Jacques Darriulat

 

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Introduction à la philosophie esthétique


     

 

 

 

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1- Initiation à la philosophie cartésienne

2- Discours de la méthode

3- Méditations métaphysiques

Méditation 1

Méditation 2

Méditation 3

Méditation 4

Méditation 5

Méditation 6

4- La Mélancolie

5- Descartes et la musique

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Mis en ligne le 29 octobre 2007

 

Méditation Cinquième

            Accédant à la certitude de mon existence par la réflexion de ma pensée sur elle-même, connaissant l’infinité de l’existence en Dieu, disposant enfin d’une méthode pour progresser indéfiniment sur le chemin qui conduit de l’alpha à l’oméga, je peux maintenant me mettre en route et chercher la vérité dans les sciences. Tant que ma pensée ne reste attentive qu’à sa seule clarté intérieure, je me maintiens dans le domaine de la pure métaphysique, qui est tout ce que peut savoir l’entendement qui ne considère que l’entendement lui-même. Ce n’est pourtant pas là la vocation de Descartes, qui fait remarquer à Burman : « A noter qu’il ne faut pas tellement s’appesantir sur les méditations, ni sur les choses métaphysiques, qu’il ne faut pas non plus les perfectionner par des commentaires ou des choses semblables » (1381), et qui confie à Élizabeth : « Je n’ai jamais employé que fort peu d’heures, par jour, aux pensées qui occupent l’imagination, et fort peu d’heures, par an, à celles qui occupent l’entendement seul, et que j’ai donné tout le reste de mon temps au relâche des sens et au repos de l’esprit » (28-6-1643, 1159). Jusqu’à présent, nous n’avons considéré que les pensées qui proviennent de l’entendement seul ; il est temps désormais de nous tourner vers les pensées qui occupent l’imagination.
            L’entendement est la pensée qui n’est attentive qu’à elle-même ; l’imagination est la pensée qui n’est pas attentive à elle-même, c'est-à-dire à sa propre substance, mais à l’idée innée de l’étendue qui est en elle : considérant l’idée de l’espace euclidien, je me découvre en effet capable d’y construire certaines figures, triangles, cercles, ou d’autres beaucoup plus complexes, par la seule force de mon esprit. Ces diverses figures ont rapport à la chose matérielle et non à la chose pensante, puisque je sais, depuis que j’en ai une idée claire et distincte, cad, depuis le cogito, que ma pensée est une substance inétendue, mais aussi, depuis l’analyse du morceau de cire, que l’étendue, dont la géométrie exploite les possibilités, est l’essence des choses matérielles. Cependant, ces constructions que mon esprit opère dans l’idée innée de l’étendue n’ont peut-être d’autre réalité que celle de ma représentation, car il se peut que je dorme, et ce que j’entends ici par matière n’est donc qu’une idée de mon esprit, et nullement une existence formelle qui vaut en dehors de la pensée que j’en ai. C’est pourquoi le titre peut annoncer que la méditation portera seulement sur l’essence, mais non sur l’existence des choses matérielles, c'est-à-dire sur tout ce que je puis clairement et distinctement concevoir dans l’idée de l’étendue innée en mon esprit. Par cette orientation, je commence de me détourner de la réflexion purement métaphysique. Non pourtant que j’en ai épuisé la matière (il me resterait ainsi beaucoup de choses à examiner « touchant les attributs de Dieu, et touchant ma propre nature, c'est-à-dire celle de mon esprit », 310), mais parce que j’entreprends de réédifier à rebours ce que j’ai détruit par le doute.
            Il existe certes une imagination sensible, dont les diverses fantaisies sont empruntées aux hasards de l’expérience (ainsi le peintre imagine le satyre ou la sirène), et où l’on ne rencontre rien de vrai, c'est-à-dire de clair ni de distinct. Mais il existe encore une imagination intellectuelle, qui forme ses idées par la force de l’esprit lui-même, indépendamment de l’expérience sensible. Gassendi reprochera ici à Descartes ce qu’il nommera son « platonisme ». Pourtant il est clair que, si l’on peut croire superficiellement que je tire l’idée de triangle ou de cercle des diverses figures qu’il m’a été donné de rencontrer dans l’expérience sensible, l’imagination du géomètre est capable d’inventer toutes sortes de figures, de complexité croissante, qui ne sauraient se rapporter à rien de précis dans l’expérience sensible : « Car je puis former en mon esprit une infinité d’autres figures, dont on ne peut avoir le moindre soupçon que jamais elles me soient tombées sous les sens » (311), telles les fonctions qui se tracent à partir des équations du énième degré. En ce cas, ce n’est pas l’expérience sensible qui inspire l’imagination, mais une équation purement mathématique qui inversement donne lieu à une figure sans qu’à aucun moment l’entremise des sens soit nécessaire. Cependant, la puissance de l’imagination intellectuelle est bien plus grande encore : car ce n’est pas seulement une question de degré, c'est-à-dire de complexité croissante, qui distingue les figures de l’imagination sensible de celles de l’imagination intellectuelle, c’est plus encore une différence de nature : à l’arbitraire, à la gratuité des fantaisies de l’imagination sensible, s’opposent en effet la nécessité que les figures de l’imagination intellectuelle imposent à mon esprit. Celles-ci, en effet, ont « leurs natures vraies et immuables » (311) et, que je le veuille ou non, la somme des angles d’un triangle sera toujours égale à deux droits. Je me suis accoutumé, depuis l’exercice spirituel des méditations, à reconnaître la vérité de l’existence dans les idées de mon esprit plutôt que dans les impressions de mes sens. C’est ainsi que, pour l’instant, l’idée du cercle s’impose à moi par sa nécessité propre, avec une bien plus grande distinction que, par exemple, l’idée de cet arbre que je perçois confusément, et que je pense bien plus confusément encore. L’intensité infinie de l’exister est dans la force de l’évidence, et non dans la confusion du sentiment. Quand je les considère avec attention, les idées de l’imagination intellectuelle me contraignent à reconnaître leur véracité, et j’éprouve en elle une force en laquelle je reconnais l’infinité du vrai, qui n’est en acte qu’en Dieu et seulement en puissance en moi, se réaliser en ma pensée par l’enchaînement des idées claires et distinctes. L’invention du peintre, enfermée dans le cadre du tableau, reste isolée ; la découverte du géomètre donne lieu au contraire à une infinité de propositions que je peux désormais conclure avec assurance, soutenu par la véracité de Dieu qui me permet de juger et de conclure. Cette prodigieuse fécondité des idées de l’imagination intellectuelle (« pour peu que j’y applique mon attention, je conçois une infinité de particularités touchant les nombres, les figures, les mouvements, et autres choses semblables ... », 310), bien que conçue par mon esprit, développe en moi la logique propre du vrai auquel je ne suis pas libre de refuser mon assentiment. C’est pourquoi « il ne me semble pas que j’apprenne rien de nouveau, mais plutôt que je me ressouviens de ce je savais déjà auparavant » (310), allusion plus évidente encore à la théorie platonicienne de la réminiscence.
            La méditation troisième me permet de penser ce progressif découvrement des vérités géométriques : il manifeste, dans l’élément de ma pensée, la causalité infinie qui n’est en acte qu’en Dieu. Rien ne m’empêche en effet de cultiver maintenant la puissance de l’innéité, et de faire que se déploie l’arbre de la science depuis les semences de vérité qui sont la marque du créateur sur son ouvrage. La confiance établie dans la méditation troisième et la patience acquise pendant la méditation quatrième légitiment cette progression dont j’éprouve l’extraordinaire puissance, et qui permet à l’esprit, depuis quelques propositions d’une désarmante simplicité, d’enfanter (pour reprendre l’image platonicienne de la maïeutique) une infinité de théorèmes, c'est-à-dire d’actualiser indéfiniment la puissance de l’infini qui est l’être même de Dieu. Toutefois, tandis que la réminiscence platonicienne garde le souvenir et comme la nostalgie d’une perfection perdue, l’âme connaissante se ressouvenant d’un monde immortel, bel et bon, et très supérieur à celui-ci, où toute existence est en proie au devenir ; en revanche, la réminiscence cartésienne fait l’expérience, ici et maintenant, par l’admiration et la joie qui accompagnent la découverte, de la toute-puissance de la causalité divine qui s’exprime pour ainsi dire directement en ma pensée alors que se déploie en mon esprit la marche majestueuse des vérités géométriques. La mathématique est pour Descartes l’expérience immédiate de l’infinitude intensive d’une cause capable de produire en mon esprit la lumière de l’évidence, unique critère de l’existence. Il importe ici de bien s’étonner du progrès mathématique. Si la mathématique n’était qu’un jeu, qui permet, dans un espace de variation (de libre-jeu) donné, de réaliser un nombre toujours fini de combinaisons (l’aire du jeu est en effet limitée, et les pièces qui s’y déplacent sont également en nombre fini), la recherche mathématique aurait sans doute épuisé depuis longtemps le jeu de ses combinaisons et la mathématique serait achevée. Il y a quelque chose de plus qu’humain dans la merveilleuse productivité des axiomes mathématiques, puisque leur développement, loin de converger vers un système d’ensemble, ne cesse au contraire de multiplier l’invention et de découvrir de nouveaux domaines de pensée. La mathématique (cad, pour Descartes, la géométrie, puisque toute équation doit pouvoir se représenter dans les coordonnées de la géométrie analytique) manifeste, par le développement de son essence propre dans la seule lumière intérieure du cogito, la puissance de la cause absolue, perpétuellement productrice de l’être. Je comprends ainsi que le dieu cartésien est constamment présent dans le découvremeent des vérités mathématiques, qu’il soutient pour ainsi dire de sa véracité le progrès de mes connaissances, et que l’immensité du savoir que je me sens désormais en mesure d’accumuler dans « le trésor de mon esprit » est un don de Dieu, c'est-à-dire de l’existence qui se signale à mon esprit par l’indubitable clarté, ou distinction, de l’évidence. On remarquera que, dans l’histoire, les mathématiciens sont souvent portés aux spéculations concernant Dieu (à l’inverse des physiciens), et cela d’autant plus que leur mathématique est conduite à sonder l’idée même de l’infini : il suffit de citer ici Leibniz, et Cantor. Et l’on comprend pourquoi il ne saurait même exister, selon Descartes, de mathématicien athée : ce serait accorder le sens de la couleur à un aveugle, puisque les idées mathématiques n’ont d’évidence aux yeux de notre esprit que parce qu’elles sont aperçues au sein de l’infinie véracité de Dieu : « Qu’un athée ne puisse connaître clairement que les trois angles d’un triangle soient égaux à deux droits, je ne le nie pas ; mais je maintiens seulement qu’il ne le connaît pas par une vraie et certaine science, parce que toute connnaissance qui peut être rendue douteuse ne doit pas être appelée science » (Sec. Rép., 376) ; ou bien encore la lettre à Hyperaspistes (le “défenseur”, en fait un disciple de Gassendi) d’août 1641 : « J’ai dit que les Sceptiques n’auraient pas douté des vérités géométriques s’ils avaient connu Dieu comme il faut, parce que, les vérités géométriques étant tout à fait claires, ils n’auraient eu aucune occasion d’en douter s’ils avaient su que toutes les choses qui sont conçues clairement sont vraies ; or cela est contenu dans une connnaissance suffisante de Dieu, et c’est justement le moyen qu’ils n’ont pas à leur disposition » (1137). Ce qui peut se comprendre de deux façons : l’une, superficielle, rappelle que les idées innées, desquelles toutes les autres propositions dépendent, sont incapables de se démontrer elle-même, et doivent être acceptées à titre d’axiomes ; seul un Dieu vérace peut donc assurer leur vérité, et l’on se souvient que nous avions forgé l’hypothèse du malin génie pour conduire le doute jusqu’au seuil des vérités mathématiques : si Dieu est trompeur, la mathématique n’est qu’un délire cohérent, un jeu d’idées purement formelles et sans relation avec ce qui est vraiment. Pourtant, cette explicaiton est encore insuffisante : Dieu en effet n’est pas seulement présent dans les mathématiques par la formulation des axiomes, c'est-à-dire aux seuls fondements ; il faut dire bien davantage qu’il est constamment présent par le renouvellement de l’évidence et la progression de la démonstration. Au fur et à mesure que je cultive la puissance de mon entendement, je reconnais de plus en plus clairement la toute-puissance de l’infini qui engendre l’appareil des propositions claires et distinctes, et je suis de plus en plus absorbé par la prodigieuse fécondité de ce travail intellectuel. La distraction légendaire du mathématicien vient de ce qu’il habite ce que Malebranche appelait le pays des contemplatifs, et qu’émerveillé par le renouvellemnt de l’invention, il y découvre une infinité qui lui semble bien digne qu’on lui consacre sa vie. Descartes comprend cette fascination de l’esprit en lequel s’accomplit la réminiscence de l’infini, il ne l’approuve nullement : les idées mathématiques ne valent pas par elles-mêmes, elles ne sont que l’essence des choses matérielles, c'est-à-dire étendues, et ne seront véritablement achevées que lorsqu’elles permettront de penser l’existence des choses matérielles, c'est-à-dire avec la connaissance physique, que la méditation sixième fondera en toute certitude.
            Cette proximité de la toute-puissance divine dans l’effectuation de la pensée mathématique conduit Descartes à repenser l’idée même de Dieu, et la preuve de son existence. La preuve par les effets, avancée dans la méditation troisième, était en effet une preuve indirecte : du cogito, j’induisais la causalité de l’être divin, comme je pense l’étincelle issue du brasier et, sans lui, privée d’existence. Désormais, cependant, je connais la force créatrice de Dieu, non par l’évidence ponctuelle d’une idée première, mais par l’enchaînement des idées claires et distinctes selon l’ordre de la démonstration ; en d’autres termes, j’éprouve la causalité infinie qui est en Dieu non par l’aperception d’une évidence, mais par le déploiement d’un discours. Je fais donc l’expérience métaphysique de la force créatrice qui est en Dieu par le déploiement de son œuvre effective, et non pas seulement en remontant de la cause à l’effet. Il apparaît par là que, par le progrès de la méditation, je me familiarise avec la toute-puissance divine et que je l’éprouve de plus en plus directement agissante en moi. Ce que je comprenais autrefois par un raisonnement m’est accessible maintenant plus directement, par une intuition immédiate. Je n’ai, en quelque façon, plus besoin de démontrer que Dieu existe, j’aperçois directement l’infinie puissance de cette existence par l’infini découvrement des vérités mathématiques. C’est ainsi qu’il me suffit de penser clairement et distinctement, de progresser avec méthode, pour comprendre aussitôt, intuitivement et non démonstrativement, de Dieu, derechef, qu’il existe.
            C’est en ce sens que Descartes peut ici renouveler la preuve de l’existence de Dieu qu’on dit, depuis Kant, ontologique. L’origine s’en trouve chez saint Anselme, abbé de l’abbaye du Bec en Normandie, qui compose vers 1078 un traité intitulé Proslogion en lequel il est répondu à, selon les mots des Psaumes (13, 1 et 52, 1) : « L’insensé qui a dit en son cœur : Dieu n’est pas ». L’argument est dit par Kant « ontologique » parce qu’il repose sur la définition de l’être même de Dieu. Dieu est en effet un être qui possède toutes les perfections. Or, l’existence est une perfection, car il est mieux d’être que de n’être pas. Dieu, qui possède toutes les perfections, possède donc au moins celle-ci, minimale pour ainsi dire, qui est l’existence. Un Dieu qui ne serait pas même capable de se donner à lui-même l’existence (sans parler de la toute-puissance, de l’omniscience, de l’éternité, etc, c'est-à-dire tous ces attributs que Descartes, au début de la méditation cinquième, abandonne à la spéculation des théologiens : « ...beaucoup d’autres choses à examiner, touchant les attributs de Dieu... », 310) serait un bien piètre Dieu, et même ne serait pas un Dieu du tout. L’argument de saint Anselme repose surtout sur la transcendance de Dieu : Dieu est infini, et son infinitude implique l’existence, car ce serait impuissance que de ne pas exister. Inversement, la créature est finie, incapable de se donner à elle-même l’existence, qu’elle ne doit qu’à Dieu. La preuve d’Anselme marque une extériorité absolue, une distance incommensurable entre la perfection de Dieu et la misère de la créature. A l’inverse, la preuve ontologique selon Descartes ne renvoie pas à un Dieu infiniment distant, mais au contraire très proche, puisque faisant sentir son activité en mon « intérieur », par l’illumination toujours renouvelée dans la pensée attentive de l’évidence féconde. L’actiivité de l’infinitude divine s’exprime chez Descartes dans l’immanence du cogito, elle paraît chez Anselme dans une transcendance en regard de laquelle la créature n’est qu’un néant. La toute-puissance divine s’exprime, selon Descartes, par la dynamique de l’idée claire et distincte selon son déploiement méthodique, elle s’isole, chez Anselme, dans l’immobilité incréée de sa perfection.
            Seule l’expérience métaphysique de la génération des évidences permet de comprendre l’interprétation cartésienne de la preuve ontologique. Car on pourrait objecter qu’on ne saurait conclure que ce que je conçois sans contradiction existe nécessairement : c’est ainsi « qu’il ne tient qu’à moi d’imaginer un cheval ailé, encore qu’il n’y en ait aucun qui ait des ailes » (313) ; mais il s’agit en ce cas d’une idée de l’imagination sensible et non intellectuelle, et par conséquent une idée confuse, car je suis bien incapable de comprendre clairement comment les ailes de l’oiseau pourraient se greffer sur l’organisme du cheval. Toutefois, ce que je conçois clairement et distinctement, je sais, depuis la méditation seconde, que je peux l’affirmer vrai. Non pas pourtant nécessairement existant, car la vérité s’impose à mon esprit mais elle a besoin (à l’exception, il est vrai, du cogito), pour que je sois assuré de son existence, de la véracité de Dieu, à laquelle tout le reste est comme suspendu. Quand je considère par conséquent l’idée de Dieu elle-même, et non telle ou telle idée vraie que la science est en mesure de démontrer, je ne considère pas à proprement parler une idée singulière, mais plutôt la toute-puissance qui confère à toutes les idées claires et distinctes la force de l’existence. Penser Dieu, c’est, selon Descartes, penser l’existence elle-même, c'est-à-dire la force de la création continue qui maintient les existants dans l’existence. Elle se déploie en moi quand je pense adéquatement, par l’enchaînement des idées claires et distinctes. Je ne suis donc pas libre de concevoir un Dieu qui n’existerait pas, et je me sens d’autant plus contraint d’acquiescer à cette évidence que le progrès de la méthode me fait éprouver la force du vrai qui est en moi le déploiement de l’infinitude de la causalité créatrice. C’est en Dieu, c'est-à-dire dans la certitude de l’existence, que je connais tout ce que je connais clairement et distinctement. Si je parviens donc, faisant le vide de tout autre pensée, à ne penser qu’à Dieu, j’apercevrais l’idée pure, et comme toute nue, de l’existence elle-même. Il est vrai que pour cela il me faut un grand effort d’attention, et que « ma pensée ne se trouvât point divertie par la présence continuelle des images des choses sensibles » (315) ; pourtant, il m’est de plus en plus aisé de réussir cet effort d’attention car, ayant pris l’habitude métaphysique, à chaque découverte je reconnais davantage la richesse inépuisable du trésor qui s’accumule en mon intérieur, et j’en éprouve un contentement croissant. L’évidence intuitive et immédiate de l’existence de Dieu ne cesse donc de s’affirmer en mon esprit, et l’on peut même considérer le progrès indéfini de la science comme une immense preuve ontologique dont le degré d’évidence ne cesse de croître.
            Cette puissance d’exister en laquelle je connais, et qui est Dieu, est aussi en moi la condition de la véracité du souvenir. L’évidence en effet est un atome métaphysique, le temps ne la traverse pas, elle ne brille qu’un instant indivisible. Si connaître c’est se ressouvenir, comment mon esprit pourra-t-il s’assurer de la véracité des connaissances dont il a reconnu autrefois l’évidence, mais qu’il ne considère plus présentement? En effet, ce ne sont pas seulement les choses sensibles qui fragilisent la force de mon esprit ; de celles-ci, je peux triompher en prenant l’habitude de la méditation et en me familiarisant avec la réalité des idées métaphysiques, puis géométriques. En revanche, je ne saurais m’affranchir du temps lui-même en lequel se déploie la discursivité de ma connaissance. C’est le propre d’un entendement crée, dissocié de la volonté qui l’entraîne sur le chemin de la méthode, de progresser historiquement. Pourtant, dès que l’attention de ma pensée se porte d’une évidence à l’évidence suivante, j’oublie ce que je savais pour me rendre attentif à ce que je m’efforce maintenant de savoir. Mais il est vrai que toutes ces évidences sont aperçues dans l’infinité permanente de l’existence divine, dont la constance m’assure par conséquent que ce que j’ai connu clairement et distinctement ne cesse pas d’être vrai parce que je n’y pense plus présentement : « Lorsque je cesse de considérer les raisons qui m’ont obligé à la juger vraie, il peut arriver pendant ce temps-là que d’autres raisons se présentent à moi, lesquelles me feraient aisément changer d’opinion, si j’ignorais qu’il y eut un Dieu » (315). Ainsi soutenu par la puissance infinie de l’être, du moins tant que je pense en elle, selon la maïeutique de l’innéité et non selon la confusion des idées sensibles, adventices ou factices, je suis assuré de connaître en vérité, et « je ne puis me tromper dans les jugements dont je connais clairement les raisons » (316).
            Il reste que tout ce que je viens de méditer demeure vrai, soit que je veille, soit que je dorme. Les vérités claires et distinctes se déploient et s’engendrent dans l’infinité de l’existence divine, et ne sont pas moins vraies si je dors : « ...qu’un géomètre inventât quelque nouvelle démonstration, son sommeil ne l’empêcherait pas d’être vraie » (Discours, IV, p. 132), et : « ...quand bien même je dormirais, tout ce qui se présente à mon esprit avec évidence, est absolument véritable » (317). Or, il ne convient pas à ma condition que je m’attarde aux pensées métaphysiques qui occupent l’entendement seul, ni aux pensées mathématiques qui occupent la seule imagination intellectuelle : je désire un monde où vivre, et par conséquent sortir du rêve où le doute m’a plongé depuis que j’ai résolu d’entreprendre le voyage métaphysique. Pour que le doute soit tout à fait vaincu, il faut donc que je passe de la vérité de l’idée à l’existence du corps, de la mathématique à la physique, de l’essence des choses matérielles à l’existence des choses matérielles. Alors il m’appartiendra, mais cette fois sur un sol ferme et constant, et maintenant assuré de la vérité de mon projet, de m’avancer à la rencontre du monde, et des autres.

 

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