Jacques Darriulat

 

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Introduction à la philosophie esthétique


   

Mise en ligne : 1-10-2016
Terminale, lycée Henri IV, 1991-92

 

 

 

ARISTOTE

AUGUSTIN

BALZAC

BAUDELAIRE

CHATEAUBRIAND

DANTE

DESCARTES

1- Initiation à la phillosophie cartésienne

2- Discours de la méthode

a)- Introduction

b)- Première partie

c)- Deuxième partie

d)- Troisième partie

e)- Quatrième partie

f)- Cinquième partie

g)- Sixième partie

3- Méditations métaphysiques

4- La Mélancolie

5-Descartes et la musique

DIDEROT

DOSTOÏEVSKI

DUBOS

HANSLICK

HEGEL

HEIDEGGER

HOMERE

KANT

KIERKEGAARD

MICHEL-ANGE

MONTAIGNE

NIETZSCHE

PASCAL

PLATON

PLOTIN

PROUST

ROUSSEAU

SCHLOEZER

SCHOPENHAUER

SPINOZA

VALERY

WINCKELMANN

 

 

 

 

 

 

DESCARTES
 
DISCOURS DE LA METHODE (1637)
COMMENTAIRE

I- Introduction


I- Les circonstances de la publication

II- Le projet cartésien
III- Plan du Discours

 

I- Les circonstances de la publication

            Les circonstances qui conduisent Descartes a publier son ouvrage sont exposées par Descartes lui-même au début de la sixième partie du Discours de la méthode : « Or, il y avait maintenant trois ans que j’étais parvenu à la fin du traité qui contient toutes ces choses […] lorsque j’appris que des personnes à qui je défère, et dont l’autorité ne peut guère moins sur mes actions que ma propre raison sur mes pensées, avaient désapprouvé une opinion de physique publiée un peu auparavant par quelque autre… » En 1633, en effet, le Saint-Office condamne Galilée qui venait de publier, un an auparavant, en 1632, Le Système du monde, ouvrage dans lequel il soutenait la théorie du mouvement de la terre. Descartes était partisan de cette hypothèse, et la supposait lui-même dans son Traité du monde : « Vous savez sans doute que Galilée a été repris par les Inquisiteurs de la Foi, et que son opinion touchant le mouvement de la terre a été condamnée comme hérétique. Or je vous dirai que toutes les choses que j’expliquais en mon traité, entre lesquelles était aussi cette opinion du mouvement de la terre, dépendaient tellement les unes des autres, que c’est assez de savoir qu’il y en ait une qui soit fausse, pour connaître que toutes les raisons dont je me servais n’ont point de force ; et quoique je pensasse qu’elles fussent appuyées sur des raisons très certaines, et très évidentes, je ne voudrais toutefois pour rien du monde les soutenir contre l’autorité de l’Eglise » (à Mersenne, avril 1634). Dès que Descartes eut pris connaissance de la condamnation de Rome, il résolut de différer la publication de son propre système de physique : « Je m’étais proposé de vous envoyer mon Monde pour ces étrennes, et il n’y a pas plus de quinze jours que j’étais encore tout résolu de vous en envoyer au moins une partie, si le tout ne pouvait être transcrit en ce temps-là ; mais je vous dirai, que m’étant fait enquérir ces jours à Leyde et à Amsterdam, si le Système du monde de Galilée n’y était point, à cause qu’il me semblait avoir appris qu’il avait été imprimé en Italie l’année passée, on m’a mandé qu’il était vrai qu’il avait été imprimé, mais que tous les exemplaires en avaient été brûlés à Rome au même temps, et lui condamné à quelque amende : ce qui m’a si fort étonné que je me suis quasi résolu de brûler tous mes papiers, ou du moins de ne les laisser voir à personne » (à Mersenne, fin novembre 1633). Descartes renonce donc aussitôt à publier son ouvrage. Manque de courage, ou simple conformisme ?
            La première maxime de la morale dite « provisoire », ou « par provision » (Discours, III), s’énonce ainsi : « La première [maxime] était d’obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m’a fait la grâce d’être instruit dès mon enfance. » Il existe en effet un attachement réel de Descartes à l’Eglise catholique, qui n’est sans doute pas étranger à ses études au Collège de La Flèche, tenu par les Jésuites, et dont témoignent par exemple le pèlerinage à Notre-Dame de Lorette qu’il résolut de faite dans les années 1623-24, comme sa constante volonté de ne pas s’écarter du dogme conciliaire, en particulier sur la doctrine de la transsubstantiation. La condamnation de Galilée dût provoquer chez Descartes une crise réelle : n’écrit-il pas lui-même à Mersenne qu’il s’est décidé à brûler tous ses papiers ? Mais une autre considération commande également le retrait de Descartes : le souci de son repos, c'est-à-dire la volonté farouche de préserver un espace de tranquillité intérieure, sans lequel il n’est pas de vraie méditation : « Mais je ne suis point si amoureux de mes pensées, que de ne les vouloir servir de telles exceptions, pour avoir moyen de les maintenir ; et le désir que j’ai de vivre en repos et de continuer la vie que j’ai commencée en prenant pour devise : bene vixit, bene qui latuit, fait que je suis plus aise d’être délivré de la crainte que j’avais d’acquérir plus de connaissance que je ne désire, par le moyen de mon écrit, que je ne suis fâché d’avoir perdu le temps et la peine que j’ai employée à le composer » (à Mersenne, avril 1634).
            Non seulement Descartes veille ici à ménager son correspondant, Marin Mersenne, prêtre de l’Ordre des Minimes, mais il exprime encore une horreur de la polémique, d’ordinaire aussi haineuse que stérile. Il ne s’agit pour lui nullement de renoncer, mais au contraire de ne pas renoncer à l’essentiel : garder le temps et la sérénité d’esprit pour se consacrer tout entier à la recherche de la vérité. L’exigence d’une orientation personnelle passe avant les controverses idéologiques. Par ailleurs, Descartes a toujours pensé que l’amitié, et non la polémique, était favorable au progrès de la connaissance : « L’expérience que j’ai des objections qu’on me peut faire m’empêche d’en espérer aucun profit […] Et je n’ai jamais remarqué non plus que par le moyen des disputes qui se pratiquent dans les écoles, on ait découvert aucune vérité qu’on ignorât auparavant » (Discours, VI). La connaissance ne naît pas de la « dispute », mais bien plutôt de l’attention, c'est-à-dire de l’amitié que la pensée cultive envers elle-même. Penser, selon Descartes, c’est demeurer au plus profond de soi-même, en accord avec soi-même, et non se précipiter contre, ni vers les autres. Par ailleurs, Descartes n’est guère porté à publier ses travaux, et ne le fait que poussé par ses amis : « Je crois qu’il est plus important que j’apprenne ce qui m’est nécessaire pour la conduite de ma vie que non pas que je m’amuse à publier le peu que j’ai appris » (à Mersenne, le 15 avril 1630) ; d’autant que « je n’ai jamais eu l’humeur portée à faire des livres » (à Mersenne, fin novembre 1633).
            Ainsi Descartes choisit de se taire. Mais il ne renonce nullement, ni ne se renie lui-même : il attend que l’orage passe, et renvoie à plus tard la publication de son Traité du Monde. C’est ainsi qu’il publiera en 1644 Les Principes de la philosophie, qui reprend les thèmes développés dans le Traité du Monde, jamais publié. Dans la lettre au traducteur (1648) qui sert de préface à l’édition française des Principes d’abord publiés en latin, Descartes rappelle les circonstances de la publication du Discours : « Le zèle que j’ai toujours pour tâche de rendre service au public est cause que je fis imprimer, il y a dix ou douze ans, quelques essais des choses qu’il me semblait avoir apprises. La première partie de ces essais fut un discours touchant la Méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences… » En effet, le Discours de la méthode a pour fonction, selon Descartes, de se substituer au Traité du Monde, dont la publication est impossible depuis la condamnation de Galilée. Descartes choisit donc, après 1633, de tirer de son grand Traité des fragments, les moins sujets à polémique. Il écrit d’abord La Dioptrique (on y trouve les lois de la réfraction), puis Les Météores (qui comportent, entre autres matières, la théorie de l’arc-en-ciel) et enfin La Géométrie (résolution d’un vieux problème, dit « problème de Pappus », par les méthodes de la géométrie analytique). Puis il choisit de faire précéder ces « essais » scientifiques d’une « préface » sur la méthode générale qui les a rendus possibles, sans prétendre pour autant détenir la vérité, mais pour aider à la recherche de tous en publiant la sienne : « Je ne mets pas Traité de la Méthode, mais Discours de la Méthode, ce qui est le même que Préface, ou Avis touchant la Méthode, pour montrer que je n’ai pas dessein d’enseigner, mais seulement d’en parler » (à Mersenne, mars 1637). Descartes espère ainsi préparer les conditions favorables à la publication de son Traité. Comme il le dit ailleurs, son dessein « n’est que de lui préparer le chemin, et sonder le gué » (lettre à un anonyme du 27 avril 1637). On passe ainsi d’un vaste Traité du Monde à une série d’Essais en apparence plus modeste. Ce moderato se laisse lire dans la succession des titres imaginés par Descartes pour son ouvrage : dans une lettre à Mersenne de mars 1636, il annonce un titre plein d’emphase : « Le Projet d’une Science universelle qui puisse élever notre nature à son plus haut degré de perfection. Plus la Dioptrique, les Météores et la Géométrie ; ou les plus curieuses Matières que l’Auteur ait pu choisir pour rendre preuve de la Science universelle qu’il propose, sont expliquées en telle sorte, que ceux même qui n’ont point étudié les puissent entendre. » Un an plus tard, dans une lettre au même Mersenne de mars 1637, il propose trois titres, de plus en plus modestes : « Je ne mets pas Traité de la Méthode, mais Discours de la Méthode, ce qui est le même que Préface ou Avis touchant la Méthode… ». Ainsi cette « préface », suivie de trois « essais », constitue l’humble reste d’un grand « traité » qu’on promet pour plus tard. Débris d’un grand ouvrage, qui provoque la curiosité, et dont Descartes lui-même laisse entendre qu’il doit contribuer pour beaucoup au progrès de l’humanité : « Pour montrer que cette méthode s’étend à tout, j’ai inséré brièvement quelque chose de métaphysique, de physique et de médecine dans le premiers discours. Que si je puis faire avoir au monde cette opinion de ma Méthode, je croirai alors n’avoir plus tant de sujet de craindre que les Principes de ma physique soient mal reçus » (à un anonyme, 27 avril 1637).
            « Cette méthode s’étend à tout… » : si humble soit-il, le Discours de Descartes n'est pas sans ambition. Descartes écrit souvent « Méthode » avec un M majuscule. On comprend l’impatience des correspondants, qui le pressent de publier (surtout Mersenne…) : Descartes aurait-il un secret ? Serait-il détenteur d’une sagesse universelle ? D’une « Science Universelle » (selon le premier titre imaginé pour le Discours) ?

II- Le projet cartésien

            « Discours de la Méthode » : il faut entendre « Méthode » au sens fort : du grec hodos, la route, le droit chemin, la voie qu’il faut emprunter pour ne pas manquer sa vie ; « … pour bien conduire sa raison » : raison, au sens de volonté, de maîtrise de soi ; il s’agit ici de la conduite de la vie ; donc d’une philosophie pratique, de la fondation d’une morale ; « … et chercher la vérité dans les sciences » : mais encore d’une philosophie théorique, donc de l’édification d’une connaissance. Les deux projets, théorique et pratique, étant indissociablement mêlés. C’est ainsi que le titre de l’ouvrage promet de ressusciter l’ancienne notion de Sagesse, également composée de science et de volonté, de connaissance et de bonheur. La Méthode se présente donc  comme une clé universelle, non seulement pour le progrès de la connaissance, mais encore pour notre édification morale. Par là, Descartes n’échappe pas à la mode des titres tonitruants – en forme de « réclame » – en vigueur à l’époque. Rappelons le premier titre envisagé par Descartes : Le Projet d’une Science universelle qui puisse élever notre nature à son plus haut degré de perfection. Plus la Dioptrique, les Météores et la Géométrie ; ou les plus curieuses Matières que l’Auteur ait pu choisir pour rendre preuve de la Science universelle qu’il propose, sont expliquées en telle sorte, que ceux même qui n’ont point étudié les puissent entendre. Toutefois, le titre n’est ni trompeur ni charlatan : Descartes attend bien, de la Philosophie, la plus haute Sagesse. Double finalité, selon Descartes, de la connaissance : la science poursuit une fin d’abord technique, « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature » (Discours VI). Descartes partage les espérances de la Nouvelle Atlantide de Francis Bacon (1620). Mais la science poursuit aussi bien une fin morale, et doit selon le philosophe nous conduire à la béatitude (la béatitude, qui prend sa source en nous-mêmes, est supérieure au bonheur, qui doit beaucoup aux circonstances), en réconciliant notre pensée avec elle-même. C’est pourquoi le Discours n’est pas un texte qui s’adresse aux savants et aux théologiens, mais à tous les hommes de bonne volonté : « Et si j’écris en français, qui est la langue de mon pays, plutôt qu’en latin, qui est celle de mes précepteurs, c’est à cause que j’espère que ceux qui ne se servent que de leur raison naturelle toute pure jugeront mieux de mes opinions que ceux qui ne croient qu’aux livres anciens » (Discours VI). Dans la lettre au Père Vatier, du 22 février 1638, Descartes ajoute qu’il recourt à la langue vulgaire pour « que les femmes même pussent entendre quelque chose ». Non par condescendance envers le sexe que les hommes disent « faible », mais parce que les femmes, qui ne sont pas passées par les écoles, ont conservé une fraîcheur d’esprit qui les rend plus aptes que d’autres à discerner les voies du simple bon sens. La publication du Discours est donc, aux yeux de Descartes, une nécessité morale : il s’agit de faire en sorte que tous puissent profiter du bonheur que ses découvertes lui ont inspiré.
            D’après Adrien Baillet (Vie de Monsieur Descartes, 1691), Descartes aurait eu, pendant la nuit du 10 au 11 novembre 1619, trois rêves bouleversants. Selon le dernier de ces trois rêves, Descartes se voyait ouvrant au hasard un recueil de poésies intitulé Corpus poetarum, et tombait sur le vers d’Ausone (sans réussir toutefois à identifier dans son rêve l’auteur du poème) : « Quod vitae sectabor iter ? Quel chemin de vie choisirai-je de suivre ? » Le Discours est en quelque sorte, dix-huit ans plus tard, la réponse à cette question. Réponse à demi-mots, qui laisse entendre qu’il pourrait en dire bien davantage, et que ce ne sont ici que les premiers mots d’une longue sagesse : « Mon dessein n’a point été d’enseigner toute ma Méthode dans le discours que je propose, mais seulement d’en dire assez pour faire juger que les nouvelles opinions qui se verraient dans la Dioptrique et dans les Météores n’étaient point conçues à la légère, et qu’elles valaient peut-être la peine d’être examinées » (au P. Vatier, 2 février 1638). C’est ainsi que Descartes réussit son entrée en philosophie : il apparaît comme le détenteur d’une sagesse universelle (à la fois technique et morale) dont il ne livre que quelques bribes et parle par énigmes. Descartes a caché son trésor, et le Discours n’indique que le commencement de la piste. « Bene vivit, bene qui latuit » (à Mersenne, avril 1634). Ou bien encore : « De même que les comédiens, attentifs à couvrir le rouge qui leur monte au front, se vêtent de leur rôle, de même, au moment de monter sur la scène de ce monde, où je me suis tenu jusqu’ici en spectateur, je m’avance masqué (larvatus prodeo) » (Cogitationes privatae). Paradoxe : le philosophe de l’évidence est soupçonné de cacher quelque chose.
            Cette Sagesse, fruit de sa philosophie, Descartes nous la présente dans le Discours comme le fruit d’un parcours personnel. « Discours » : il ne faut pas l’entendre au sens d’exposé, mais plutôt de trajectoire, de parcours. Ce discours dit le cours d’une vie, l’itinéraire intellectuel qui conduit à la découverte d’une sagesse nouvelle. Discursus : parcours, action de courir de différents côtés. « Curriculum vitae » : course, lutte, compétition à la course, carrière (chemin de chars…). Descartes récapitule ici le chemin de sa vie pour en tirer une leçon philosophique. Avec Augustin d’Hippone – duquel on l’a souvent rapproché – Descartes est un des rares philosophes à prendre la parole à la première personne. Le « je » d’Augustin est celui des Confessions : il s’agit de mettre son âme à nu devant Dieu pour la purifier du mal. Le « je » de Descartes est celui d’un philosophe : il s’agit de réfléchir le chemin parcouru pour en découvrir le sens. Le « je » d’Augustin s’adresse à Dieu ; le « je » de Descartes s’adresse à lui-même, c'est-à-dire au sujet s’acheminant vers la conscience de lui-même. Confession philosophique, et non religieuse : une vie s’efforce de se connaître elle-même, de formuler son universelle signification : « Mais je serai bien aise de faire voir, en ce discours, quels sont les chemins que j’ai suivis et d’y représenter ma vie comme un tableau, afin que chacun en puisse juger… » (Discours I). Paradoxe de la première personne : Descartes ne parle que de lui, et pourtant, de l’homme Descartes – du sujet empirique – nous avons le sentiment de ne rien savoir. Ainsi Proust : le personnage de Charlus, par exemple, se dessine avec plus de netteté que celui du Narrateur, qui pourtant parle toujours en son nom. Le parcours du Discours est métaphysique et non psychologique : il s’agit ici de la « recherche de la vérité », et nullement d’une autobiographie. C’est pourquoi la première personne ne désigne ici que la res cogitans, qui est la forme de l’humaine condition.
            Ainsi chacun peut se reconnaître en ce « je » et, lisant le Discours, réfléchir sa propre vie et en méditer le sens. Le Discours de la Méthode est ainsi  l’itinéraire spirituel de la chose pensante, et l’histoire de la vérité. C’est pourquoi le Discours devient quête et voyage, aventure de l’esprit conduit par le désir de savoir. Le Discours constitue un « guide spirituel », comme on écrit des guides pour les voyageurs : pour bien conduire sa raison, et choisir la bonne voie, la « Méthode » de la vraie vie. Les Précieuses dessinaient la Carte du Tendre, celle de l’itinéraire amoureux, de ses plaisirs comme de ses souffrances (dans Clélie, de Melle de Scudéry) ; Descartes dessine la Carte de la Sagesse, l’histoire de l’esprit à la recherche de la vérité : « … ne proposant cet écrit que comme une histoire ou, si vous l’aimez mieux, que comme une fable… » (Discours I) ; « J’aurais aussi ajouté un mot d’avis touchant la façon de lire ce livre, qui est que je voudrais qu’on le parcourût d’abord tout entier ainsi qu’un roman… » (Préface aux Principes). Descartes, soldat et voyageur, se met en route pour « recommencer tout de nouveau depuis les fondements. » Il affronte les difficultés de la philosophie comme un capitaine avance dans la bataille : « Car c’est véritablement donner des batailles que de tâcher à vaincre toutes difficultés et les erreurs qui nous empêchent de parvenir à la connaissance de la vérité » (Discours VI). Le Discours de la Méthode est l’histoire d’un voyageur métaphysique à la recherche de sa vraie demeure : « … l’hiver n’était pas encore bien achevé que je me remis à voyager. Et en toutes les neuf années suivantes, je ne fis autre chose que rouler ça et là dans le monde, tâchant d’y être spectateur plutôt qu’acteur en toutes les comédies qui s’y jouent » (Discours III). On connaît le mot de Péguy : « Descartes, dans l’histoire de la pensée, ce sera toujours ce cavalier français qui partit d’un si bon pas. » L’aventure, en ce XVIIe siècle commençant, change de domaine, et l’errance du chevalier s’intériorise. La prouesse devient spéculation, l’initiation est une méditation. La quête du Graal dans la forêt de Brocéliande était l’image allégorique de la recherche de la vérité dans le labyrinthe des préjugés. Ainsi ce propos, rapporté par Menjot, médecin protestant que Pascal à connu : « Feu M. Pascal appelait la philosophie cartésienne le roman de la nature, semblable à peu près à l’histoire de Don Quichotte. » Certes, la formule vise surtout la cosmologie que Descartes prétend élaborer dans Le Monde, ou Traité de la Lumière. Mais il est pourtant bien vrai qu’il n’y pas loin des aventures de Don Quichotte au voyage du Discours. Don Quichotte porte le deuil inconsolable du roman chevaleresque, et le continue dans la folie ; Descartes continue l’aventure en en découvrant le sens véritable : la recherche de la sagesse dans l’intériorité de la pensée vivante.

III- Plan du Discours

            Le plan de son ouvrage est donné par Descartes lui-même en un préambule, pour qu’on puisse se faire une idée générale d’un seul coup d’œil, « si le discours semble trop long pour être tout lu en une fois. »
            I- Le parcours intellectuel de Descartes
De l’enseignement à la résolution de penser par soi-même.
            II- La méthode spéculative
Règles pour la direction de l’esprit – ad directionem ingenii – en vue de la refondation du savoir.         
            III- La méthode pratique
Règles de la morale provisoire. Morale de la prudence, « provision » emportée pour le voyage métaphysique.
            IV- La fondation métaphysique de la connaissance
Le « je pense », point d’Archimède de l’édifice du savoir.
            V- Le progrès qu’on peut espérer dans les sciences à la suite de cette fondation
Aperçu de diverses questions développées dans le Traité du Monde, dont la publication est remise à plus tard : théorie de la lumière ; le mouvement du cœur et la circulation du sang ; la question de l’âme des animaux.
            VI- Descartes et l’œuvre de sa vie
La condamnation de Galilée. La publication du Discours et le projet auquel Descartes entend consacrer sa vie.


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