Jacques Darriulat

 

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Introduction à la philosophie esthétique


   

Mise en ligne : 1-10-2016
Terminale, lycée Henri IV, 1991-92

 

 

 

ARISTOTE

AUGUSTIN

BALZAC

BAUDELAIRE

CHATEAUBRIAND

DANTE

DESCARTES

1- Initiation à la phillosophie cartésienne

2- Discours de la méthode

a)- Introduction

b)- Première partie

c)- Deuxième partie

d)- Troisième partie

e)- Quatrième partie

f)- Cinquième partie

g)- Sixième partie

3- Méditations métaphysiques

4- La Mélancolie

5-Descartes et la musique

DIDEROT

DOSTOÏEVSKI

DUBOS

HANSLICK

HEGEL

HEIDEGGER

HOMERE

KANT

KIERKEGAARD

MICHEL-ANGE

MONTAIGNE

NIETZSCHE

PASCAL

PLATON

PLOTIN

PROUST

ROUSSEAU

SCHLOEZER

SCHOPENHAUER

SPINOZA

VALERY

WINCKELMANN

 

 

 

 

 

 

DESCARTES
DISCOURS DE LA METHODE (1637)
COMMENTAIRE

I- Deuxième partie


I- Le projet de réforme
    1- Les circonstances
    2- La fondation
    3- Réforme publique et réforme privée
II- La méthode
    1- Critique des méthodes hérités du passé
    2- La méthode cartésienne 

****

            « Principales règles touchant la méthode »
            Après l’examen des diverses erreurs, théoriques – la tradition enseignée dans les écoles – et pratique – les coutumes observées par le voyageur – voici le récit de la fondation, et de l’établissement.
            Fondation spéculative : la méthode dont Descartes pose ici les principes ne concerne que la connaissance. Il s’agit de faire progresser la science, et principalement les mathématiques, « bien que je n’en espérasse aucune autre utilité, sinon qu’elles accoutumeraient mon esprit à se repaître de vérités et ne se contenter point de fausses raisons. » La pratique, non encore fondée, ne peut donc consister qu’en des règles provisoires (Troisième partie), autant de temps que la fondation reste seulement spéculative, et n’est pas encore métaphysique (Quatrième partie).
            Cette ambition une fois limitée, on peut, avec Descartes, définir d’abord le projet de réforme, et en justifier le dessein, puis énoncer les règles de la méthode qui fondent son contenu.

I- Le projet de réforme

1- Les circonstances

            Elles forment les éléments d’un « fable », composée en vue d’un leçon morale, ou de sagesse. Le couronnement de Ferdinand, roi de Bohême et de Hongrie, fait empreur à Budapest en 1619 (juillet-septembre). Spectacle  somptueux de la « grandeur d’établissement » (Pascal). A cette fête publique et solennelle, Descartes oppose le secret d’un intérieur dont nul ne connaît le nom ni l’emplacement ; à la gloire de ce monde, l’incognito du philosophe. La scène se passe en hiver : saison du repos, de la retraite dans l’intérieur. Suspension des hostilités. Le temps de la paix, après le temps de la guerre. La morte saison pour le monde est aussi le temps, pour le philosophe, de l’acte fondateur. Ainsi la Méthode est le fruit d’un entretien intérieur – « j’avais tout loisir de m’entretenir de mes pensées – dans un monde inconnu et inhospitalier, tout comme le cogito – évidence de l’âme à elle-même – est le fruit de la révocation en doute du monde extérieur.  Faisant retrait en son intérieur, ramassé au centre de lui-même, Descartes médite au coin du feu : « Je demeurais tout le jour enfermé seul dans un poêle » – c'est-à-dire un grand bloc recouvert de faïences peintes, où l’on peut lire des sentences de la sagesse populaire, et qui comporte souvent un siège où l’on peut se blottir contre le foyer. Dans une lettre à Mersenne (20 octobre 1642), Descartes vante la supériorité du poêle sur la cheminée : une chaleur diffuse et uniforme, et pas de fumée (donc pas besoin de faire un courant d’air). Montaigne (Essais, III, 13) partage l’opinion de Descartes sur les poêles  dont se chauffent les « Alemans » : « … estant cette chaleur égale, constante et universelle, sans lueur, sans fumée, sans le vent que l’ouverture de nos cheminées nous apporte, elle a bien par ailleurs de quoi se comparer à la nostre. » Descartes a alors 23 ans, comme il l’écrit lui-même plus loin. Nous sommes en novembre 1619.

2- La fondation

            Puisque l’hiver règne sur le monde, puisque les sciences sont décevantes, sur quoi fonder la certitude ? Avant même de poser la question « sur quoi ? », il faut demander « comment ? ». Fonder, c’est ordonner, c’est établir une cohérence dans un chaos, une disposition rationnelle dans le désordre hérité du passé. Il s’agit moins, pour Descartes, de fonder un autre monde – son dessein s’oppose radicalement aux utopistes du XVIe siècle – que de prendre possession de celui-ci, c'est-à-dire de le soumettre aux exigences de la raison, de rationaliser notre héritage pour en devenir « comme maître et possesseurs. » Ordonner, c’est rassembler des éléments dispersés dans l’unité d’un unique point de vue, les établir autour d’un foyer commun. L’ancien savoir est une collection d’opinions hétéroclites ; le nouveau savoir doit focaliser la connaissance sous le regard directeur d’un sujet unique. Le projet de la fondation cartésienne, c’est d’établir dans le domaine du savoir ce que la perspective avait établi depuis près de deux siècles dans le domaine de la peinture : substituer au décor à mansions du théâtre médiéval le décor illusionniste du théâtre baroque, centré sur la loge royale. Selon la tradition scolastique, la science est unique pour Dieu, mais multiple pour la créature : elle se diffracte en domaines séparés (logique, mathématique, physique, métaphysique, théologie). Descartes veut pour la créature l’unicité du point de vue divin : il s’agit de rapporter les branches de l’arbre du savoir à l’unité de la racine qui le nourrit et l’établit. Il s’agit donc bien d’une prise de pouvoir, de l’affirmation d’une puissance nouvelle : tenir d’une seule main tous les fils du savoir, embrasser d’un seul regard toutes les régions de la connaissance. On peut dire que pour Descartes, la connaissance, à l'instar du pouvoir monarchique, ne se partage pas.
            Les exemples qui illustrent le projet de fondation sont éloquents de ce point de vue :

            Le plan d’une ville

            Il s’agit de substituer au labyrinthe de la cité médiévale le plan géométrique et rayonnant de la capitale baroque – dont Rome est le modèle. Tous les chemins y conduisent parce que tous les chemins en sont issus. Utopie urbaniste des architectes et ingénieurs de la renaissance : depuis le centre, où s’élève le château royal, ou princier, un plan en étoile étend ses branches et ouvre des perspectives rectilignes jusqu’aux différentes portes de la ville. Idéal panoptique de surveillance absolue. La cité médiévale, labyrinthique, est un microcosme où l’on se perd. La cité renaissante, géométrique, est un point de vue d’omniscience. Elle s’ouvre sur le monde et a vocation d’universalité. Aussi a-t-on pu nommer l’Europe baroque « l’Europe des capitales » (G. C. Argan). C’est ainsi que la retraite de Descartes n’est pas mépris du monde (contemptus mundi), mais au contraire recherche d’un point de vue central, d’un sommet panoramique, depuis lequel on embrasse toute la perspective, on domine la totalité du paysage. Le lieu de la retraite la plus secrète est donc aussi le centre d’un déploiement, d’une expansion.

            Le système des lois

            A la jurisprudence – traditions et coutumes ; héritage hétérogène du passé – Descartes oppose l’idée du Droit – le système des lois rassemblées dans un code cohérent. Le droit médiéval est ainsi un droit morcelé, selon les Parlements des Provinces, et un droit coutumier, respectueux de la tradition plutôt que de la justice.  L’impératif de la méthode veut que l’on soumette les lois à l’unité d’un principe de raison. La révolution française se ressouviendra de cette exigence législative.
            Descartes propose alors deux modèles pour cette mise en perspective juridique. Un modèle religieux : « L’état de la vraie religion dont Dieu seul a fait les ordonnances. » Moïse est ainsi législateur sous la dictée du Dieu du Sinaï. Un modèle païen : « Sparte a été autrefois très florissante ». Lycurgue, fondateur de Sparte, lui donne sa constitution. Il faut un législateur mythique pour établir l’Etat, modèle légendaire des révolutionnaires de 1789. L’urbanisme est le gouvernement simplement matériel des rapports sociaux : déterminer les lieux de passage, de circulation et d’échanges. La législation est le gouvernement politique des rapports sociaux. Le projet cartésien de la fondation prend peu à peu un tour révolutionnaire. L’ordonnance perspective est une exigence de souveraineté.

            Le savoir des hommes

            La connaissance qui nous vient d’autrui – l’expérience, les bibliothèques (« la science des livres »), les précepteurs, les nourrices – est plurielle et hétérogène. Nous ne savons vraiment que ce qui vient de nous-mêmes, ce qui se rapporte à l’acte unique de notre raison. Ainsi passons-nous du gouvernement du monde – le plan des cités et le système des lois – au gouvernement de soi-même – l’examen de ce que nous pouvons recevoir en notre créance. Platon, dans le Phèdre, critique l’écriture, simulacre de mémoire qui détourne l’esprit du mouvement de la réminiscence. Il y a dans le texte de Descartes un vrai défi aux autorités d'institution : un penseur solitaire projette une réforme radicale et n’envisage d’autre autorité que celle qu’il institue lui-même, selon ce que lui dicte sa raison. Pourtant le siècle de la Réforme – Descartes emploie, à plusieurs reprises, en cette deuxième partie, les mots réforme, réformer, réformation – est maintenant achevé. Il ne s’agit pas de recommencer le mouvement d’émancipation du XVIe siècle – qui a conduit la France dans les désordres de la guerre civile – mais de le prolonger dans l’ordre philosophique. « Je ne saurais aucunement approuver ces humeurs brouillonnes et inquiètes, qui, n’étant appelées ni par leur naissance ni par leur fortune au maniement des affaires publiques, ne laissent pas d’y faire toujours, en idée, quelque nouvelle réformation. »

3- Réforme publique et réforme privée

            « Je me persuadais qu’il n’y aurait véritablement point d’apparence qu’un particulier fît dessein de réformer un Etat. » Le penseur dans son intérieur s’entretient de ses propres pensées. Il ne s’agit pour lui nullement de réformer l’ordre du monde, mais de réformer l’état de son âme. Modestie appuyée de cette entreprise : « Que si, mon ouvrage m’ayant assez plu, je vous en fais voir ici le modèle, ce n’est pas pour cela que je veuille conseiller à personne de l’imiter. » Pourtant, audace du propos : déclaration d’indépendance de la res cogitans. Nul n’est plus légitime que moi-même pour décider de mes pensées, ce que je dois recevoir en ma créance, ce que je dois congédier. Le Pascal de la conversion (Mémorial) choisit de se soumettre à un directeur : « Soumission totale à Jésus-Christ et à mon directeur. » Le Descartes de la conversion découvre sa souveraineté sur ses pensées aussi grande que celle d’un monarque en son Royaume. Plus grande : le poids du passé est politiquement incontournable, et l’on n’a jamais vu « qu’on jette par terre toutes les maisons d’une ville pour le seul dessein de les refaire d’autre façon. » Ainsi pour « l’ordre établi dans les Ecoles », ou pour les lois héritées du passé. La politique n’est pas le lieu de la vérité : elle n’est que l’art du compromis. Elle équilibre les forces en présence. Elle ne saurait donc faire table rase du passé. Descartes se situe ici dans la tradition du droit naturel, qu’il connaît par Montaigne mais dont l’origine remonte à Machiavel : la loi n’étant pas fondée de droit divin, elle ne repose que sur l’habitude et la coutume. Elle est donc « quasi toujours plus supportable que ne serait son changement ». Le politique tient sa souveraineté de l’autorité du passé ; mais la vérité tient sa puissance de l’acte présent de la pensée qui la conçoit. Il n’y a de puissance absolue que dans le domaine de l’esprit. Et c’est pourquoi Descartes ne saurait approuver « l’humeur brouillonne » des réformateurs : ils entreprennent de changer le monde avant d’avoir établi la vérité, et mettent ainsi la charrue avant les bœufs. La conversion cartésienne rétablit l’ordre de la vraie méthode. Il convient d’abord de « réformer mes propres pensées, et de bâtir dans un fonds qui est tout à moi. » Pour le reste, Descartes feint de s’en désintéresser, mais il sait combien la force de la vérité – qui parle à la raison, égale en tous les hommes – est plus dévastatrice que tous les sermons des réformateurs. L’empereur qu’on couronne à Francfort n’a d’autorité que celle que lui lègue la tradition, mais la pensée attentive est investie de l’autorité de l’évidence qui « ajuste » tous les hommes « au niveau de la raison » (comme les ingénieurs hollandais savent ajuster le niveau de tous les canaux qui irriguent les Provinces Unies). La conversion cartésienne célèbre le sacre de la res cogitans, du sujet de la réflexion. La vraie méthode demande « patience » et « circonspection ». Les réformateurs pèchent par précipitation et par orgueil : ils veulent imposer leur opinion à la créance des hommes, qui est pourtant juge et souveraine.
            Il apparaît alors que Descartes ne renonce nullement au projet de la Réforme, mais plutôt qu’il le rétablit selon l’ordre véritable : seul gouverne les hommes – qui sont raisonnables – le discours de la vérité. Les vraies révolutions sont silencieuses : elles ne vocifèrent ni ne prêchent, mais s’accomplissent dans le recueillement de la méditation.

II- La méthode

1- Critique des méthodes hérités du passé

            Sans maître ni modèle, livré à lui-même par la déception du Collège comme par la désillusion du voyage, Descartes « se trouve comme contraint d’entreprendre par lui-même de se conduire. » Il ne s’agit pas ici – il ne s’agit pas encore – de changer la vie, mais seulement, si l’on peut ainsi parler, de fonder la certitude. La méthode n’est, répétons-le, que spéculative : il s’agit de conduire sa raison pour chercher la vérité dans les sciences. Or, une méthode – c'est-à-dire une boussole pour le progrès de la connaissance – existait depuis longtemps, transmise aux modernes par la tradition aristotélicienne : c’était la théorie du jugement syllogistique, telle qu’on avait pu la formuler depuis l’Organon d’Aristote et l’Isagoge de Porphyre. Théorie des relations logiques, c'est-à-dire de la forme des raisonnements, indépendamment de leur contenu. La logique aristotélicienne n’est en effet qu’un « organon », c'est-à-dire un simple outil qui peut aussi bien donner lieu à une démonstration effective qu’à un discours délirant. Inversement, la méthode cartésienne n’est pas un organon pour la science, elle est la science elle-même. Elle est le mouvement de la manifestation de la vérité dans l’élément de la pensée. La méthode cartésienne vise à saisir l’évidence – qui est une intuition de la vérité – et non à établir les lois formelles de la déduction. Le syllogisme n’est qu’un mode d’exposition contraignant – il « sert plutôt à expliquer à autrui les choses qu’on sait » – il ne permet nullement de rendre compte du processus de l’invention, qui s’origine dans le sentiment de l’évidence. Pour la tradition scolastique, le contenu de l’idée est second ; la forme du raisonnement est première. Descartes inverse cette relation : est première l’intuition de l’idée claire et distincte, la saisie de l’évidence. La déduction – ou l’ordre des raisons – vient ensuite naturellement, l’idée claire et distincte manifestant d’elle-même, et nécessairement, sa nécessité infinie.
            En témoignage du procès qu’il instruit contre la vacuité du formalisme syllogistique, Descartes cite l’art alors un peu oublié de Raymond Lulle, auteur en 1274 d’un Ars Generalis, ou Grand Art. A des fins de prédication, Raymond Lulle avait entrepris de donner à la logique formelle d’Aristote le contenu de la sagesse chrétienne. Pour y parvenir,  il posait d’abord des attributs divins (Bonté, Grandeur, Eternité, Sagesse, etc.), puis des opérations logiques (différence, concordance, contrariété, etc.) et engendrait ainsi, par combinaisons, les quatorze « arbres de la Science » : l’arbre élémentaire (cosmologie), végétal (la nature), sensuel (les choses sensibles), imaginal (théorie de l’imagination), humain (union de l’âme et du corps), moral, impérial (politique), etc. Leibniz fera plus tard l’éloge de cette tentative pour formaliser le système de la science en une combinatoire de quelques notions simples. Inversement, ce formalisme n’est pour Descartes qu’un mécanisme logique : l’acte propre de la pensée, c’est l’intuition et non la combinaison, le contenu de l’évidence et non la forme de la déduction.
            Descartes mentionne alors deux autres sciences qui, de même que la logique, peuvent prétendre au rang de méthodes universelles : l’Analyse des Anciens – la géométrie grecque (Pappus, Diophante, Apollonius) – et l’algèbre des Modernes – Viète qui prétend les retrouver les méthodes anciennes de Diophante. Il s’agit en vérité des deux parties de la Mathématique (arithmétique et géométrie), telle qu’elle était enseignée dans le Quadrivium médiéval. La géométrie analytique, fondée par Descartes – qui permet d’exprimer des relations géométriques sous forme d’équations algébriques – dépasse cette opposition. La Mathématique en effet pouvait sembler avoir valeur universelle : Galilée venait de montrer qu’elle livrait la clé de la nature. A l’inverse de la logique, la démonstration mathématique est réelle, et non seulement formelle : elle établit des vérités et progresse de son propre mouvement. Mais la Mathématique – nous l’avons vu dans la première partie – n’est pas encore métaphysique, et doit trop à la tradition, pas assez à la raison. L’algèbre n’est encore qu’un « art obscur et confus » (au XVIe siècle, l’arithmétique n’est bien souvent encore qu’une arithmosophie – ou étude de la signification magique des nombres) et la géométrie exerce l’imagination plus que l’entendement (elle est manipulation des figures plutôt que démonstration mathématique). Ainsi la Mathématique – qui semble plus que toute autre science être la grammaire universelle du savoir – a besoin elle-même d’une méthode qui réussira à la réformer et à l’ajuster au niveau de la raison.

2- La méthode cartésienne

            Elle se résume à quatre préceptes d’une désarmante simplicité. A propos de ces quatre règles, Leibniz écrira : « Peu s’en faut que je ne les déclare semblables au précepte de je ne sais quel chimiste : prends ce qu’il faut, opère comme il faut et tu obtiendras ce que tu souhaites » (Yvon Belaval, Leibniz critique de Descartes, Gallimard, 1960, p. 33). Il faut pourtant comprendre que cette simplicité est voulue : il s’agit de réconcilier l’esprit avec le rythme propre de sa marche, et de le désencombrer du fatras scolastique qui  l’étouffait jusqu’à présent. La simplicité de la méthode cartésienne est provocatrice : elle réduit à néant le système des doctes et rétablit le « bon sens » dans ses droits. Pas besoin d’être savant pour bien penser : il suffit de n’écouter que sa raison, de n’admettre en sa créance que l’indubitable et de révoquer en doute l’incertain. La logique scolastique est une leçon magistrale ; la méthode cartésienne pose en principe l’autonomie de la raison, et lui fait un devoir de s’approprier ses propres idées. De même que la perspective donne au maître droit d’omnivoyance sur la cité, de même la méthode accorde une souveraineté absolue, un droit de propriété au sujet pensant sur les idées qui lui viennent de son propre fonds.
            Une pensée confuse est une pensée diverse, chaotique, qui ne naît pas d’une source unique. La méthode m’impose de rapporter toutes mes pensées à moi-même, de les faire miennes en les rapportant à une évidence originaire intérieurement aperçue. Aussi faut-il :
            1)- Eviter la précipitation et la prévention
            Patience de l’attention : il faut rapporter l’idée au sentiment intérieur de l’évidence, et ne pas s’empresser de la croire sur le témoignage d’autrui. Précipitation : anticiper l’ordre des raisons, ne pas soumettre sa pensée à la continuité des chaînes de vérité. Pascal est un homme pressé : il faut parier, le jugement dernier peut survenir dans l’heure qui vient. Descartes est un homme patient : il n’a que vingt-trois ans lors de cette retraite philosophique. Il est résolu à ne pas aborder la philosophie (« la chose du monde la plus importante ») « que je n’eusse auparavant employé beaucoup de temps à m’y préparer, tant en déracinant de mon esprit toutes les mauvaises opinions… etc. ». Prévention : le fait d’être « prévenu », s’imaginer savoir quand on ne sait pas encore par soi-même, mais seulement par ce que les autres en disent.
            2)- « Diviser chacune de mes difficultés » : analyser les idées, chercher le simple sous le complexe, les évidences fondatrices sous le système du savoir hérité de la tradition. Le simple : ce que la pensée reconnaît immédiatement pour vrai, ce en quoi la pensée se reconnaît immédiatement elle-même. N’appuyer la démonstration que sur ce que la pensée établit de sa propre autorité.
            3)- Conduire par ordre mes pensées : composer et compliquer le simple en restant toujours au plus près de l’évidence – « peu à peu ». N’ajouter au mouvement de la réflexion aucun élément qui ne lui soit extérieur.
            4)- Faire des dénombrements entiers : l’anti-logicisme de Descartes le conduit à penser que toute déduction est périlleuse, puisqu’elle éloigne l’esprit de sa source d’évidence. Il faut donc s’entraîner à embrasser la chaîne déductive d’un seul coup d’œil – faire l’inventaire de ses propriétés et toujours conserver à l’esprit la forme du tout. Il s’agit moins de progresser selon la logique formelle de la déduction que d’accroître le rayon de la sphère d’évidence.
            Les règles de la méthode se rapportent ainsi à un unique impératif : ne pas se laisser déposséder de sa propre pensée, demeurer toujours au plus près de soi-même. Le savoir médiéval est encyclopédique, divisé en domaines multiples ; le savoir cartésien est perspectif, issu tout entier du point-source de l’évidence intérieure. « Les longues chaînes » de raison unifient selon le déploiement linéaire de la méthode des connaissances dispersées autrefois selon les divers domaines du savoir. La continuité de la méthode dans le temps rapporte à un principe unique l’espace multifocal de la connaissance médiévale. C’est ainsi que la perspective dans le tableau n’est parfois pas seulement ordonnancement dans l’espace, mais encore développement temporel (les événements se succèdent alors du lointain vers le proche, comme du passé vers le présent).
            De la fécondité de cette méthode – qui se réduit en vérité au geste fondateur de l’autonomie : faire siennes ses propres pensées – Descartes donne alors un exemple. Il s’agit d’unifier la mathématique que le Quadrivium, à la suite de Platon, divisait en Arithmétique et Géométrie (Rép., VII). Pour l’une comme pour l’autre, il s’agissait uniquement de quantités – c'est-à-dire de grandeurs et de proportions. Or, toute grandeur peut être représentée par une ligne plus ou moins longue : ainsi, en arithmétique, un nombre n’est pas un point sur une droite, mais la longueur d’une ligne mesurée depuis le point origine. Ceci vaut pour tous les nombres : un carré n’est pas un carré (2²), un cube n’est pas un cube () : ce sont des quantités (4 et 8) que mesurent exactement les longueurs des lignes correspondantes. Pourquoi la ligne ? Parce qu’entre toutes les grandeurs figurées, « je ne trouvai rien de plus simple ni que je puisse plus simplement représenter à mon imagination et à mes sens. » En effet, le point n’est pas représentable – il n’a pas de dimension – et le volume, trop complexe, suppose une construction dans un espace à trois dimensions. On obtient ainsi une grandeur géométrique – la ligne – capable de représenter toutes les quantités arithmétiques. Inversement, toutes les formes géométriques peuvent être exprimées comme des rapports entre des quantités. Ainsi un rectangle est représenté par L x l = S, où L et l sont des lignes de différentes longueurs. Je peux alors rapporter ces lignes à une origine commune O sur deux axes orthonormés : j’obtiens alors un système de coordonnées où je rapporte l en abscisse et L en ordonnées. Pour S constant, je peux alors tracer la courbe des variations respectives de L et l (une hyperbole), et obtenir ainsi, par représentation linéaire simple, l’infinité des rectangles (ou des parallélépipèdes) dont la surface est S.
            Pour construire ces équations – ou « fonctions » – « il fallait que je les expliquasse par quelques chiffres, les plus courts qu’il serait possible ». Descartes invente la notation moderne : a, b et c sont les paramètres, x, y et z sont les inconnues. Ainsi procède la méthode qui, depuis la source de l’évidence – α – s’achemine vers le savoir infini qui est en Dieu – ω.
            Par cette méthode simple – la géométrie analytique et la représentation linéaire des équations – Descartes unifie le champ mathématique et augmente considérablement la puissance de sa pensée : « Je vins à bout de plusieurs questions qu’autrefois j’avais jugées très difficiles. » C’est ainsi que Descartes avait trouvé en 1631 la solution d’un problème ancien – dit « problème de Pappus – solution qu’il expose longuement dans « La Géométrie ».

            Pour conclure, la méthode ne saurait se limiter au seul champ spéculatif. Elle n’est pour le moment que la première tentative de l’esprit pour se réapproprier sa puissance propre. Elle procure un grand contentement (« ce qui me contentait le plus dans cette méthode… ») à la raison en lui faisant éprouver qu’elle est pour elle-même raison suffisante. Désormais l’esprit, revenu à lui-même, prend chaque fois davantage conscience de sa force et de son autorité. Il se prépare à dire « je suis », évidence fondatrice de la métaphysique ou philosophie première, qui est « la chose du monde la plus importante. » Ainsi la méthode philosophique doit relayer la méthode spéculative, et établir les principes véritablement originaires. Le succès emporté par Descartes en mathématique lui fait concevoir l’espérance d’une méthode universelle qui vaudrait pour toutes les sciences, et enseignerait à la pensée le mouvement naturel de son propre développement. Cependant, et pour parvenir à ce but, il faut que la pensée prenne toujours davantage conscience d’elle-même, qu’elle se soumette à l’exercice de la conscience de soi, « en m’exerçant toujours en la méthode que je m’étais prescrite, afin de m’y affermir de plus en plus. »

 

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