’un musée. Heidegger serait le penseur de l’Ereignis comme Platon le théoricien des Idées, Aristote le métaphysicien de l’acte pur et Nietzsche le physiologue de la volonté de puissance… Mais nous voici alors retombés dans l’illusion de la métaphysique, qui fait de l’Etre un étant et pose ce qui donne à penser comme un objet de sa représentation, objet qu’il lui est loisible ensuite de jeter en pâture à l’interprétation, variable selon l’humeur ou le génie de l’interprète. Mais l’Etre n’est pas un étant qui tombe sous le coup de nos déterminations, c’est plutôt l’Etre qui, appelant à penser, nous détermine et nous assigne un destin. L’Ereignis n’est pas le thème d’une philosophie, celle de Heidegger, il est la source vive de toute pensée, il est l’originaire avènement qui met en demeure de penser.
            Par contraction et expansion, la danse du Quadriparti, est un organisme vivant soumis à la mesure de l’Ereignis, tel l’orchestre qui répond à la voix du coryphée. La pensée est fille de ce jeu, la musique écoute le battement de ce cœur et la danse scande ce rythme. Tout le mouvement de la danse mime le désir d’un accouplement, par le double geste du désir et de la pudeur, de l’avance qui rend hommage et du retrait qui se tient sur la réserve. Heidegger, tel le maître de ballet qui met en place une chorégraphie, répartit avec précision les rôles de tous ceux qui sont appelés à entrer dans la danse, donne à chacun son rôle, attribuant aux uns « l'avancée du déploiement d'être » (49, 211), aux autres « le pas qui rétrocède » (Protocole, 234-235, 242 et 257), aux uns le saut ailé de l’approche, aux autres le recul frémissant de l’esquive. La symétrie inverse qui régit le mouvement des danseurs, entre l’offrande et l’accueil, la présentation et l’assentiment, mime les rites alternés de la donation. En cette correspondance, l’Ereignis fait son apparition comme l’épanouissement dans la Présence du fonds le plus secret de l’Etre : « Si nous pensons l’Etre au sens d’avancée dans la Présence et de laisser avancer dans la Présence [soit l’approche et le recul], qu’Il y a dans le rassemblement de la destination – qui à son tour repose dans la porrection éclaircissante hébergeante du temps véritable [le « rassemblement de la destination » désigne l’union de l’Etre – qui palpite, tel le clin d’œil divin, entre le latent et le manifeste, et par ce signe oriente le destin – avec la Présence ; et la « porrection » du temps est l’épanchement du Présent au sein du Temps qui l’accueille, tel le repos du lac où vient se recueillir le courant du fleuve], alors l’Etre a sa place dans le mouvement qui fait advenir à soi le propre [l’Ereignis lui-même]. De lui, le donner et sa donation accueillent et reçoivent leur détermination. Alors, l’Etre serait un mode de l’Ereignis, et non l’Ereignis un mode d’être » (70, 221). Alors le mouvement de la danse serait d’expansion et non de convergence, centrifuge et non centripète, l’enfant deviendrait le père de ses pères et le donateur donataire, comme le donataire donateur : c’est l’Ereignis qui donnerait naissance à l’Etre et non l’Etre qui enfanterait l’Ereignis. L’Etre s’anéantit dans l’Ereignis par son union avec la Présence qui donne naissance à la Parousie : « La donation de présence est propriété de l’Ereignen. L’Etre s’évanouit dans l’Ereignis » (71, 222). Mais la donation est réversible, chacun est tour à tour donateur et donataire, origine et fin, selon le rythme et la cadence, et nul ne conduit la danse, sinon l’Ereignis, seul érigé immobile dans le centre du chœur.
            Que l’Etre puisse ainsi « s’évanouir » dans l’avènement de la Présence laisse entendre combien Sein und Zeit, qui mettait l’Etre au centre, n’était que le premier épisode d’une longue aventure. Car ce n’est pas l’Etre qui est l’instance appelante, ce n’est pas l’Etre qui met le Dasein dans le pressoir de l’angoisse et le destine au péril de la mort possible. C’est bien plutôt la paix de l’Ereignis qui impose un suspens, un temps d’arrêt à l’élan héroïque de la résolution devançante : « Au donner en tant que destiner appartient l’arrêt d’un suspendre » (72, 222). C’est l’avènement de la plénitude au sein de la Présence, la thésaurisation de l’or du Présent dans le recueil du Temps, l’hébergement de la Parousie dans la demeure de l’Ouvert qui marquent une pause dans la danse du monde. C’est alors qu’on peut dire que le Temps épouse l’éternel. L’avènement de la merveille trouve en ce suspens un asile pour l’accueillir. Tout repose à l’occident dans la quiétude du soir, comme à l’orient dans le silence de l’aube. L’Ereignis règne. L’Etre n’est plus que l’un des quatre satellites lointains qui gravitent autour du Roi, lui-même entouré de ses deux proches : la Parousie et l’Ouvert. Quant au Dasein, il n’est pas appelé à entrer dans la danse, l’Etre ne le convoque plus pour un plus haut destin, et la plénitude de ce monde se suffit à elle-même, s’épanouit pour s’épanouir et ne désire être vue. Le chemin de pensée qui conduit Heidegger de Etre et Temps à Temps et Etre prend son départ dans la déchirure et l’angoisse, et trouve son dénouement dans la sagesse de l’acquiescement. « Est-il possible d’en dire plus, de l’Ereignis ? » (71, 222).
            Non, sans doute, puisque l’apparaître de l’Ereignis ne saurait s’accomplir sans la réserve d’un secret. La chorégraphie de la donation entre avance et retrait, manifestation et réserve, offrande et retenue, n’est-elle pas tout entière ordonnée par le double mouvement de l’émergence et de l’occultation ? Il n’y a pas de présence sans absence, pas de gloire sans la retenue d’une ombre. S’il y a secret au cœur de l’acte de la présentation, ce n’est pas par la faute d’un receleur, mais parce que la présentation elle-même ne peut s’accomplir que sous la forme de l’énigme. Pas de message crypté, pas de sens caché, pas de secret saintement dissimulé derrière le rideau des apparences. Il n’y a rien au-delà du phénomène, et c’est précisément parce qu’il est à lui-même sa propre fin – finalité sans fin – que l’Ereignis fleurit,  qu’il fleurit parce qu’il fleurit, dans la pure gratuité de la donation, dans la très ravissante légèreté de l’Etre. Le secret de la manifestation est irréductible, puisqu’il est au cœur de la manifestation elle-même. Pas de monstration sans soustraction. Un tel secret ne consiste pas dans le camouflage, mais dans la présentation ; il ne consiste pas dans la dissimulation, mais dans l’évidence. Il n’est pas dérobé sous un voile, il est le mouvement même du dévoilement, qui libère l’éclat de la vérité, que les Grecs nommaient A-letheia. Le mystère qui dissimule dans l’ombre sera levé quand sera levé le voile ; mais l’évidence qui se donne en plein jour garde son secret, qui réside en l’acte même de sa donation. Ce n’est pas le complexe qui est énigmatique, mais bel et bien le Simple. Ce n’est pas l’occulte qui ne se laisse pas comprendre, c’est au contraire l’évident. L’Ereignis advient dans la réserve d’un présent qui dure et se maintient, c'est-à-dire qui résiste à la fois à sa relégation dans le passé comme à sa projection dans l’avenir. Cette résistance marque un retrait, et il n’est pas de retrait qui n’emporte avec lui son secret : « Au donner en tant que destiner appartient l’arrêt d’un suspendre ; en propres termes ceci que dans la porrection d’avoir-été et d’advenir joue l’empêchement du présent et la réserve du présent. Ce qui vient d’être nommé : suspension, empêchement, réserve, manifeste quelque chose de tel qu’un soustraire, bref : le retrait. Dans la mesure pourtant où les modes déterminés par lui de la donation (destination et porrection) [qui sont les propres de l’Etre et du Présent] reposent dans le mouvement de faire advenir à soi dans sa propriété [qui est le propre de l’Ereignis], il faut que le retrait appartienne au propre de l’appropriement (Ereignis) » (72, 222). L’avènement advient. Pourquoi ? Parce que l’avènement advient : Ereignis ereignet. C’est ainsi. Il y a. « Expliquer cela n’est plus la tâche de cette conférence » (72, 222). Ce n’est même la tâche d’aucune conférence, puisqu’un tel avènement peut sans doute être l’objet d’une exposition, ou d’une proposition, mais nullement d’une explication. Aussi est-il possible de l’énoncer, mais non d’en rendre raison : « Un obstacle de ce genre demeure également dans le dire de l’Ereignis sur le mode d’une conférence. Elle n’a parlé qu’en énoncés de propositions » (88, 225)

Retour au Dasein

            Ici, la pause marque un long silence. On s’attend à ce que la conférence prenne fin, elle-même arrêtée en un suspens qui laisse pensif. Pourtant Heidegger reprend la parole. Comme s’il rechignait à admettre qu’ici, il faut se taire. Il résume en premier lieu le secret de l’énigme dans le paradoxe de l’Ereignis. Le mouvement de déclosion qui fait advenir à soi la chose en ce qu’elle a de plus propre, l’offrande de la Présence dans la plénitude de sa manifestation est aussi son contraire : réserve d’un secret, celui-là même qui appartient en propre au geste de la présentation, sauvegarde de ce qui lui est propre. Plus la Présence est manifeste et plus grande est son énigme : « … s’annonce dans le faire advenir à soi (dans l’ad-propriation) cette propriété singulière que l’Ereignis soustrait à la déclosion sans limite ce qu’il a de plus propre. Pensé à partir du faire advenir à soi, cela veut dire : il se déproprie, au sens qu’on a dit, de soi-même. A l’Ereignis comme tel appartient le dépropriement. Par ce dernier, l’Ereignis ne se délaisse ni ne s’abandonne lui-même, mais au contraire sauvegarde ce qui lui est propre » (76, 223). Toute appropriation se déproprie d’elle-même. Seul le plus manifeste est incompréhensible.
            Puis, dans un dernier mouvement de cette longue, difficile et rare – comme tout ce qui est beau – conférence, Heidegger revient au grand délaissé de la méditation, à l’étant ou du moins à cet étant qui a affaire à l’Etre, pour lequel il y a de son être : le Dasein, ici nommé sous le nom qui est le sien dans la ronde du Quadriparti : le « Mortel » (et non plus, selon le nom qu’il recevait dans Etre et Temps : « l’être pour la mort »). Le jeu du  monde, dont l’Ereignis est la suprême figure, n’a pas besoin de l’homme. Il avait commencé bien avant que l’homme ne se lève et ne s’ouvre à la pensée, qui répond à l’appel de l’Etre. Et il continuera bien après que les hommes aient disparu de la surface de la terre, exterminés par l’incandescence solaire, ou par l’aveuglement de la technique déchaînée, qui se tue à étouffer la voix de l’Etre (51). L’homme disparaîtra, emporté dans le grand séisme des destructions et des créations qui font le jeu de l’univers. Pourtant, la Merveille des merveilles, l’avènement de l’Ereignis dans l’épanchement d’un présent qui ouvre dans le Temps une pause pour héberger l’éternité, ce prodige regarde l’homme, et lui seul, car l’homme seul s’étonne qu’il y ait quelque chose et non pas plutôt rien, lui seul répond à l’appel de l’Etre, à lui seul appartient de recevoir la Présence dans l’énigme de la donation. La conférence se proposait « la tentative de penser l’Etre sans l’étant » (193 et 85, 225). Elle se proposait de penser l’énigme de la Présence sans le témoin qui est seul en mesure d’en mesurer le secret. Au terme de ce projet, voici que revient le témoin qu’on avait congédié dès l’Ouverture. Qui attesterait l’énigme de cette magnificence sans fin si l’Etre de parole n’était pas là pour dire qu’il « a vu quelquefois ce que l’homme a cru voir » ? Il faut croire que nous sommes, nous autres les humains, les sentinelles de l’incompréhensible, les gardiens d’un secret qui garde son secret. Tel est notre destin. La baleine blanche, Moby Dick pour la nommer par son nom, épargne Ismaël, le rescapé effaré qui flotte dans un cercueil sur l’océan sans limite, pour qu’il revienne d’outre-tombe et fasse connaître aux survivants le monstre qui les hante. Telle est la tâche que s’est assignée à lui-même Heidegger, et telle est selon lui la tâche des penseurs. Sans doute, l’Ereignis demeure, et l’homme est voué à disparaître. Mais tant que le Dasein est là, il y a quelque part, jeté ici ou là, un voyant pour porter témoignage, comme un miroir où se réfléchit la splendeur. L’homme a partie liée à l’Ereignis, « l’homme est à sa place et a sa part dans l’Ereignis » (78, 224), « l’homme est engagé dans l’Ereignis » (79, 224). Le site – le sol où il nous est donné d’établir notre demeure – qui appartient en propre à l’homme, comme la tanière appartient au renard et le nid à l’oiseau, est au cœur de l’Ereignis, car c’est là seulement qu’il est nous donné d’accomplir notre destin, de vivre pleinement, de dire poétiquement l’Etre qui nous appelle à penser, d’habiter la terre en poète. En plein cœur de l’Ereignis, dans l’intimité de l’incompréhensible, l’homme ne saurait le connaître – qu’il lui suffise de le penser ! – ni le poser devant lui comme l’objet de son étude, puisque c’est précisément dans l’Ereignis qu’il demeure, puisque c’est là la clairière où il peut bâtir, le site où il s’enracine comme la plante dans son terreau. Il mourrait de s’en arracher. Tout ce qui est humain naît de la rencontre de l’Ereignis, et l’homme en dérive comme le fleuve de la source. Il faut donc nous défaire  de la folie de la volonté de savoir, de la rage de tout expliquer (52), et laisser être la Présence dans le rayonnement de son apparaître, ne jamais céder à « l’opinion qui voudrait encore que l’Ereignis soit quelque chose d’étant. Cependant : l’Ereignis n’est pas plus qu’il n’y a d’Ereignis. Dire l’un comme l’autre signifie le renversement qui fait prendre à contresens le tenant de la question, tout comme si nous voulions du fleuve faire dériver la source » (82, 224-225). Pourtant, le paradoxe consiste en ce que l’Ereignis, pour lequel seul l’homme est en mesure de témoigner, ne rayonne jamais avec autant de magnificence que lorsque l’homme, cet intrus, ne vient pas en offusquer la splendeur. Aussi, quand un Mortel veut surprendre l’énigme dans l’éclat formidable de sa majesté, tel Gygès la reine du roi Candaule, ou telle Sémélé le foudre de Zeus, il lui faut apprendre à se faire discret, à ne pas se faire le centre de tout, à se rendre invisible, à s’effacer devant l’Etre, à le laisser paraître en toute ingénuité, dans toute sa splendeur. Plus le Dasein sait se faire oublier, réduit à sa plus simple expression : la limpidité d’un pur regard, et mieux l’enfant de Parousie et d’Ouvert se manifeste dans sa gloire. Pour que l’Ereignis soit présent, il faut que le Dasein s’absente ; et quand le Dasein occupe la place et veut tout régenter, alors c’est l’Ereignis qui s’éclipse. Il valait donc la peine de penser, par delà le postulat objectiviste de la métaphysique, « l’Etre sans l’étant », puisque c’est à cette condition qu’il nous est donné d’en entrevoir la majesté : « Il valait la peine, dans la vision qui va à travers le Temps véritable, de penser l’Etre jusqu’à ce qui lui est propre – à partir de l’Ereignis – sans égard pour le trait qui  porte l’Etre jusqu’à l’étant » (84, 225).

D’occident en orient

            On a reproché à la philosophie d’Etre et Temps son nihilisme. Faut-il reprocher à la philosophie de Temps et Etre son scepticisme ? L’acquiescement à l’Etre se conjugue avec le renoncement au savoir. Un scepticisme qui n’est ni épistémologique comme celui de Hume, ni critique comme celui de Montaigne, ni heuristique comme celui de Sextus, mais qu’il faudrait plutôt dire « extatique », à la manière de Pyrrhon qui, s’il faut en croire le témoignage de son disciple Timon de Phlionte, contemplait longuement, immobile pendant des heures, la mer étale dans la clarté du jour. Sur le chemin de campagne, le philosophe vient rejoindre l’adolescent qu’il était, et s’assoit avec lui sur le banc où « parfois reposait tel ou tel des écrits des grands penseurs » (53). Il laisse reposer les écrits des grands penseurs, et contemple en silence la beauté des champs qui s’étendent dans la vallée. En 1951, Heidegger publiait, sous le titre Dépassement de la métaphysique (54), diverses notes, rédigées de 1936 à 1946, dans lesquelles il dénonçait avec véhémence l’hégémonie du règne de la technique et le triomphe de la métaphysique, qui instrumentalise l’étant en le soumettant aux évaluations de l’ego cogito, qui se prend pour le roi et usurpe le trône de l’Etre. Dans cette diatribe, sans doute le texte le plus violent jamais écrit par le philosophe, Heidegger prophétise la dévastation de la terre et l’exploitation rationnelle, planifiée en vue de l’usure et du profit, de la « matière première humaine ». Une vingtaine d’années plus tard, cette sainte colère est apaisée. Le penseur qui souhaitait « dépasser la métaphysique » cesse de prêcher la croisade, il abandonne le monde à sa folie, qui est à elle-même son propre médecin, puisqu’elle seule peut se mettre dans le plus extrême péril. En ce point de non-retour, il faudra périr, ou renaître. Car « Là où est le péril, croît aussi ce qui sauve » (55). Laissons donc la métaphysique s’exterminer elle-même, abandonnons-la à son destin, et profitons des lueurs du couchant pour contempler, depuis le banc du pays natal, l’incendie qui enflamme l’occident. L’occident n’est-il pas le site où il nous est donné de penser l’Etre sans l’étant, cet étant que l’aveuglement métaphysique prétendait ériger à la dignité de l’absolu ? « Penser l’Etre sans l’étant, cela veut dire : penser l’Etre sans égard pour la métaphysique. Un tel égard règne encore dans l’intention de surmonter la métaphysique. C’est pourquoi il vaut la peine de renoncer au surmontement, et de laisser la métaphysique à elle-même » (85, 225).
            Immobile sur le promontoire du sceptique, le penseur ressemble alors au « Ravi », ce santon qui se tient au seuil de la crèche, saisi et transi par la Merveille des merveilles : la venue d’un dieu sur la terre, l’incarnation du divin dans l’humain. Si la pensée commence avec la parole des poètes, elle s’achève avec l’extase pensive en laquelle viennent se réfléchir le rayonnement de la splendeur et la paix de la bénédiction. La parole du penseur n’est plus alors qu’une prière adressée à l’Ereignis pour que son règne arrive (56). Elle n’est plus un discours, seulement un « énoncé de propositions », qui bientôt laisse la place aux seules exclamations de la vénération : « J'ai lu qu'un sage évêque, raconte Rousseau dans ses Confessions, dans la visite de son diocèse, trouva une vieille femme qui, pour toute prière, ne savait dire que O ! Il lui dit : “Bonne mère, continuez de prier toujours ainsi ; votre prière vaut mieux que les nôtres. Cette meilleure prière est aussi la mienne” » (57). La rencontre de Heidegger avec le professeur japonais venu lui rendre visite à Fribourg tourne autour d’une question, qui demeure en suspens pendant tout le temps de l’entretien, et ne trouve une ombre de réponse que dans les derniers instants : « Qu’entend, demande Heidegger, le monde japonais par “paroleˮ (Sprache) ? En une question plus prudente : avez-vous en japonais un mot pour cela que nous nommons “paroleˮ ? » (58). Le suspense spéculatif se prolonge au cours des méandres que suit l’entretien, et finit par aboutir à l’ébauche d’une réponse. Celle-ci passe d’abord par le mot qui traduit en japonais ce que nous autres, occidentaux, entendons par « esthétique » : c’est Iki, répond Tezuka, qui signifie approximativement « ce qui vient charmer avec grâce » (59). Quant à la parole, finit par concéder l’honorable professeur, elle se dirait en japonais « Koto ba », un mot qui appelle quelques explications, aussitôt réclamées par Heidegger : « – Ba nomme les feuilles, mais aussi et en même temps les pétales. Pensez aux fleurs de cerisier et aux pruniers. – Et que veut dire Koto ? – Répondre à cette question, voilà qui est suprêmement difficile, balance aussitôt le Japonais. Pourtant, ce qui en facilite la tentative, c’est que nous avons osé préciser et situer l’Iki : le pur ravissement de la paix du silence en son appel. Or le souffle, le vent de cette paix qui fait advenir chaque chose en son fonds propre (ereignet), ce ravissement et son appel, c’est ce qui gouverne la venue de ce ravissement. Mais Koto nomme toujours aussi ce qui chaque fois ravit, donc le ravissant lui-même, venant rayonner, unique dans l’instant qui ne se répète jamais, avec la plénitude persuasive de la grâce. – Koto, rétorque aussitôt avec empressement Heidegger, impatient d’intégrer ce nouveau personnage à sa Légende de l’Etre, Koto serait alors l’appropriement (das Ereignis) de l’éclaircissante annonce de la grâce. – Magnifiquement dit », approuve poliment le visiteur (60). On sait, par le témoignage de Tezuka, que l’entrevue ne s’est certainement pas déroulée telle qu’en sa composition Heidegger la change. Peu importe. Il reste que le mot de l’énigme, au terme ultime de toute méditation, est une formule japonaise, dont Heidegger n’a pas le commencement d’un soupçon de connaissance, et qui associe en effet deux kanji, l’un, koto, signifiant la parole, et l’autre, ba, signifiant la feuille, de l’arbre ou de la fleur, mais surtout pris ici dans le sens de « fragment », la liaison des deux donnant le sens de « mot » plutôt que de « parole ». On n’en saura pas davantage. C’est ainsi que le cheminement d’un penseur parti à la recherche d’une parole authentique, celle, poétique, qui répond à l’appel de l’Etre et non celle des philosophes et des savants qui croient domestiquer l’étant en le faisant passer sous le joug de leurs catégories, en arrive, à la fin du voyage, assis sur un banc, à s’extasier au spectacle des fleurs de pruniers et de cerisiers écloses sous le soleil. « Dans notre ancienne poésie japonaise, ajoute sentencieusement Tezuka, un poète inconnu chante les parfums au même rameau s’entremêlant des fleurs de cerisier et des fleurs de prunier » (61). Au soir de sa vie, à la fin du parcours qui l’a conduit d’occident en orient, Heidegger est devenu ce poète inconnu.


 

NOTES

1- Questions IV, dans Questions III et IV, « Tel », Gallimard, 1996, p. 257.

2- On a souligné, pour la critiquer, l’importance hyperbolique et peu fondée accordée à une tournure propre à la langue allemande. Il est vrai que, selon Heidegger, l’allemand est la langue de la pensée : même les Français, quand il leur arrive de penser, se mettent, paraît-il, à parler allemand (entretien du Spiegel). Si l’on en juge par les traductions qu’ils proposent, les Français cependant ne semblent guère maîtriser cette langue… On peut se reporter sur ce point à Dominique Janicaud, La Phénoménologie dans tous ses états, « Folio Essais », Gallimard, 2009, p. 210 : « Quant à la traduction systématique de Es gibt par “cela donneˮ, elle se veut plus fidèle à la “précision du conceptˮ. Mais c’est oublier d’une part que Es gibt n’est pas un concept, mais une expression détachée pour faire entendre ce qu’aucun concept ne peut saisir, d’autre part que cette expression est l’une des plus courantes de la langue allemande. Certaines des occurrences heideggériennes, qui reprennent cet usage courant, deviennent littéralement incompréhensibles quand on jargonne avec “cela donneˮ. Non qu’il soit absurde ni insignifiant de faire entendre ce que l’usage manque et que Heidegger lui-même pointe (en majusculisant le es de Es gibt), mais une explicitation ne saurait s’imposer comme seule et unique traduction. » Ce que Janicaud critique ici, c’est donc le caractère systématique d’une telle traduction, mais il reconnaît aussi qu’elle s’impose pourtant en certains endroits – et la conférence Temps et Etre est particulièrement riche en l’occurrence.

3- Heidegger, Introduction à la métaphysique, Gallimard, 1967, p. 100.

4- On remarquera ici que l’allemand distingue entre  le Temps présent – Gegenwart – et le don offert – Geschenk – alors que le français, qui se montre pour une fois plus philosophe que l’allemand – et quoi qu’en dise Heidegger lui-même – désigne d’un seul et même mot l’objet du don et la durée de l’action exprimée par le verbe. On offre un « présent » en signe de gratitude, mais on vit le « présent » dans la dimension de l’ici- maintenant. Ce qui laisse entendre que le Temps présent est offrande ou donation. Il est permis songer à ce que Heidegger ferait de cette pensive coïncidence.

5- C’est le mendiant qui demande, et l’hôte qui accueille. Mais la réciproque est tout aussi vraie : c’est la Présence dans l'Etre qui vient combler l’attente du Présent dans le Temps, le vide de l’espace libre qui se dispose en vue de l’hébergement de l’Etranger. Ainsi le vide de la cruche se creuse pour recevoir l’eau ou le vin qu’on se prépare à y verser (« La Chose », dans Essais et conférences, « Tel », Gallimard, 1980 [1958], p. 194-218).

6- « Bâtir, Habiter, Penser » : « Mourir veut dire : être capable de la mort en tant que la mort. Seul l’homme meurt, il meurt continuellement, aussi longtemps qu’il séjourne sur terre, sous le ciel, devant les divins » : dans Essais et Conférences, « Tel », Gallimard, 1980 [1958], p. 177 ; « La Chose » : « Mourir signifie : être capable de la mort en tant que la mort. Seul l’homme meurt. L’animal périt. La mort comme mort, il ne l’a ni devant lui ni derrière lui. La mort est l’Arche du Rien, à savoir de ce qui, à tous égards, n’est jamais un simple étant, mais qui néanmoins est, au point de constituer le secret de l’Etre lui-même » : dans Essais et Conférences, « Tel », Gallimard, 1980 [1958], p. 212 ; « … L’homme habite en poète… » : « L’homme déploie son être en tant que mortel. Il est ainsi appelé parce qu’il peut mourir. Pouvoir mourir veut dire : être capable de la mort en tant que la mort. Seul l’homme meurt – il meurt continuellement, aussi longtemps qu’il séjourne sur cette terre, aussi longtemps qu’il habite » : dans Essais et Conférences, « Tel », Gallimard, 1980 [1958], p. 235.

7- « Car l’esprit humain n’est affecté par les choses extérieures et le monde ne s’offre, jusqu’à l’infini, à sa vue que dans la mesure où cet esprit lui-même est soutenu, avec toutes les autres choses, par la même puissance infinie d’un Etre unique. De là vient qu’il ne sent les choses du dehors que par la Présence de la même cause sustentatrice commune, et ainsi l’espace, qui est la condition universelle et nécessaire, saisie par la connaissance intuitive, peut être appelé l’OMNIPRESENCE PHENOMENALE (en effet, la cause de l’univers n’est pas présente à toutes les choses et à chacune d’entre elles parce qu’elle est dans les lieux que ces choses occupent, mais, au contraire, il y a des lieux, c'est-à-dire des relations possibles entre les substances, parce que la cause de l’univers est intimement présente à toutes choses) » : « Dissertation de 70 » : De la forme et des principes du monde sensible et du monde intelligible, dans Emmanuel Kant, Œuvres philosophiques, tome I : Des premiers écrits à la Critique de la raison pure, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1980, p. 663-664. Heidegger, lisant Hölderlin, reprend ce thème de l’omniprésence (die Allgegenwart), qui devient alors le double jeu de conjonction et de distension qui retient ensemble les Quatre du Geviert : « L’omniprésence tient en balance l’opposition des contraires extrêmes, du ciel le plus haut et de l’abîme le plus profond. Ce qui se tient ainsi mutuellement en balance reste en même temps écartelé dans sa distension » : Heidegger, « Comme au jour de fête » (1939), dans Approches de Hölderlin, Paris, Gallimard, 1973, p. 70.

8- « Temps et Etre », Questions III, dans Questions III et IV, « Tel », Gallimard, 1996, p. 218.

9- « Traduire Ereignis par “avènementˮ (sans autre forme de procès ni d’avertissement ou de précaution) conduit à effacer l’essentiel de ce que Heidegger veut faire entendre en cette pierre de touche de son ultime chemin de pensée. En bon français, un avènement est toujours déterminé et a un objet : c’est l’arrivée (ou l’action d’arriver) du Rédempteur, d’une ère nouvelle, d’un roi. Tel n’est pas justement l’Ereignis, encore moins lié à un étant ou à l’étant en général que l’Etre (de l’étant). Une lecture ontique de l’Ereignis fait violence à l’intention la plus expresse du penseur : penser, à partir de l’Ereignis, l’Etre sans l’étant. A cet argument, qui n’est peut-être pas négligeable, ajoutons une objection d’apparence plus technique mais non moins grave : la traduction par “avènementˮ fait perdre complètement  le jeu de mots, si capital pour Heidegger, entre Ereignis et eigen, eigens, avec tous leurs dérivés, c'est-à-dire avec toute la problématique du “propreˮ (ce qui va s’avérer particulièrement dommageable à l’intelligence de la conférence “Temps et Etreˮ, où l’émergence de l’Ereignis n’est compréhensible qu’à partir de la tentative de penser le propre de l’Etre et du temps) » (Dominique Janicaud, La Phénoménologie dans tous ses états, « Folio Essais », Gallimard, 2009, p. 209-210.

10- Etre et Temps, § 80, p. 416.

11- Cette conférence fait à l’origine partie d’un cycle de quatre conférences prononcées devant le Cercle de Brême les 1er et 2 décembre 1949, cycle qui constitue sa première prise de parole depuis sa mise à la retraite anticipée décidée par la commission d’épuration chargée de la dénazification de l’université allemande (septembre 1945). Ces quatre conférences – réunies sous un titre commun : Regard dans ce qui est (« Einblick in das, was ist ») – ont pour titre, selon l’ordre de leur exposition : La Chose (« das Ding »), Le Dispositif, traduit souvent par l’Arraisonnement  (« das Ges-stell »), Le Péril (« die Gefahr ») et Le Tournant  (« die Kehre »). Ces quatre conférences ont été publiées quelques années plus tard, après avoir été remaniées et approfondies : Le Dispositif est publié en 1954 sous le titre : « La question de la technique » (trad. française dans Essais et Conférences, « Tel », Gallimard, 1980 [1958], p. 7-48) ; La Chose est publié dans le même recueil, Essais et conférences (trad. française p. 194-218), précédée d’un texte qui l’éclaire, celui d’une autre conférence, qui fut, elle, prononcée en 1951 : Bâtir, Habiter, Penser (trad. française p. 170-193) ; Le Péril, sous sa forme originale, ne sera pas publié avant 1994, mais on en retrouve les thèmes dans « La question de la technique » ; enfin Le Tournant est publié en 1962 sous le titre Die Technik und die Kehre (trad. française dans Questions III et IV, « Tel », Gallimard, 1996, p. 307-322). La Chose et Bâtir, Habiter, Penser sont les deux textes qui énoncent pour la première fois explicitement le thème du Quadriparti.

12- Essais et Conférences, « Tel », Gallimard, 1980 [1958], p. 214-215.

13- Essais et Conférences, « Tel », Gallimard, 1980 [1958], p. 215.

14- « Bâtir, Habiter, Penser », dans Essais et Conférences, « Tel », Gallimard, 1980 [1958], p. 176.

15- Id., p. 176-177.

16- Id., p. 177.

17- Ibid.

18- « Die Sage » – soit : la Légende – est le mot le plus juste pour dire, selon Heidegger, la Parole, le logos : « D’un entretien de la parole entre un Japonais et un qui demande », dans Acheminement vers la parole, « Tel », Gallimard, 1981, p. 133 ; également dans « Le déploiement de la parole », à propos de la lecture par Heidegger d’un poème de Stefan George, dans le même recueil : Acheminement vers la parole, p. 179. La traduction proposée par Fédier de « die Sage », par « la Dite », mot d’ancien français qui signifie la « dictée », ou la « composition », est non seulement d’une préciosité que rien ici ne justifie, mais bien éloigné du mot allemand « die Sage », dont le sens courant est « la légende », ou « le mythe ». On pourrait traduire encore « la Saga ». « Die Sage » renvoie presque toujours chez Heidegger au jeu des Quatre qui font le jeu du monde : les dieux et les mortels, le ciel et la terre. Le Quadriparti est la Légende de l’Etre, ou plutôt la matrice qui donne, par la prolifération des reflets dans le jeu des miroirs, de multiples variations sur le thème de l’Ereignis, unique foyer de l’incantation poétique. Que toute philosophie soit « Légende », qu'il appartienne à chaque récitant de la réinventer et de lui redonner vie, c'est une pensée dont Heidegger avait pu prendre connaissance dans le beau livre d'Ernst Bertram, Nietzsche, Essai de mythologie (Berlin, 1918), et plus particulièrement dans l'introduction (traduction française aux éditions du Félin, 2007, p. 51-61) où l'auteur définit, sinon sa méthode, du moins son style. Se réclamant d'une célèbre remarque de La Poétique d'Aristote, selon laquelle la poésie est de beaucoup supérieure à l'histoire, Bertram conclut que la Légende, motif d'une reprise toujours recommencée, est la plus haute expression de la pensée. Il est vrai que Bertram nomme die Legende – ce que le penseur doit lire – tandis que Heidegger invoque die Sage – ce que le poète doit dire et interpréter.

19- Le Quadriparti est cependant nommément cité, non dans la conférence elle-même, mais au cours du Séminaire sur la conférence « Temps et Etre » qui eut lieu à Todtnauberg en 1962. Un compte-rendu de ce Séminaire est publié dans Questions IV, à la suite de la conférence, sous le titre : « Protocole d’un Séminaire sur la conférence “Temps et Etreˮ » (Questions III et IV, « Tel », Gallimard, 1996, p. 228-268). Se pose un moment la question : L’Ereignis, et après ?  Heidegger n’écrit-il pas, dans les dernières lignes de son texte : « Que reste-t-il à dire ? Rien que ceci : l’avènement advient : Ereignis ereignet » (p. 225) ? Après l’Ereignis ? Rien. Heidegger fait alors allusion au passage d’ « Identité et différence » (Questions I) sur l’Ereignis : « Le mot Ereignis est une forme de l’allemand moderne. Le verbe Er-eigen vient de er-aügen, qui voulait dire : saisir du regard, appeler à soi du regard, approprier. Le mot Ereignis, pensé à partir de ce qu’il découvre, doit maintenant nous parler comme un terme directeur au service de la pensée. Comme tel, il est aussi intraduisible que le logos ou le Tao chinois » (« Identité et différence », Questions I, in Questions I et II, « Tel », Gallimard, 1998, p. 270). Voici maintenant ce qui se dit dans le Protocole de la conférence Temps et Etre : « Dans la conférence même, qui se voudrait simple chemin menant dans l’avènement [Ereignis], il n’est rien dit. Cependant d’autres écrits de Heidegger en disent un peu sur ce sujet. Ainsi, dans la conférence sur l’Identité, si elle est pensée à partir de sa fin : il est dit que l’avènement (Ereignis) fait advenir, c'est-à-dire porte à son propre (Eigen) et maintient dans l’avènement, à savoir la co-appartenance de l’Etre et de l’homme. Dans cette co-appartenance, les co-appartenants ne sont alors l’Etre ni l’homme, mais – comme advenus à leur propre : les mortels dans le Quadriparti du monde. De l’advenu à son propre, du Quadriparti, traitent de tout autre manière la conférence “La Terre et le Ciel chez Hölderlinˮ et la conférence “La Choseˮ. » « La Terre et le Ciel chez Hölderlin » est publié  en 1960 dans le Hölderlin-Jahrburch, n° 11 (1958-60), Tübingen, p. 17-39, et montre l’importance capitale de la poésie de Hölderlin dans la construction du Geviert ; la conférence « Das Ding », prononcée en 1950, est publiée à Munich en 1951 : texte fondamental, qui est sans doute le premier à mettre le Quadriparti au centre de la méditation sur l’Etre.

20- Hölderlin, « Fête de paix » : « Et l’œil faillant, je crois déjà / – Qui sourit de sa dure journée finie, / Le voir, Lui, le Prince de la Fête […] De toi / Hors une chose / je ne sais rien : mortel, tu ne l’es pas. / Un Sage m’eut élucidé mainte chose, mais là / Où un Dieu même à son tour apparaît, / Prévaut une clarté » (Hölderlin, Œuvres, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1967, p. 859.

21- « Bâtir, Habiter, Penser », dans Essais et Conférences, « Tel », Gallimard, 1980 [1958], p. 178.

22- Fragment d’Héraclite (Diels 51) : « Ils ne savent pas comment le différent concorde avec lui-même. Il est une harmonie contre tendue comme pour l’arc et la lyre » (Les Présocratiques, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1988, p. 158).

23- « La Chose », dans Essais et Conférences, « Tel », Gallimard, 1980 [1958], p. 205.

24- « Temps et Etre », Questions IV, dans Questions III et IV, « Tel », Gallimard, 1996, p. 225.

25- Telle est la thèse soutenue par Jean-François Mattéi, Heidegger et Hölderlin. Le Quadriparti, PUF, 2012. Surtout les chapitres II (« Les quatre notes de la tonalité fondamentale : La Germanie »), et III (« Les quatre puissances de l’origine : Le Rhin »).

26- « Alètheia », dans Essais et Conférences, « Tel », Gallimard, 1980 [1958], p. 311-341.

27- Idem, p. 340-341.

28- « La modernité, c'est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l'art, dont l'autre moitié est l'éternel et l'immuable » : Le Peintre de la vie moderne (1863), dans Baudelaire, Œuvres complètes, tome II, « Bibliothèque de la Pléiade », 1976, p. 695.

29- Heidegger, Le principe de raison, « Tel », Gallimard, 1983, chapitre 5 : « La rose est sans pourquoi ». Heidegger oppose, dans ce court chapitre, le principe leibnizien selon lequel « rien n’est sans raison » : nihil est sine ratione, à deux célèbres vers d’un mystique allemand du XVIIe siècle, Angelus Silesius, alias Johann Scheffler : « La rose est sans pourquoi, fleurit parce qu’elle fleurit / N’a souci d’elle-même, ne désire être vue » (Le Pèlerin chérubinique, distique n° 289).

30- « Temps et Etre », Questions IV, dans Questions III et IV, « Tel », Gallimard, 1996, p. 225. Ereignis ereignet : on trouve déjà cette formule dans les Beiträge zur Philosophie (vom Ereignis) : Contributions à la philosophie (de l'Evénement), texte rédigé par Heidegger en 1936-39 et publié seulement en 1989 chez Klostermann – traduction française en 2013 par François Fédier sous le titre : Apports à la philosophie (de l'Avenance) – au § 225, Das Wesen des Wahrheit : « L'essence de la vérité », p 349 de l'édition Klostermann (p. 399 de la traduction française) : « La vérité n'est donc jamais seulement éclaircie, mais dissimulation tout aussi originaire que l’éclaircie et en relation intime avec elle. L’éclaircie et la dissimulation ne sont pas deux, mais l’Un réduit à son essence, la vérité même. Selon que la vérité manifeste son essence, devient vérité, ainsi l'Evénement devient vérité. L'Evénement advient, voilà qui ne dit rien d'autre que : lui et lui seul devient vérité, il devient ce qui lui appartient en propre, de sorte que la vérité est essentiellement la vérité de l'Etre » (traduction personnelle).

31- Gabriel Marcel, La Dimension Florestan, comédie en trois actes, suivi  de la conférence Le Crépuscule du sens commun, Plon, 1958, p. 69 et 160. De la même façon, dans L’Origine de l’œuvre d’art, Heidegger ne craint pas d’écrire : « die Welt weltet » : le monde se mondifie (cité par François Mattéi, Heidegger et Hölderlin. Le Quadriparti, PUF, 2001, chap. IV : « L’écartèlement de l’Etre »).

32- André Breton, « Introduction au discours sur le peu de réalité », dans Point du jour, dans Œuvres complètes, tome II, « Bibliothèque de la Pléiade », 1992, p. 265. « Je cherche l’or du temps » : ces mots sont gravés sur la tombe d’André Breton.

33- La Chose, dans Essais et Conférences, « Tel », Gallimard, 1980 [1958], p. 204.

34- Commentant le poème de Trakl « Un soir d’hiver », Heidegger écrit : « “Quand il neige à la fenêtre / Que longuement sonne la cloche du soirˮ : Ce parler nomme la neige ; tard, le jour s’évanouissant, alors que sonne la cloche du soir, ses flocons tombent sans bruit contre la fenêtre. Quand il neige ainsi, tout ce qui remplit le Temps dure plus longtemps. C’est pourquoi la cloche, qui jour après jour fait retentir la sévère limitation de son temps, sonne alors longuement » La Parole, dans Acheminement vers la parole, dans Essais et Conférences, « Tel », Gallimard, 1980 [1958], p. 22.

35- Dans la conférence La Chose, prononcée en 1950, la cruche (der Krug) est à la fois la cavité qui recueille et recèle le vin, et l'ouverture qui permet le versement du vin qu'on offre à boire (Essais et Conférences, « Tel », Gallimard, 1980 [1958], p. 202-203). La cruche, qu'il faut alors concevoir comme une image du déploiement de l'Ouvert appelé à héberger la merveille de l'Ereignis, est moins un contenant qui enclôt que le déploiement d'un vide. Si, dès les premiers temps, l'homme tourne et façonne des vases, c'est sans doute à des fins utilitaires (bien que les vases aient alors une fonction rituelle, ou funéraire, tout autant qu'utilitaire), mais aussi parce qu'il réfléchit, en cette concavité résonnante, l'extase qui ouvre le Dasein au signe de l'Etre, ainsi que l'ambivalence du recel et de la donation, du retrait et de l'éclaircie. On trouvait déjà cette pensée dans les Beiträge zur Philosophie (Vom Ereignis), rédigés en 1936-39, publiés chez Klostermann en 1989 et traduits en français par François Fédier en 2013. Dans le § 214, Das Wesen der Wahrheit (Offenheit), Heidegger médite sur la dynamique du vide qui donne lieu à l'éclaircie de l'Ouvert : « Mais l’Ouvert en lequel, tout en s’y tenant à couvert, chaque étant se tient – et à la vérité seulement les choses les plus proches, à portée de notre main – est en fait quelque chose comme un milieu creux, par exemple celui d’une cruche. Toutefois, nous devons ici bien comprendre que ce ne sont pas les murs qui enclosent un espace vacant et le vident de toute chose ; c’est à l’inverse le milieu creux qui détermine, façonne et supporte les parois des murs et les arêtes de leur volume. Les parois ne sont que l’émanation de cet Ouvert primordial, qui laisse se déployer son ouverture tandis qu’il requiert de telles parois – qui donnent forme à la cruche – qu’elles enveloppent et se déposent tout autour du volume laissé vacant. Ainsi rayonne alentour l’essence déployée de l’Ouvert. De même, bien que plus essentiellement et avec plus de richesse, nous devons percevoir dans le déploiement de son essence l’ouverture du là. La paroi enveloppante n’est certes pas l’enclos qui contient des choses usuelles, elle n’est pas un étant, elle n’est pas même l’étant, mais elle est de l’être même, le tressaillement de l’Ereignis qui fait signe en s’éclipsant » (traduction personnelle).

36- Bâtir, Habiter, Penser, dans Essais et Conférences, « Tel », Gallimard, 1980 [1958], p. 176.

37- Claudel, « Avril en Hollande », dans Œuvres en prose, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1965, p. 211.

38- « Le jeu de miroir du monde est la ronde du faire-paraître (der Reigen des Ereignens). C’est pourquoi la ronde ne commence pas par entourer les Quatre comme un anneau. La ronde est l’Anneau (Ring) qui s’enroule sur lui-même alors qu’il joue le jeu des reflets. Faisant paraître, il éclaire les Quatre à la lumière de leur simplicité. Faisant resplendir, l’Anneau partout et ouvertement transproprie les Quatre et les ramène à l’énigme de leur être. L’Etre rassemblé du jeu du monde, du jeu de miroir qui s’enroule ainsi, est le Tour encerclant (das Gering). Dans le Tour encerclant de l’Anneau qui joue et reflète, les Quatre s’enlacent à leur être, qui est un et pourtant propre à chacun d’eux. Ainsi, flexibles, ils assemblent le monde » (« La Chose », dans Essais et Conférences, « Tel », Gallimard, 1980 [1958], p. 215).

39- Cité et traduit par Jean-François Mattéi, Heidegger et Hölderlin. Le Quadriparti, PUF, 2001, Introduction, « Le système de l’Etre ». Heidegger est venu à Zurich pour intervenir, le 6 novembre 1951, dans le séminaire du professeur de romanistique Theodor Spoerri. Il y prononcera la conférence « L’homme habite en poète », qu’on lit aujourd’hui dans le recueil Essais et conférences. Le lendemain, Heidegger échange librement avec le professeur Spoerri, quelques collègues et en présence des étudiants. Le professeur Staiger lui reproche de se réclamer de textes fragmentaires (Anaximandre) ou d’authenticité douteuse (Hölderlin). Heidegger répond, avec un certain aplomb, qu’il se moque de ces questions d’authenticité : « Admettons même que le poème ne soit pas de Hölderlin : – le poème n’est pas vrai parce qu’il est de Hölderlin, mais inversement : Hölder­lin ne l’a chanté que parce qu’il est vrai, au sens d’un poème. Je n’ai même extrait ici que des morceaux. Et cela, le choix de fragments, tout comme en général la tendance, que vous avez bien vue, à se fondre entièrement en des interprétations, a sa source pour une part essentielle dans un embarras : je recule devant l’immédiateté de dire ce que je pourrais peut-être encore dire ; je recule, parce qu’à l’époque actuelle cela deviendrait aussitôt monnaie courante, et serait dénaturé. C’est en quelque sorte une mesure de protection. Durant mes trente à trente cinq ans d’enseignement, je n’ai parlé qu’une à deux fois ce de qui me tient en haleine. » On lira en ligne la traduction entière de cet entretien par François Fédier à l’adresse suivante :
https://po-et-sie.fr/wp-content/uploads/2018/08/13_1980_p52_63.pdf .

40- Jacques Derrida, « Geschlecht – Différence sexuelle, Différence ontologique », dans Heidegger, Cahiers de l’Herne, « Biblio Essais », Le Livre de Poche, 1983, p. 571-595.­

41- La Parole, dans Acheminement vers la parole , « Tel », Gallimard, 1981 [1976], p. 31. Dans la pensée de Heidegger, et sans doute aussi dans celle de Trakl, le cérémonial du pain et du vin fait écho à la célèbre Elégie que Hölderlin composa en 1800 : Le Pain et le Vin (Hölderlin, Œuvres, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1967, p. 807-814).

42- La Chose, dans Essais et Conférences, « Tel », Gallimard, 1980 [1958], p. 204.

43- « Temps et Etre », Questions IV, dans Questions III et IV, « Tel », Gallimard, 1996, p. 219.

44- « “To gar auto noein estin kai einai”, l’Etre est ce qui se montre dans l’accueil intuitif pur, et seul un tel voir découvre l’Etre. La vérité originaire et authentique réside dans l’intuition pure. Cette thèse demeurera par la suite le fondement de la philosophie occidentale. La dialectique hégélienne y trouve son motif, et elle n’est possible que sur sa base » (Etre et Temps, p. 171).

45- Temps et Etre, dans Questions III et IV, « Tel » Gallimard, 1996, 224

46- « La disponibilité à l’angoisse est le oui à l’insistance requérant d’accomplir la plus haute revendication, dont seule est atteinte l’essence de l’homme. Seul de tout l’étant, l’homme éprouve, appelé par la voix de l’Etre, la Merveille des merveilles : Que l’étant est » :  Qu’est-ce que la métaphysique ?, dans Questions I (Questions I et II, « Tel », Gallimard, 1990, p. 78).

47- D’un entretien de la parole a pour origine la visite que rendit à Heidegger, en mars 1954, à Fribourg, le professeur Tomio Tezuka, qui enseignait l’allemand à l’université impériale de Tokyo. Tezuka a lui-même donné son témoignage de la rencontre dans un article publié originellement dans le Tokyo-Shinbun en janvier 1955. On comprend, en le lisant, combien Heidegger a remanié le récit de l’entretien, le texte que nous connaissons ayant sans doute été longuement repris au cours des années cinquante. Alors que, selon le Japonais, Heidegger a beaucoup parlé, ne laissant à son interlocuteur que de rares occasions d’intervenir, dans la version de Heidegger lui-même, le philosophe allemand se fait beaucoup plus discret, et l’universitaire japonais plus bavard. S’il faut se référer au récit du Japonais, le texte de Heidegger est entièrement recomposé dans le sens de sa propre pensée, de telle façon qu’il devient un moment de son cheminement personnel.

48- D’un entretien de la parole, dans Acheminement vers la parole, « Tel », Gallimard, 1981, p. 93.

49- Idem, p. 125. François Fédier traduit ici Ereignis par « éclair », se justifiant dans une note fort peu éclairante, et faisant par là preuve d’une désinvolture dans sa tâche de traducteur, confondue avec celle de l’interprète, bien dans le ton de nombreuses transpositions qui n’hésitent pas à se donner pour des « traductions » des textes de Heidegger.

50- Idem, p. 136.

51- « La vérité encore cachée de l’Etre se refuse aux hommes de la métaphysique. La bête de labeur est abandonnée au vertige de ses fabrications, afin qu’elle se déchire elle-même, qu’elle se détruise et tombe dans  la nullité du néant » (« Dépassement de la métaphysique », dans Questions I ; Questions I et II, « Tel », Gallimard, 1980, p. 83).

52- « Vouloir savoir, la rage d’avoir les explications ne nous mènent jamais à un questionnement qui pense. Vouloir savoir est toujours déjà la prétention masquée d’une conscience qui s’écoute elle-même [Selbstbewusstsein, amour propre plus que conscience de soi], qui se réclame d’une raison inventée par soi et de la rationalité de cette raison. Vouloir savoir ne veut précisément pas attendre devant ce qui est digne de pensée » (D’un entretien de la parole, dans Acheminement vers la parole, « Tel », Gallimard, 1981, p. 98).

53- « Parfois reposait sur le banc tel ou tel des écrits des grands penseurs, qu’une jeune gaucherie essayait de déchiffrer. Quand les énigmes se pressaient et qu’aucune issue ne s’offrait, le chemin de campagne était d’un bon secours. Car, sans rien dire, il conduit nos pas à travers l’étendue de ce pays parcimonieux » (« Le chemin de campagne », dans Questions III ; Questions III et IV, « Tel », Gallimard, 1996, p. 11).

54- Essais et Conférences, « Tel », Gallimard, 1980 [1958], p. 80-115.

55- « Tout proche / Et difficile à saisir, le dieu ! / Mais là où est le péril, croît / Aussi ce qui sauve » : tels sont les premiers vers de l'Hymne « Patmos » composé par Hölderlin autour de 1801-1802 (Œuvres, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1967, p. 867). Heidegger fait souvent allusion à ces vers, et les cite explicitement à deux reprises dans « La Question de la technique », conférence prononcée à Munich en novembre 1953 (in Essais et conférences, « Tel », Gallimard, 1980 [1958], p. 38 et 47).

56- C’est précisément sur ce ton que s’achève Dépassement de la métaphysique. Heidegger en appelle à la venue de l’Ereignis seul capable de sauver les mortels du néant où les entraîne la suprématie de la technique : « Aucun changement n’arrive sans une escorte qui d’abord montre le chemin. Mais comment s’approcherait-elle, si ne s’éclaire l’Avènement (Ereignis) qui, appelant l’Etre de l’homme et lui accordant présence et protection, le saisit dans la vue, c'est-à-dire dans le regard, et qui, dans et par ce regard, conduit certains mortels sur la voie de l’habitation pensante et poétique ? » (« Dépassement de la métaphysique », dans Essais et Conférences, « Tel », Gallimard, 1980, p. 115).

57- Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, livre XII, dans Œuvres complètes, tome I, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1959, p. 642.

58- « D’un entretien de la parole, entre un Japonais et un autre qui demande », dans Acheminement vers la parole, « Tel », Gallimard, 1981, p. 108.

59- Idem, p. 129

60- Idem, p. 131.

61- Idem, p. 139.